EN CENTRAFRIQUE, LA MAGISTRATURE TIENT AUDIENCE EN PLEIN AIR, SUR DES CHAISES EN PLASTIQUE, Ă€ L’OMBRE D’UN AUVENT DE FORTUNE
Une photo. Trois magistrats en toge noire. Une table couverte d’une nappe rose sur laquelle reposent des dossiers colorĂ©s. Des chaises en bois blanc. Et pour tout dĂ©cor : la brousse, les cases en terre battue, et la poussière rouge de l’Ouham. En 2026, la justice centrafricaine tient ses audiences Ă la belle Ă©toile — ou presque. Cette image n’est pas un accident. C’est un système.
Regardez bien cette image. Ne passez pas trop vite. Ce que vous voyez n’est pas un documentaire sur l’Afrique coloniale. Ce n’est pas une archive photographique d’une autre Ă©poque. C’est la RĂ©publique centrafricaine aujourd’hui. C’est l’an 2026. Ce sont des magistrats — des reprĂ©sentants officiels de la justice d’un État souverain — qui tiennent audience Ă mĂŞme la poussière, protĂ©gĂ©s du ciel par un simple auvent, assis sur des chaises en plastique blanc que l’on trouve plus souvent dans les jardins d’Europe que dans les prĂ©toires d’Afrique.
Sur la table recouverte d’une nappe rose — dĂ©tail presque surrĂ©aliste dans ce tableau de dĂ©solation institutionnelle — s’empilent des dossiers aux chemises colorĂ©es. Des vies. Des litiges. Des drames familiaux, fonciers, pĂ©naux, qui mĂ©ritent d’ĂŞtre jugĂ©s dans la dignitĂ© d’une salle d’audience, avec un toit, des murs, un greffe, un prĂ©toire. Au lieu de cela : la brousse. Le vent. Les cases en terre battue en arrière-plan.
Derrière les robes noires frappĂ©es de blanc — symboles universels de la solennitĂ© de la justice —, l’État centrafricain montre son vrai visage. Non pas celui des communiquĂ©s officiels ou des discours de Bangui, mais celui que vivent chaque jour les populations de l’Ouham, de Bossangoa, de Batangafo, de Markounda et de toutes les sous-prĂ©fectures oubliĂ©es par la RĂ©publique.
« La toge est lĂ . Le prĂ©toire, lui, n’existe pas. Quand l’habit de la justice ne peut habiller l’État, c’est l’État lui-mĂŞme qui est nu. » |
Un pays aux ressources immenses, une justice aux pieds nus
La RĂ©publique centrafricaine n’est pas un pays pauvre par nature. Ses sous-sols regorgent d’or, de diamants, d’uranium. Ses terres sont fertiles. Ses eaux sont abondantes. C’est l’une de ces ironies tragiques dont l’histoire africaine est trop souvent coutumière : un sol richissime, une population appauvrie, et des institutions Ă l’agonie.
Comment expliquer, dans ce contexte, que le budget de l’État ne permette pas de construire ne serait-ce qu’un bâtiment de justice fonctionnel dans l’Ouham ? Comment justifier que des magistrats — des fonctionnaires formĂ©s, diplĂ´mĂ©s, investis par la RĂ©publique — exercent dans des conditions que refuserait n’importe quel tribunal de brousse des annĂ©es 1960 ?
La rĂ©ponse est cruelle. Elle s’appelle mauvaise gouvernance. Elle s’appelle corruption structurelle. Elle s’appelle prioritĂ©s mal placĂ©es. Elle s’appelle — disons-le clairement — l’indiffĂ©rence des puissants pour les oubliĂ©s de la RĂ©publique.
Train de vie prĂ©sidentiel contre justice en ruines : l’insulte quotidienne
Combien de voyages prĂ©sidentiels dans des hĂ´tels cinq Ă©toiles, Ă Paris, Ă Genève, Ă New York, auraient suffi Ă construire une salle d’audience digne de ce nom Ă Bossangoa ? Combien de frais de protocole, de gala diplomatique, de suites prĂ©sidentielles auraient permis de doter la magistrature de l’Ouham d’un tribunal en dur, avec l’Ă©lectricitĂ©, le mobilier et le greffe minimum que rĂ©clame l’exercice de la justice ?
Ces questions ne sont pas rhĂ©toriques. Elles ont des rĂ©ponses chiffrĂ©es. Elles appellent des comptes. Car pendant que certains dirigeants centrafricains affichent dans les capitales du monde un train de vie que les monarques du Golfe n’auraient pas dĂ©savouĂ©, leurs concitoyens de l’Ouham attendent d’ĂŞtre jugĂ©s Ă l’ombre d’un manguier.
L’opulence affichĂ©e au sommet de l’État, dans un pays oĂą la justice siège sous des branchages, n’est pas une maladresse de communication. C’est une faute morale d’une gravitĂ© absolue.
