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Dakar, le 24 avril 2026 —Il y a quelque chose de profondément paradoxal — et de profondément humain — dans l’image de Macky Sall debout devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le 22 avril 2026, plaidant pour un multilatéralisme rénové, pour deux sièges permanents africains au Conseil de sécurité, pour une ONU qui « rationalise, simplifie, optimise ». L’homme est éloquent. L’homme est préparé. L’homme connaît ses dossiers — la dette, le climat, l’intelligence artificielle, les migrations — avec la maîtrise d’un technocrate rompu aux négociations internationales.

Mais pendant qu’il parlait à New York, une question flottait dans l’air de la grande salle, silencieuse et tenace comme une mauvaise conscience : qui parle au nom de qui ?

Car Macky Sall se présente comme le porte-voix du Sud global. Comme le candidat de l’Afrique. Comme le bâtisseur de ponts entre les mondes fracturés. Tout cela est peut-être vrai. Mais il manque à ce tableau une pièce essentielle, embarrassante, impossible à ignorer : son propre pays ne veut pas de lui.

La gifle de Dakar

Les faits sont là, noirs sur blanc, dans une note verbale datée du 27 mars 2026. L’État sénégalais — l’État dont Macky Sall a été le président pendant douze ans, de 2012 à 2024 — a signifié à l’Union africaine n’avoir « à aucun stade endossé » la candidature portée en son nom par le Burundi.

Ce n’est pas une réserve polie. Ce n’est pas une abstention diplomatique. C’est un désaveu explicite, formulé par écrit, transmis aux instances continentales. Une vingtaine de nations africaines ont emboîté le pas, faisant obstacle à tout consensus continental derrière la candidature de l’ancien président sénégalais.

Prenons un instant pour mesurer ce que cela signifie. Un homme se lève devant le monde entier et dit : « Je représente l’Afrique. » Et l’Afrique — du moins une partie significative d’elle, à commencer par sa propre nation — répond : « Pas en notre nom. »

C’est le paradoxe Sall dans toute sa brutalité. Et aucun discours, si brillant soit-il, ne peut le dissoudre.

Pourquoi Dakar dit non

Pour comprendre ce rejet, il faut regarder en face ce que le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye n’a pas oublié — et n’est pas près d’oublier.

Entre 2021 et 2024, le Sénégal a traversé des heures sombres. Des manifestations réprimées dans le sang. Des dizaines de morts. Des centaines d’opposants et de militants emprisonnés. Une société civile muselée. Une presse intimidée. Ce sont les années Sall dans leur version la moins reluisante — celle que les communiqués officiels de l’époque habillaient en « maintien de l’ordre » et que les familles de victimes appellent, elles, par un autre nom.

À cela s’ajoute ce que le pouvoir actuel nomme sans détour : la gestion opaque de la dette publique, avec des chiffres qui, selon Dakar, auraient été « maquillés » pour présenter une réalité budgétaire plus favorable qu’elle ne l’était réellement.

Devant l’Assemblée générale, interrogé sur ces années noires, Macky Sall a répondu qu’il avait « agi dans le respect de ses responsabilités constitutionnelles » face à des « tentatives de déstabilisation violente ». Il a présenté la loi d’amnistie qu’il a signée en fin de mandat comme un « acte politique visant à apaiser les tensions ».

L’argument se tient juridiquement. Mais pour les mères qui ont perdu leurs fils dans les rues de Dakar, pour les opposants qui ont tâté des cellules de la DST, la musique sonne autrement. Et c’est précisément ce fossé — entre la version officielle et la vérité vécue — qui rend sa candidature si inconfortable pour une institution dont la vocation première est de défendre les droits humains.

Le porte-voix du Sud global : une ambition légitime, un timing problématique

Soyons honnêtes : la cause que Macky Sall défend est juste. L’Afrique n’a plus occupé le sommet de l’ONU depuis Kofi Annan, dont le second mandat s’est achevé en 2006. Vingt ans d’absence d’un continent qui représente plus d’un milliard trois cents millions d’êtres humains, 54 États membres, et une proportion croissante des crises que l’organisation est censée résoudre.

