Kinshasa, le 4 mai 2026— Il y a des images qui ne s’oublient pas. Kinshasa, ce lundi, sous une pluie battante. Des milliers de militants de l’UDPS et de la coalition Sacred Union investissant les grands boulevards de la Gombe et de Limete, drapeaux en main, banderoles pro-Tshisekedi dĂ©ployĂ©es, scandant en chĹ“ur une formule qui aurait paru inconcevable il y a dix ans dans la capitale d’une RĂ©publique qui se veut souveraine :
« Merci l’AmĂ©rique. »
Ce n’est pas une manifestation ordinaire. Ce n’est pas non plus un simple mouvement de soutien diplomatique. C’est un signal politique d’une densitĂ© rare, chargĂ© de sous-entendus que les analystes dĂ©cryptent avec la mĂŞme attention que les chancelleries — et qui mĂ©rite que l’on dĂ©passe la surface des slogans pour regarder ce qui se joue vraiment dans les profondeurs de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo.
Les sanctions américaines contre Kabila : un cadeau tombé du ciel de Washington
Le mois dernier, le TrĂ©sor amĂ©ricain a frappĂ©. Joseph Kabila Kabange, ancien prĂ©sident de la RDC, figure tutĂ©laire d’un rĂ©gime qui a durĂ© dix-huit ans, se retrouve visĂ© par des sanctions officielles accusant l’ex-chef de l’État de soutenir activement la rĂ©bellion de l’AFC/M23 dans le Nord-Kivu — cette guerre Ă l’est qui saigne le Congo depuis des dĂ©cennies et qui a repris une intensitĂ© dramatique ces dernières annĂ©es.
Pour FĂ©lix Tshisekedi, ces sanctions sont une aubaine gĂ©opolitique d’une portĂ©e considĂ©rable. Elles lĂ©gitiment, par la voix de la première puissance mondiale, ce que Kinshasa martèle depuis des mois : Kabila n’est pas un opposant politique — il est un fauteur de guerre. Elles transforment un adversaire politique intĂ©rieur en ennemi dĂ©signĂ© par Washington. Et elles permettent Ă la rue prĂ©sidentielle de se mobiliser non pas contre un concurrent Ă©lectoral, mais contre un « traitre Ă la nation » estampillĂ© par les États-Unis.
« Joseph Kabila est un fauteur de guerre. Soutenir les sanctions amĂ©ricaines, c’est soutenir notre propre souverainetĂ© contre la rĂ©bellion fantĂ´me », a martelĂ© un dĂ©putĂ© de la majoritĂ©, prĂ©sent sous la pluie battante.
Le deal avec Washington : cobalt contre sécurité, souveraineté contre quoi ?
Pour comprendre l’ampleur du tournant, il faut replacer cette mobilisation dans son contexte gĂ©opolitique exact.
En mars 2026, Kinshasa et Washington ont scellĂ© un accord minier dont les termes, encore partiellement opaques, accordent aux entreprises amĂ©ricaines un accès privilĂ©giĂ© aux gisements stratĂ©giques de cobalt et de lithium congolais — ces minerais dont les États-Unis ont un besoin vital pour leur transition Ă©nergĂ©tique et leur industrie de dĂ©fense — en Ă©change d’un appui technique et logistique Ă l’armĂ©e congolaise face aux groupes armĂ©s de l’est.
Du cobalt contre de la sécurité. Des ressources naturelles contre des drones et du renseignement. Le sol congolais contre la protection de son propre territoire.
La formule n’est pas nouvelle dans l’histoire africaine. Elle porte mĂŞme un nom que les historiens du continent connaissent bien : l’Ă©change inĂ©gal habillĂ© en partenariat stratĂ©gique. Et si l’administration Tshisekedi affirme, par la voix de son porte-parole, que « la RDC n’a pas d’alliĂ©s Ă©ternels, mais des intĂ©rĂŞts communs », la question qui demeure sans rĂ©ponse est simple et brutale : Ă quel prix exact ces intĂ©rĂŞts communs ont-ils Ă©tĂ© nĂ©gociĂ©s ?
Combien de drones pour combien de tonnes de cobalt ? Combien d’annĂ©es d’exclusivitĂ© minière pour combien d’annĂ©es de stabilitĂ© sĂ©curitaire ? Les Congolais ont le droit de le savoir. Leurs reprĂ©sentants Ă l’AssemblĂ©e nationale ont l’obligation de le leur dire.
L’ombre du troisième mandat : la vraie question derrière les banderoles
Derrière les slogans et les portraits brandis dans les rues de la Gombe, une autre question hante les cĂ©nacles politiques de Kinshasa avec une insistance croissante. Une question que personne dans la majoritĂ© n’ose formuler officiellement, mais que tout le monde formule en privĂ©.
Félix Tshisekedi peut-il rester au pouvoir après 2028 ?
La Constitution est claire : deux mandats maximums. Le second de Tshisekedi s’achève en 2028. Mais dans les cercles du pouvoir, la rumeur d’une modification constitutionnelle permettant un troisième mandat enfle avec une rĂ©gularitĂ© qui ne doit rien au hasard.
Et c’est lĂ que la carte amĂ©ricaine prend une signification bien diffĂ©rente de celle affichĂ©e sur les banderoles. Car si Washington cautionne Tshisekedi — si les États-Unis lui offrent la lĂ©gitimitĂ© internationale de leurs sanctions contre son principal rival — alors Kinshasa disposera d’un argument de poids pour marginaliser toute opposition Ă une Ă©ventuelle rĂ©vision constitutionnelle.