« Combien de nuitées en palace auraient financé un tribunal à Bossangoa ? La question est simple. La réponse devrait faire honte. » |
Et le voisin burkinabè ? La leçon venue du Sahel
On nous opposera l’argument des crises : la guerre civile, l’instabilitĂ© chronique, les groupes armĂ©s encore actifs sur une partie du territoire. Certes. Mais alors, comment expliquer l’exemple burkinabè ? Le Burkina Faso traverse une tempĂŞte sĂ©curitaire autrement plus dĂ©vastatrice, avec des attaques jihadistes qui ont ravagĂ© des pans entiers du territoire national.
Pourtant, sous l’impulsion d’une jeunesse dĂ©cidĂ©e Ă ne plus subir, des Burkinabè bâtissent des routes, des Ă©coles de fortune, des structures mobiles de service public. Ils innovent dans l’adversitĂ©. Ils refusent la rĂ©signation institutionnelle. Leur peuple, meurtri, ne s’est pas rĂ©signĂ© Ă la prĂ©caritĂ© permanente de l’État.
En Centrafrique, quelle excuse reste-t-il Ă opposer ? La sĂ©curitĂ© s’amĂ©liore, relativement. Les partenaires internationaux reviennent. Les ressources naturelles, elles, n’ont jamais manquĂ©. Et pourtant, la justice tient audience dans la poussière.
La dignitĂ© de la robe face Ă l’indignitĂ© de l’État
Il faut, ici, rendre hommage Ă ces magistrats. Ces hommes en robe noire qui, malgrĂ© tout, continuent d’exercer leur mission dans des conditions indignes, incarnent une rĂ©sistance silencieuse. Ils auraient pu abandonner. Ils auraient pu se cantonner aux murs — inexistants — de leur prĂ©toire. Ils continuent.
Mais leur courage individuel ne peut pas tenir lieu de politique publique. L’hĂ©roĂŻsme ordinaire des fonctionnaires de terrain ne remplace pas l’obligation de l’État. Et l’État, en Centrafrique, doit aujourd’hui s’en souvenir.
La justice rendue sous un auvent de fortune, aussi sincère soit-elle, reste une justice blessĂ©e dans sa forme. La forme est le fond de la justice. Un prĂ©venu jugĂ© dans la poussière reçoit un signal : tu ne vaux pas la peine qu’on bâtisse un mur pour te juger. C’est un message que nulle RĂ©publique digne de ce nom ne devrait envoyer Ă ses citoyens.
« Ces magistrats en robe méritent un prétoire. Ce peuple en attente mérite un État. Ce pays en souffrance mérite des dirigeants à la hauteur. » |
À Monsieur le Président Touadéra : il est encore temps
Nous nous adressons directement, dans ces colonnes, au chef de l’État centrafricain. Non par provocation, mais parce que la presse, quand elle est libre et responsable, a le devoir de parler vrai aux puissants.
Monsieur le PrĂ©sident, cette photo est votre hĂ©ritage en cours de construction. C’est l’image que retiendra l’histoire si rien ne change. Des magistrats centrafricains en toge, assis Ă mĂŞme la brousse, jugeant vos concitoyens sans toit ni murs, sous l’Ĺ“il indiffĂ©rent d’un État absent.
Vous avez encore du temps. Pas beaucoup, mais assez pour dĂ©cider que la construction d’un tribunal en dur dans chaque chef-lieu de sous-prĂ©fecture devient une prioritĂ© nationale de premier rang. Assez pour dĂ©cider que les frais de protocole de la prĂ©sidence peuvent financer, ne serait-ce qu’une salle, un greffe, un toit pour la justice.
Ce n’est pas un rĂŞve. C’est un devoir rĂ©publicain Ă©lĂ©mentaire. Et si votre gouvernement n’en a pas les moyens seuls, que les partenaires soient saisis, que les bailleurs soient interpellĂ©s, que la diaspora soit mobilisĂ©e — mais que cela se fasse, enfin.
L’inaction n’est pas une tradition — c’est un renoncement
La population de l’Ouham ne demande pas la lune. Elle ne demande pas de palais de justice en marbre. Elle demande un toit, des murs, des bancs, une table, un fonctionnaire en mesure de recevoir un dossier sans que la pluie ne l’emporte. Elle demande la dignitĂ© minimale que tout État, mĂŞme modeste, doit Ă ses administrĂ©s.
L’Ouham, c’est aussi le Centrafrique. Et la RĂ©publique Centrafricaine, en 2026, n’a pas le droit de continuer Ă se raconter qu’elle est un grand pays sous les dorures de Bangui pendant que ses juges siègent dans la poussière. L’inaction, sous les manguiers, n’est pas une tradition. C’est un renoncement. Et les renoncements finissent toujours par se payer.
Cette photo voyagera. Elle sera vue. Elle sera commentĂ©e dans les chancelleries, dans les ONG, dans les rĂ©dactions du monde entier. Nous pourrions en avoir honte collectivement, ou nous pourrions en faire le moteur d’un sursaut national. Le choix appartient Ă ceux qui gouvernent. Et le jugement, lui, appartiendra Ă l’Histoire.

