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Bangui, le 22 avril 2026—Il y a des voix que l’on ne peut pas faire taire. Pas parce qu’elles sont les plus fortes — mais parce qu’elles sont les plus lĂ©gitimes. Celle de la diaspora centrafricaine est de celles-lĂ . Elle paie des impĂ´ts ailleurs pour envoyer de l’argent ici. Elle forme des ingĂ©nieurs, des mĂ©decins, des juristes pour un pays qui n’arrive pas Ă  les retenir. Elle regarde, de Paris, de Bruxelles, de Washington, une RĂ©publique qu’elle aime se consumer dans ses propres contradictions.

Et cette fois, elle a décidé de ne plus regarder en silence.

Par la voix de son prĂ©sident, RĂ©my Alazoula, le Collectif de la Diaspora Centrafricaine (CDC) vient de lâcher une bombe rhĂ©torique qui secoue les cercles politico-administratifs de Bangui jusqu’Ă  leur fondation. Le message est direct, sans protocole, sans les circonvolutions diplomatiques que le pouvoir utilise habituellement pour amortir les coups :

« L’administration n’est pas une plantation de manioc. »

Six mots. Une image brutale. Une vérité que des milliers de Centrafricains pensent chaque jour sans pouvoir se permettre de la dire.

Quand la diaspora rompt l’omerta

Ce qui rend cette prise de parole historique, ce n’est pas seulement son contenu — c’est son auteur. La diaspora centrafricaine n’est pas une opposition politique. Elle n’a pas d’agenda Ă©lectoral. Elle n’est pas financĂ©e par une puissance Ă©trangère en quĂŞte d’influence. Elle est simplement composĂ©e de filles et de fils de ce pays, dispersĂ©s aux quatre coins du monde, qui continuent de porter la RĂ©publique Centrafricaine dans leur cĹ“ur et leurs virements bancaires mensuels.

Quand ces gens-lĂ  brisent le silence, le pouvoir ferait mieux de tendre l’oreille. Car ils ne parlent pas pour conquĂ©rir un poste. Ils parlent parce qu’ils n’en peuvent plus.

Le rĂ©quisitoire d’Alazoula est d’une prĂ©cision chirurgicale. Il ne vise pas des fantĂ´mes. Il vise ces hauts fonctionnaires, ministres et directeurs gĂ©nĂ©raux « sortis des meilleures Ă©coles », qui « portent l’Ă©lĂ©gance comme un uniforme » mais qui, dans les couloirs de l’administration banguissoise, se livrent Ă  des « guerres d’ego et d’influence » pendant que le pays attend.

La mĂ©taphore est assassine dans sa simplicitĂ© : Ă  quoi sert un costume trois pièces si l’esprit de service public est mort dans la tĂŞte de celui qui le porte ?

Le triptyque d’une faillite morale

Dans sa tribune, le prĂ©sident du CDC dresse un portrait en trois actes de ce que la haute administration centrafricaine est devenue — et ce portrait devrait glacer le sang de quiconque se soucie encore de l’avenir de ce pays.

Premier acte : les discours. Des mots, toujours des mots, jamais des actes. Des feuilles de route présentées en fanfare lors des conseils des ministres, des stratégies nationales présentées devant les partenaires techniques, des visions décennales solennellement adoptées — et rangées dans un tiroir le lendemain. « De la poudre aux yeux », dit Alazoula. Il a raison.

Deuxième acte : l’ambition personnelle. L’administration, dans l’esprit de trop de ses hauts cadres, n’est plus un levier de dĂ©veloppement collectif. C’est un distributeur automatique de privilèges. On y entre pour s’enrichir, pour placer les siens, pour consolider une position. Le service public est devenu un oxymore banguissois.

Troisième acte : le peuple abandonnĂ©. Pendant que les bureaux climatisĂ©s bourdonnent de complots de carrière, le peuple centrafricain s’appauvrit. Les chiffres de croissance peuvent ĂŞtre aussi flatteurs qu’on voudra — 4,5% en 2025, dit-on — si cette croissance ne se traduit pas en eau courante, en salles de classe Ă©quipĂ©es, en routes praticables et en hĂ´pitaux fonctionnels, elle n’est qu’une statistique pour rapports annuels.

