Bangui, le 4 mai 2026— Il y a des textes administratifs qui se lisent entre les lignes. Des arrĂŞtĂ©s qui, sous leur apparente technicitĂ©, rĂ©vèlent bien plus sur l’Ă©tat d’un rĂ©gime que n’importe quel discours officiel. Celui que vient de signer le ministre secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement centrafricain — relatif aux ministres membres de l’Ă©quipe Moloua Ă©lus dĂ©putĂ©s lors des dernières lĂ©gislatives — est de ceux-lĂ .
En apparence, c’est un acte de gestion courante. Une simple mesure d’organisation administrative destinĂ©e Ă gĂ©rer les intĂ©rims dans les ministères concernĂ©s pendant que leurs titulaires s’apprĂŞtent Ă siĂ©ger Ă l’AssemblĂ©e nationale.
En rĂ©alitĂ©, c’est un aveu.
Rafistoler les fondations d’une maison fissurĂ©e
Rappelons le contexte, car il est tout. Depuis le 30 mars 2026, date Ă laquelle le prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra a prĂŞtĂ© serment sur la nouvelle Constitution d’aoĂ»t 2023, le gouvernement FĂ©lix Moloua est constitutionnellement rĂ©putĂ© dĂ©missionnaire d’office. C’est ce que dit — avec une ambiguĂŻtĂ© certes exploitable, mais une logique juridique difficilement contournable — l’article 82 de la nouvelle loi fondamentale.
Pourtant, Moloua est toujours là . Ses ministres aussi. Aucun décret de reconduction explicite. Aucun acte formel de maintien signé et publié. Rien. Le gouvernement flotte dans un vide juridique que les spécialistes du droit constitutionnel qualifient, avec une précision clinique, de « gouvernement de fait » — ni pleinement légitime, ni officiellement démis.
C’est dans ce contexte — et c’est lĂ que l’arrĂŞtĂ© prend tout son sens — que le ministre secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement dĂ©cide de produire un texte organisant la mise en congĂ© des ministres-dĂ©putĂ©s et la dĂ©signation de leurs remplaçants provisoires.
Un haut fonctionnaire du ministère de la Justice, que nous avons joint sous couvert d’anonymat, rĂ©sume la situation avec une brutalitĂ© que les communiquĂ©s officiels se gardent bien d’employer :
« C’est un rafistolage administratif destinĂ© Ă donner une apparence de normalitĂ© Ă un exĂ©cutif en situation d’illĂ©gitimitĂ©. On gère les dĂ©tails d’un bâtiment dont les fondations sont fissurĂ©es. »
La question que l’arrĂŞtĂ© ne peut pas rĂ©soudre
La nouvelle Constitution centrafricaine est explicite sur un point fondamental : un dĂ©putĂ© ne peut cumuler son mandat parlementaire avec des fonctions gouvernementales. L’article 95 le dit sans ambiguĂŻtĂ©. Un ministre Ă©lu dĂ©putĂ© doit choisir.
L’arrĂŞtĂ©, lui, se borne Ă organiser les intĂ©rims — sans jamais trancher la question de fond qui rend l’ensemble de l’exercice juridiquement fragile : ces ministres sont-ils encore lĂ©gitimes au sein d’un gouvernement rĂ©putĂ© dĂ©missionnaire ?
En d’autres termes : peut-on organiser la gestion des absences d’un gouvernement dont la lĂ©gitimitĂ© elle-mĂŞme est en question ? Peut-on produire des actes administratifs valides au nom d’un exĂ©cutif qui n’a pas reçu d’investiture formelle sous la nouvelle Constitution ?
Un analyste constitutionnaliste de l’UniversitĂ© de Bangui que nous avons consultĂ© pose le diagnostic avec la prĂ©cision d’un chirurgien :
« On n’a pas un gouvernement lĂ©galement installĂ©, mais on continue Ă produire des actes. C’est la bureaucratie qui remplace la politique. C’est l’administration de la vacance. »
Un instrument de temporisation — et de contournement
Derrière la technicitĂ© de l’arrĂŞtĂ© se cache une stratĂ©gie politique que les observateurs avertis identifient sans peine : gagner du temps.
En produisant des actes administratifs qui donnent l’apparence d’un fonctionnement normal de l’exĂ©cutif, le prĂ©sident TouadĂ©ra et son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement Ă©vitent de trancher la question qui fâche — celle de la recomposition du pouvoir exĂ©cutif dans le cadre constitutionnel rĂ©novĂ©. Chaque arrĂŞtĂ© signĂ©, chaque intĂ©rim organisĂ©, chaque nomination provisoire actĂ©e est une journĂ©e supplĂ©mentaire gagnĂ©e sur l’obligation de former un nouveau gouvernement.
Mais cette stratĂ©gie a un coĂ»t. Et ce coĂ»t, c’est le peuple centrafricain qui le paie.
Car pendant que la Primature s’emploie Ă administrer le vide, les dossiers urgents s’accumulent. Le budget rectificatif pour 2026 — indispensable pour faire face Ă la crise humanitaire — n’a pas Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă l’AssemblĂ©e nationale. Les nominations aux postes stratĂ©giques dans les sociĂ©tĂ©s d’État, les prĂ©fectures et les ambassades sont gelĂ©es. Les rĂ©formes promises dans la justice et la dĂ©centralisation n’avancent pas.
Un opĂ©rateur Ă©conomique de PK12 nous l’a dit avec la simplicitĂ© de celui qui vit la rĂ©alitĂ© du pays sans filtre :
« Un gouvernement qui ne bouge pas, c’est un pays qui s’endort. »
La défense du pouvoir : pragmatisme ou sophisme ?
