Bangui, le 23 avril 2026—Il y a des gestes anodins en apparence. Des rubans coupĂ©s, des discours prononcĂ©s, des photos officielles prises sous un soleil de plomb. Et puis il y a ce dĂ©tail — ce tout petit dĂ©tail — qui transforme une inauguration lĂ©gitime en symptĂ´me d’un mal bien plus profond.
Le 22 avril 2026, Ă Bohong, dans la rĂ©gion du Ouham-PendĂ©, le prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra a inaugurĂ© un collège pĂ©dagogique rĂ©gional flambant neuf. Belle infrastructure. Beau discours sur l’Ă©ducation, la scolarisation des filles, l’unitĂ© nationale. Tout cela est rĂ©el, louable, mĂŞme nĂ©cessaire dans un pays oĂą chaque salle de classe construite est une victoire sur le sous-dĂ©veloppement.
Mais ce collège ne s’appelle pas « Collège de la Paix de Bohong ». Il ne s’appelle pas « Collège de l’Avenir du Ouham-PendĂ© ». Il ne porte pas le nom d’un instituteur mort au front de l’ignorance, ni celui d’un hĂ©ros national tombĂ© pour que ce pays survive.
Il s’appelle Faustin-Archange TouadĂ©ra.
Encore lui. Toujours lui. Partout lui.
Une avenue, un stade, une place, un centre de formation — et maintenant un collège
Soyons prĂ©cis, car la prĂ©cision est la première vertu du journalisme : le prĂ©sident TouadĂ©ra n’est pas le premier chef d’État africain Ă succomber Ă cette tentation. Il n’est pas le premier Centrafricain non plus. Ses prĂ©dĂ©cesseurs ont tâtĂ© de ce poison-lĂ . David Dacko, AndrĂ© Kolingba, Ange-FĂ©lix PatassĂ©, François BozizĂ© — tous, Ă des degrĂ©s divers, ont flirtĂ© avec ce mĂŞme rĂ©flexe : inscrire son nom dans le marbre avant mĂŞme que l’histoire ne l’y invite.
Mais ce que fait TouadĂ©ra aujourd’hui dĂ©passe le flirt. C’est une relation durable, mĂ©thodique, assumĂ©e avec sa propre image. Une avenue Ă Bangui. Des places publiques. Des salles des fĂŞtes. Des stades. Et maintenant des collèges Ă Bohong.
Osons poser la question que les courtisans du palais n’oseront jamais formuler : si tous ses prĂ©dĂ©cesseurs avaient suivi la mĂŞme logique, Ă quoi ressemblerait la RĂ©publique Centrafricaine aujourd’hui ?
À un gigantesque annuaire présidentiel. Un chaos de patronymes concurrents où chaque régime passerait son premier acte à effacer les noms du précédent pour y substituer les siens. Une guerre des plaques commémoratives où la République aurait depuis longtemps disparu derrière les egos successifs de ses dirigeants.
C’est cette RĂ©publique Centrafricaine-lĂ que TouadĂ©ra est en train de construire — sans doute sans mĂŞme s’en rendre compte. Et c’est ce qui est le plus inquiĂ©tant.
La maladie du nom propre : un diagnostic clinique
Il existe, dans la pathologie du pouvoir africain, une affection particulièrement rĂ©pandue et particulièrement rĂ©sistante au traitement : la conviction qu’un dirigeant ne laisse de trace durable qu’en Ă©crivant son prĂ©nom sur le front des autres.
Cette conviction est fausse. Elle est mĂŞme l’exact inverse de la vĂ©ritĂ©.
Les dirigeants que l’histoire retient — ceux dont le nom rĂ©sonne encore des dĂ©cennies après qu’ils ont quittĂ© le pouvoir — ne sont pas ceux qui ont le plus ornĂ© les façades de leur patronyme. Ce sont ceux qui ont changĂ© des vies. Ceux qui ont construit des systèmes Ă©ducatifs qui ont fonctionnĂ© après leur dĂ©part. Ceux qui ont laissĂ© des institutions plus solides qu’ils ne les avaient trouvĂ©es. Ceux qui ont eu la sagesse de comprendre que le vĂ©ritable monument d’un chef d’État, c’est le taux d’alphabĂ©tisation de son pays — pas le nombre de plaques Ă son nom sur les murs de ses Ă©coles.
Le prĂ©sident TouadĂ©ra est un homme instruit. Un ancien recteur d’universitĂ©. Un mathĂ©maticien. Il devrait savoir mieux que quiconque que le savoir ne se nomme pas — il se transmet.
