Ă€ Bangui, l’OCRB vient de franchir une ligne rouge. En convoquant un correspondant de RFI et le porte-parole d’un parti d’opposition, cet office chargĂ© de traquer les grands criminels s’est muĂ©, le temps d’une convocation, en outil de pression politique. Une dĂ©rive que notre journal ne peut ni ne veut ignorer.
Bangui le 7 mai 2026— Il y a des coĂŻncidences qui ne trompent personne. Le lendemain de la confĂ©rence de presse d’Anicet Georges DologuĂ©lĂ©, figure de proue de l’opposition centrafricaine, l’Office centrafricain de rĂ©pression du banditisme — l’OCRB — convoque deux personnalitĂ©s. Non pas un seigneur de guerre. Non pas un chef de rĂ©seau criminel. Mais un journaliste et un responsable politique. Monsieur Rolf Steve Domia Leu, reprĂ©sentant de RFI en Centrafrique, et Monsieur Yves Simplice Sanghamy, porte-parole de l’URCA, parti d’opposition. Deux voix. Deux micros. Deux convocations.
La question que tout juriste, tout citoyen, tout amoureux des libertĂ©s doit poser sans dĂ©tour est la suivante : depuis quand l’exercice du journalisme et de la parole politique constitue-t-il un acte de banditisme ?
« Un micro convoquĂ© dans les locaux de la lutte anti-banditisme : voilĂ ce que devient l’État de droit quand le pouvoir perd ses nerfs. »
Un détournement de compétence caractérisé
L’OCRB est une institution sĂ©rieuse — ou du moins, elle devrait l’ĂŞtre. Sa mission est prĂ©cise, bornĂ©e, rĂ©galienne : traquer les voleurs Ă main armĂ©e, dĂ©manteler les rĂ©seaux criminels, lutter contre le grand banditisme qui gangrène les routes de la RĂ©publique centrafricaine. Son arsenal juridique est taillĂ© pour cela. Ni plus, ni moins.
Nulle part dans son mandat n’apparaĂ®t la facultĂ© de convoquer un correspondant de presse internationale pour des reportages rĂ©alisĂ©s dans le cadre de son mĂ©tier. Nulle part n’est inscrit le droit d’entendre un porte-parole d’opposition pour des dĂ©clarations politiques. Si un journaliste commet une infraction de presse, c’est la Haute AutoritĂ© de la Communication qui est compĂ©tente. Si un responsable politique tient des propos litigieux, c’est Ă la justice ordinaire d’en connaĂ®tre. En s’arrogeant ce rĂ´le, l’OCRB outrepasse ses attributions. C’est un dĂ©tournement de compĂ©tence. Cela s’appelle ainsi, et il faut oser le nommer.
Qui sont les personnes convoquées ?
Rolf Steve Domia Leu — ReprĂ©sentant en Centrafrique de Radio France Internationale (RFI), mĂ©dia de rĂ©fĂ©rence en Afrique francophone, dont l’audience dĂ©passe les frontières du pays.
Yves Simplice Sanghamy — Porte-parole de l’URCA (Union pour le renouveau centrafricain), parti d’opposition dirigĂ© par Anicet Georges DologuĂ©lĂ©, ancien Premier ministre et candidat Ă la prĂ©sidentielle.
Le timing qui accuse
Dans l’analyse politique, le timing est toujours un aveu. Les convocations interviennent vingt-quatre heures, au plus, après la confĂ©rence de presse de DologuĂ©lĂ©. Hasard ? Personne, dans les chancelleries africaines, dans les rĂ©dactions, dans les cercles diplomatiques, ne le croit sĂ©rieusement. Ce qui s’est passĂ© Ă Bangui ressemble trait pour trait Ă une mĂ©thode connue sur le continent : utiliser les bras armĂ©s de l’État — police, gendarmerie, offices spĂ©ciaux — non pour combattre le crime, mais pour signifier aux voix critiques qu’elles sont surveillĂ©es, rĂ©pertoriĂ©es, Ă portĂ©e.
Le message adressĂ© n’est pas juridique. Il est politique. Il dit, sans le dire : parler contre le pouvoir, c’est se mettre du mauvais cĂ´tĂ© de la loi. C’est exactement cette confusion entre opposition lĂ©gitime et dĂ©linquance que les dĂ©mocraties, mĂŞme fragiles, ont le devoir de combattre.
La presse internationale dans le viseur
Convoquer un correspondant de RFI, c’est envoyer un signal qui dĂ©passe les frontières de Bangui. RFI n’est pas un journal de quartier. C’est l’une des radios les plus Ă©coutĂ©es du continent africain, dont les reportages centrafricains alimentent des millions d’auditeurs de Dakar Ă Kinshasa. Tenter d’intimider son reprĂ©sentant local, c’est s’attaquer symboliquement Ă l’ensemble de la presse internationale prĂ©sente en Centrafrique.
Or un pays qui fait fuir les correspondants Ă©trangers ne gagne pas en sĂ©curitĂ©. Il perd en visibilitĂ©, en transparence, en crĂ©dibilitĂ© internationale. Les investisseurs fuient les pays opaques. Les partenaires humanitaires s’interrogent. Les bailleurs regardent. La libertĂ© de la presse n’est pas un luxe pour États riches — c’est un signal de gouvernance que le monde entier lit en temps rĂ©el.
« En Centrafrique, on a trop longtemps confondu l’insĂ©curitĂ© des routes avec la sĂ©curitĂ© du discours. Ce jour-lĂ , l’OCRB a semblĂ© considĂ©rer le verbe comme un projectile. »
Ce que cela révèle de la gouvernance actuelle
Il faut ĂŞtre juste. La RĂ©publique Centrafricaine sort de dĂ©cennies de crises, de coups d’État, de conflits armĂ©s qui ont meurtri profondĂ©ment l’État et ses institutions. Les dĂ©fis sĂ©curitaires sont rĂ©els. La tentation de contrĂ´ler le rĂ©cit national dans ce contexte est humainement comprĂ©hensible. Mais comprĂ©hensible ne signifie pas acceptable.
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement la libertĂ© de deux individus. C’est la dĂ©finition mĂŞme que le pouvoir centrafricain donne de ses ennemis. Si ses ennemis sont les journalistes et les opposants, alors le problème n’est pas dans les rues — il est au sommet. Un État qui survit grâce au silence de ses dĂ©tracteurs ne survit pas longtemps. Il se dĂ©compose de l’intĂ©rieur, Ă l’abri des regards qu’il a lui-mĂŞme Ă©teints.
Notre demande, claire et formelle
Afrique en Plus demande, avec la solennité que la situation impose, trois choses précises aux autorités centrafricaines.
Premièrement, la levĂ©e immĂ©diate de toute procĂ©dure engagĂ©e par l’OCRB Ă l’encontre du correspondant de RFI et du porte-parole de l’URCA, faute de tout fondement juridique valable.
Deuxièmement, une explication publique sur le mandat prĂ©cis ayant conduit cet office Ă se saisir d’un dossier manifestement Ă©tranger Ă sa compĂ©tence.
Troisièmement, une garantie explicite que les journalistes accrédités en Centrafrique, nationaux comme internationaux, puissent exercer leur métier sans pression ni intimidation institutionnelle.
La RĂ©publique centrafricaine a signĂ© des engagements internationaux sur la libertĂ© de la presse. Ces engagements ne sont pas des ornements diplomatiques. Ils sont des obligations. Et les obligations, ça s’honore — surtout quand l’heure est difficile et que la tentation de les oublier est la plus forte.
Bangui a besoin de journalistes libres. Pas de bandits supplémentaires.