Les dĂ©fenseurs de l’arrĂŞtĂ© — et ils existent, dans les couloirs de la Primature — avancent un argument qui mĂ©rite d’ĂŞtre entendu avant d’ĂŞtre dĂ©montrĂ©.
La Constitution, disent-ils, autorise le prĂ©sident Ă prendre des mesures conservatoires pour la bonne marche des affaires courantes. L’arrĂŞtĂ© ne serait donc pas un acte de gouvernement plein et entier, mais une mesure technique de continuitĂ© administrative — nĂ©cessaire pour Ă©viter le blocage de ministères clĂ©s dans une pĂ©riode post-Ă©lectorale dĂ©licate.
L’argument se tient, dans une lecture strictement pragmatique. Mais il ne rĂ©pond pas Ă la question de fond. Car la continuitĂ© administrative — la gestion des affaires courantes — ne justifie pas la production d’arrĂŞtĂ©s structurels qui organisent des fonctions au sein d’un gouvernement dont la lĂ©gitimitĂ© est contestĂ©e. Il y a une diffĂ©rence entre payer les fonctionnaires et nommer des ministres par intĂ©rim. Entre maintenir les services publics et rĂ©organiser la composition de l’exĂ©cutif.
Cette diffĂ©rence-lĂ , l’arrĂŞtĂ© du ministre secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement l’efface. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’il ne devrait pas faire.
Ce que cet arrêté dit vraiment — au-delà du texte
Afrique en Plus a l’habitude de lire les textes officiels pour ce qu’ils disent et pour ce qu’ils taisent. Et ce que cet arrĂŞtĂ© tait est peut-ĂŞtre plus rĂ©vĂ©lateur que ce qu’il dit.
Il tait la question de la lĂ©gitimitĂ©. En traitant les ministres-dĂ©putĂ©s comme des membres d’un gouvernement en exercice normal, il postule — sans jamais le dĂ©montrer — que le gouvernement Moloua est lĂ©galement en fonction sous la nouvelle Constitution. C’est une pĂ©tition de principe, pas un fondement juridique.
Il tait la question du renouvellement. En organisant des intĂ©rims provisoires plutĂ´t qu’en ouvrant la voie Ă une recomposition gouvernementale, il envoie le signal que TouadĂ©ra n’est pas pressĂ© de former le gouvernement que la nouvelle RĂ©publique lui impose.
Il tait enfin la question des citoyens. Nulle part dans ce texte n’apparaĂ®t la prĂ©occupation de l’impact de cette situation sur les populations. Les habitants de Bossangoa qui attendent des dĂ©cisions sur les routes. Les enseignants de Bangui qui menacent la grève faute de salaires. Les malades des hĂ´pitaux de l’intĂ©rieur qui manquent de mĂ©dicaments.
Pour eux, la question n’est pas constitutionnelle. Elle est existentielle.
Ce que le droit exige — et ce que l’honneur commande
L’opposition, regroupĂ©e au sein du Bloc rĂ©publicain pour la dĂ©fense de la Constitution (BRDC), exige sans dĂ©tour la dĂ©mission immĂ©diate du gouvernement Moloua et la nomination d’un nouveau Premier ministre sur la base de la Constitution de 2023. « Pas de continuitĂ© sans lĂ©gitimitĂ© », martèle Martin ZiguĂ©lĂ©.
Afrique en Plus partage cette exigence de clartĂ© constitutionnelle — non par positionnement politique, mais par respect Ă©lĂ©mentaire pour l’État de droit.
Le prĂ©sident TouadĂ©ra a prĂŞtĂ© serment sur la nouvelle Constitution. Cet acte engage. Il impose des obligations, pas seulement des droits. L’une de ces obligations est de former un gouvernement investi dans le cadre constitutionnel rĂ©novĂ© — un gouvernement dont chaque ministre peut rĂ©pondre de sa lĂ©gitimitĂ© devant les institutions et devant le peuple.
L’arrĂŞtĂ© du ministre secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement ne saurait tenir lieu de cette rĂ©ponse. Il en est, au mieux, le substitut provisoire. Au pire, le symptĂ´me d’un pouvoir qui a choisi la gestion du flou comme mode de gouvernance — confortable pour ceux qui en profitent, insupportable pour ceux qui en subissent les consĂ©quences.
La bureaucratie ne gouverne pas un pays
Un arrĂŞtĂ© ne fait pas un gouvernement. Une note de service ne fait pas une politique publique. Et l’administration du vide ne fait pas une RĂ©publique.
La RĂ©publique Centrafricaine de la 7e RĂ©publique mĂ©rite mieux que des textes techniques qui habillent l’immobilisme en efficacitĂ© administrative. Elle mĂ©rite un gouvernement investi dans les formes, responsable devant les institutions, et capable d’apporter les rĂ©ponses urgentes que les Centrafricains attendent depuis trop longtemps.
Le prĂ©sident TouadĂ©ra a le pouvoir de mettre fin Ă cette situation. Il a le devoir constitutionnel de le faire. Et il a — si tant est qu’il l’entende encore — la responsabilitĂ© historique de ne pas transformer la 7e RĂ©publique en une simple continuation de l’ancienne, avec de nouveaux textes et les mĂŞmes visages.
L’arrĂŞtĂ© du ministre secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du gouvernement pose une question simple. La rĂ©ponse doit venir du palais de la Renaissance — pas d’un autre arrĂŞtĂ©.