Alors pourquoi ce collège porte-t-il son nom plutĂ´t que celui d’un savoir Ă conquĂ©rir, d’une paix Ă bâtir, d’un idĂ©al Ă atteindre ?
Le peuple de Bohong n’est pas coupable
Soyons justes : la population de Bohong a bien fait d’accueillir son prĂ©sident. Elle a bien fait de se mobiliser, de prĂ©parer l’Ă©vĂ©nement, de tĂ©moigner sa gratitude pour une infrastructure dont ses enfants ont besoin. On ne lui reprochera rien.
Mais ne nous racontons pas d’histoires. Ce baptĂŞme n’est pas un hommage spontanĂ© du peuple Ă son dirigeant. En Centrafrique — comme dans beaucoup d’États africains oĂą la verticalitĂ© du pouvoir Ă©crase toute initiative locale — personne n’ose refuser un « honneur » imposĂ© d’en haut. Refuser serait perçu comme une insolence. Une trahison. Un risque.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side le drame. Pas dans le fait qu’un collège soit inaugurĂ©. Pas mĂŞme dans le fait qu’il porte un nom. Mais dans le fait que ce nom a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© par celui qui le porte lui-mĂŞme — ou par des courtisans trop habiles pour lui suggĂ©rer autre chose que sa propre gloire. Et que personne, dans toute la chaĂ®ne de dĂ©cision, n’a eu le courage de dire : « Monsieur le PrĂ©sident, peut-ĂŞtre pas. »
Ce que le véritable héritage de Touadéra devrait être
Le prĂ©sident TouadĂ©ra a encore du temps. Sa prĂ©sidence n’est pas achevĂ©e. L’histoire de son mandat n’est pas encore Ă©crite dans sa totalitĂ©. Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cette raison que nous lui disons ce que ses conseillers ne lui diront jamais.
Monsieur le Président, votre véritable héritage ne se lira pas sur des façades.
Il se lira dans le taux de scolarisation des filles dans le Ouham-PendĂ© — pas dans le nom du collège qui les accueille. Il se lira dans la qualitĂ© de formation des enseignants qui y enseigneront dans dix ans. Il se lira dans la stabilitĂ© retrouvĂ©e d’un pays qui a trop longtemps saignĂ© de ses propres contradictions. Il se lira dans la corruption combattue, dans les groupes armĂ©s dĂ©finitivement dĂ©sarmĂ©s, dans une fonction publique enfin dĂ©barrassĂ©e de ses 800 fantĂ´mes Ă faux diplĂ´mes.
Ce sont ces résultats-là que les Centrafricains attendent. Pas des plaques. Pas des baptêmes idolâtriques. Des actes.
Un appel Ă la raison et Ă la grandeur
Afrique en Plus ne cherche pas Ă humilier un chef d’État. Nous cherchons Ă lui rendre service — le service que seule une presse libre et indĂ©pendante peut rendre Ă ceux qui gouvernent : leur dire la vĂ©ritĂ© quand leurs entourages ne le font plus.
La vĂ©ritĂ©, la voici : nommer un collège Ă son propre nom, de son vivant et sous sa propre prĂ©sidence, n’est pas un acte de grandeur. C’est un aveu de faiblesse. Celui d’un homme qui cherche dans le marbre la validation que les rĂ©sultats tardent Ă lui apporter.
Les grands dirigeants n’ont pas besoin de signer les murs. Ce sont les murs qui finissent par rĂ©clamer leur nom — longtemps après qu’ils sont partis, parce que ce qu’ils ont accompli mĂ©ritait d’ĂŞtre rappelĂ© aux gĂ©nĂ©rations suivantes.
Monsieur le PrĂ©sident, laissez ce collège de Bohong porter un nom qui Ă©lève. Un nom comme « Collège de l’UnitĂ© Nationale ». Ou « Collège de la RĂ©conciliation ». Ou le nom d’un instituteur centrafricain mort pour que des enfants apprennent Ă lire dans ce pays. Votre nom, lui, appartient dĂ©jĂ Ă l’histoire — pour le meilleur ou pour le pire. C’est Ă vous de dĂ©cider ce qu’il y fera.
Ne faites pas de la République votre propriété. Ne faites pas de chaque Centrafricain le locataire de votre ego.
Car en Centrafrique comme partout ailleurs, un dirigeant ne se mesure pas Ă la quantitĂ© de noms qu’il laisse sur les murs. Il se mesure Ă la qualitĂ© de vie qu’il laisse dans les cĹ“urs.