L’adresse au PrĂ©sident : un avertissement solennel

C’est vers Faustin-Archange TouadĂ©ra, prĂ©sident de la RĂ©publique et garant des institutions, que RĂ©my Alazoula a finalement tournĂ© son regard — et sa question la plus implacable :

« Monsieur le PrĂ©sident, en tant que garant de nos institutions, le peuple vous regarde. Il attend des actes, pas des promesses. Ă€ quand la fin de cette rĂ©crĂ©ation qui n’a que trop durĂ© ? »

Ces mots ne sont pas une attaque. Ils sont pires que ça : ils sont un miroir. Le CDC ne cherche pas Ă  dĂ©stabiliser le rĂ©gime. Il fait quelque chose de bien plus inconfortable — il rappelle au Chef de l’État ce qu’il a promis, ce que la Constitution lui impose, et ce que le peuple centrafricain attend de lui depuis trop longtemps.

Car c’est bien lĂ  la question centrale que cette interpellation pose avec une clartĂ© que nul ne peut feindre d’ignorer : le PrĂ©sident TouadĂ©ra est-il encore maĂ®tre chez lui ? Est-il encore en mesure d’imposer Ă  son administration les standards d’intĂ©gritĂ©, de compĂ©tence et de redevabilitĂ© sans lesquels la 7e RĂ©publique ne sera jamais qu’un slogan de plus dans l’histoire tourmentĂ©e de la RĂ©publique Centrafricaine ?

Le silence de la Présidence : une réponse en creux

Ă€ l’heure oĂą nous bouclons cet article, ni la PrĂ©sidence de la RĂ©publique, ni le gouvernement, ni le ministère de la Fonction publique n’ont jugĂ© utile de rĂ©pondre officiellement Ă  la tribune du CDC.

Ce silence est lui-mĂŞme une rĂ©ponse. Il dit le malaise. Il dit l’embarras. Il dit peut-ĂŞtre aussi le mĂ©pris — celui d’un système qui a appris Ă  attendre que les vagues se calment sans jamais changer de cap.

Mais cette fois, quelque chose a changĂ©. Sur les rĂ©seaux sociaux centrafricains, l’hashtag #ArretezLaRecreation commence sa progression. Dans les bureaux de Bangui, certains cadres dĂ©noncent « une attaque injuste » — rĂ©flexe pavlovien de ceux que la vĂ©ritĂ© dĂ©range. D’autres, plus lucides, reconnaissent Ă  voix basse que « la diaspora a dit tout haut ce qu’on n’osait plus penser ».

Ces derniers ont raison. Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que cette prise de parole compte.

Ce que le Président doit entendre — et faire

Afrique en Plus ne se contente pas de relayer les crises. Nous disons ce que les responsables doivent entendre.

Monsieur le PrĂ©sident, la diaspora centrafricaine n’est pas votre ennemie. Elle est votre conscience. Elle est ce regard extĂ©rieur et intĂ©rieur Ă  la fois — celui de ceux qui vous aiment assez pour vous dire la vĂ©ritĂ© plutĂ´t que de vous flatter.

Ce qu’elle vous demande n’est pas rĂ©volutionnaire. C’est Ă©lĂ©mentaire.

Elle vous demande de nommer les compĂ©tents plutĂ´t que les loyaux. Elle vous demande de sanctionner l’arrogance plutĂ´t que de la tolĂ©rer. Elle vous demande de rendre publics les rapports de la Cour des comptes au lieu de les laisser moisir dans les archives. Elle vous demande, enfin, de transformer la 7e RĂ©publique en rĂ©alitĂ© vĂ©cue — pas en communication politique.

L’histoire ne retient pas les chefs d’État qui ont su se maintenir au pouvoir. Elle retient ceux qui ont eu le courage de transformer leur pays quand ils en avaient encore le temps et la lĂ©gitimitĂ©.

Ce temps, Monsieur le Président, est maintenant.

Le Centrafrique mérite mieux que la récréation

La mĂ©taphore de la plantation de manioc qu’Alazoula a choisie n’est pas anodine. Elle dit tout. Dans une plantation, on travaille sous la contrainte, sans perspective, pour le seul profit du propriĂ©taire. Les travailleurs ne sont pas des citoyens — ils sont des instruments.

L’administration centrafricaine ne peut pas continuer Ă  fonctionner ainsi. Pas dans un pays qui se rĂ©clame d’une RĂ©publique. Pas dans une nation qui demande Ă  ses partenaires internationaux de lui faire confiance. Pas face Ă  une jeunesse qui regarde ses aĂ®nĂ©s et tire, chaque jour, la conclusion que le mĂ©rite ne paye pas.

La diaspora a parlĂ©. Elle a posĂ© sur la table, sans fard et sans peur, le diagnostic que trop d’acteurs internes n’osent pas formuler.

Il appartient maintenant au Président Touadéra de répondre — non pas par un communiqué, non pas par une réunion de cabinet, mais par des actes visibles, vérifiables et irréversibles.

Le peuple centrafricain, d’ici comme d’ailleurs, regarde. Et il se souvient.

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