Martin Fayulu, figure de l’opposition, l’a dit sans ambages :
« Tshisekedi utilise la carte américaine pour asseoir son emprise et diaboliser Kabila, dans le seul but de justifier un éventuel maintien au pouvoir. La Constitution est claire : deux mandats maximums. Kinshasa devient un vassal de Washington contre de la sécurité à crédit. »
L’accusation est grave. Elle mĂ©rite un dĂ©menti factuel — pas des dĂ©filĂ©s de rue.
Kabila sans inculpation : le droit congolais aux abonnés absents
Il est un dĂ©tail juridique que les banderoles pro-sanctions ne peuvent pas effacer : Joseph Kabila n’a Ă ce jour jamais Ă©tĂ© officiellement inculpĂ© par la justice congolaise pour les faits de soutien Ă la rĂ©bellion qui lui sont reprochĂ©s par Washington.
Cette rĂ©alitĂ© est fondamentale. Elle soulève une question d’État de droit que Afrique en Plus ne peut pas taire : peut-on cĂ©lĂ©brer des sanctions Ă©trangères contre un citoyen que sa propre justice nationale n’a pas jugĂ© ?
Un État souverain qui applaudit les dĂ©cisions judiciaires d’une puissance Ă©trangère avant d’avoir rendu ses propres verdicts n’est pas en train de dĂ©fendre sa souverainetĂ©. Il est en train de la sous-traiter. Et cette sous-traitance-là — quelle qu’en soit la cible politique du moment — crĂ©e un prĂ©cĂ©dent institutionnel dangereux que les gĂ©nĂ©rations futures de Congolais auront Ă assumer.
Si Kabila est coupable des faits qui lui sont reprochĂ©s — et les indices publiquement disponibles sont suffisamment sĂ©rieux pour que la question soit posĂ©e — alors c’est la justice congolaise qui doit le dire, l’instruire et le juger. Pas le TrĂ©sor amĂ©ricain.
Le vide sécuritaire : quand la MONUSCO part et que les drones ne suffisent pas
Pendant que Kinshasa pavoisait dans les rues, l’est du Congo continuait de saigner.
Le retrait progressif des Casques bleus de la MONUSCO creuse un vide sĂ©curitaire que ni Africa Corps, ni les promesses amĂ©ricaines, ni les sanctions contre Kabila ne comblent sur le terrain. Les populations du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri n’ont pas besoin de manifestations Ă Kinshasa. Elles ont besoin de sĂ©curitĂ© dans leurs villages, de retour chez elles pour les dĂ©placĂ©s internes dont le nombre dĂ©passe toute statistique humainement acceptable, de routes dĂ©gagĂ©es, d’Ă©coles et d’hĂ´pitaux qui fonctionnent.
Le deal cobalt-sécurité avec Washington produit-il ces résultats sur le terrain ? La réponse honnête, à ce stade, est : pas encore. Et peut-être pas suffisamment, dans les délais que les populations attendent.
Car les guerres de l’est congolais ne se gagnent pas avec des sanctions diplomatiques contre des hommes politiques de Kinshasa. Elles se gagnent — ou plutĂ´t elles se terminent — par une combinaison de volontĂ© politique rĂ©gionale, de rĂ©forme structurelle des forces de sĂ©curitĂ© congolaises et d’une diplomatie qui traite les causes profondes plutĂ´t que les symptĂ´mes visibles.
Ce que cette journée dit du Congo de 2026
Afrique en Plus observe la scène politique congolaise sans complaisance ni parti pris. Nous ne sommes ni pro-Tshisekedi ni pro-Kabila. Nous sommes pro-Congo. Et pro-peuple congolais.
Et c’est au nom du peuple congolais que nous posons les questions que cette journĂ©e de mobilisation soulève sans y rĂ©pondre.
Premièrement : les termes complets de l’accord minier avec les États-Unis doivent ĂŞtre rendus publics et soumis Ă un dĂ©bat parlementaire transparent. Les ressources du Congo appartiennent au peuple congolais — pas aux nĂ©gociateurs de la coalition Sacred Union.
Deuxièmement : si des preuves sĂ©rieuses existent contre Joseph Kabila, le Parquet gĂ©nĂ©ral de la RĂ©publique a l’obligation d’ouvrir une information judiciaire. La justice congolaise ne peut pas continuer Ă ĂŞtre absente des dossiers les plus sensibles de la vie politique nationale.
Troisièmement : la question du troisième mandat doit être tranchée maintenant, clairement, sans ambiguïté. La Constitution est la loi suprême. Aucun partenariat avec Washington, aucune popularité dans les rues, aucune sanction contre un rival politique ne peut ni ne doit modifier ce fondement.
Quatrièmement : les populations de l’est du Congo attendent des actes mesurables, vĂ©rifiables et immĂ©diats — pas des manifestations dans les rues de la Gombe.
Kinshasa sous tension — 2028 commence aujourd’hui
Les portraits de FĂ©lix Tshisekedi flottaient ce midi au-dessus des effigies brĂ»lĂ©es de Joseph Kabila. Dans un Congo qui n’a jamais vraiment connu la paix politique depuis son indĂ©pendance, cette image dit tout ce qu’il faut savoir sur l’Ă©tat des institutions : on brĂ»le les hommes avant de les juger, on cĂ©lèbre les sanctions Ă©trangères avant de rendre la justice nationale, et on prĂ©pare 2028 en criant « merci » Ă Washington.
Les tambours de la campagne présidentielle résonnent déjà . Ils résonnent dangereusement.
Le peuple congolais mérite mieux que ce théâtre. Il mérite une justice qui fonctionne, une souveraineté qui ne se négocie pas en tonnes de cobalt, et une Constitution que même les plus puissants respectent.
La RDC est trop grande, trop riche et trop courageuse pour mériter des dirigeants qui lui apprennent à mendier sa propre sécurité.