La revendication de deux sièges permanents africains au Conseil de sécurité n’est pas une lubie — c’est une exigence de justice et de représentativité que la communauté internationale ne peut indéfiniment balayer d’un revers de main. Et Macky Sall, qui a présidé l’Union africaine et la CEDEAO, connaît les arcanes de la diplomatie continentale comme peu d’autres.

Mais voilà le drame : la légitimité d’une cause ne suffit pas à purifier le parcours de celui qui la porte. L’ONU n’est pas seulement une tribune pour de grands idéaux. C’est une institution dont le secrétaire général doit incarner, par son propre bilan, les valeurs qu’il prétend défendre. La paix. Le dialogue. Et surtout — surtout le respect des droits humains.

Comment plaider pour les droits des peuples du monde entier quand une partie du vôtre vous reproche d’avoir bafoué les leurs ?

Des concurrents qui cochent des cases que Sall ne peut pas cocher

La concurrence est féroce. Et elle est, sur certains points, redoutable pour l’ancien président sénégalais.

Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, connaît la maison onusienne de l’intérieur. Elle a géré des crises politiques dans son propre pays — et elle en est sortie avec une crédibilité internationale intacte. Rebeca Grynspan, à la tête de la CNUCED, maîtrise les arcanes du développement économique mondial. Rafael Grossi, patron de l’AIEA, a acquis une stature internationale sur le dossier nucléaire.

Et par-dessus tout cela plane une réalité coutumière que le Conseil de sécurité ne peut pas ignorer : selon les règles de roulement régional, ce serait le « tour » de l’Amérique latine. Aucun Sud-Américain n’a occupé le poste depuis trente-cinq ans. Aucune femme n’a jamais été secrétaire générale. Bachelet et Grynspan cochent ces deux cases simultanément.

Face à cela, Macky Sall doit convaincre avec un handicap supplémentaire que ses concurrents n’ont pas : il doit plaider sa cause malgré son propre pays, et non avec lui.

Ce que cette candidature dit de l’Afrique — et de ses dirigeants

Au-delà du cas Sall, cette situation pose une question plus large que notre continent ne peut plus se permettre d’esquiver : pourquoi l’Afrique peine-t-elle à produire des candidats aux grandes fonctions internationales dont le bilan soit incontestable ?

Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une interpellation directe adressée aux chefs d’État africains, aux institutions continentales, aux partis politiques qui forment les dirigeants de demain. Tant que la gouvernance interne de nos pays restera aussi fragile, aussi exposée aux dérives autoritaires et aux opacités budgétaires, nos candidats aux postes internationaux porteront toujours cette même fragilité comme un boulet.

L’Afrique mérite un secrétaire général à l’ONU. Elle le mérite depuis longtemps. Mais elle mérite surtout un candidat dont le bilan permette à tous les Africains — à commencer par les siens propres — de se lever et de dire fièrement : cet homme ou cette femme a gouverné comme il prêche.

Le verdict est pour juillet — mais la leçon est pour maintenant

Le Conseil de sécurité rendra sa recommandation fin juillet. D’ici là, tout peut arriver. Les grandes puissances ont leurs propres calculs — géopolitiques, économiques, stratégiques — qui n’ont souvent que peu à voir avec les mérites réels des candidats.

Macky Sall peut encore créer la surprise. Son grand oral new-yorkais a démontré une maîtrise indéniable des enjeux internationaux. Et dans la diplomatie onusienne, la conviction fait parfois des miracles.

Mais quelle que soit l’issue du vote de juillet, la leçon de ce paradoxe est déjà écrite: on ne peut pas se présenter comme le porte-voix d’un continent en ignorant la voix de sa propre maison. On ne peut pas plaider pour le multilatéralisme devant le monde entier quand le premier désaccord vient de son propre peuple.

Le Sud global retient son souffle. Dakar, lui, a déjà parlé.

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