N’DjamĂ©na, le 24 avril 2026— Il y a des tĂ©moignages qui changent l’histoire. Pas parce qu’ils rĂ©vèlent l’inattendu — mais parce qu’ils confirment ce que tout le monde pressentait sans oser le dire. Celui de Mahamat Zen Bada est de ceux-lĂ . Rare. Lourd. Dangereux, peut-ĂŞtre, pour celui qui le porte. Et pourtant assumĂ©, avec la sĂ©rĂ©nitĂ© froide d’un homme qui a dĂ©cidĂ© que le temps du silence Ă©tait rĂ©volu.
Ancien directeur de campagne du marĂ©chal Idriss DĂ©by Itno, figure historique du Mouvement Patriotique du Salut (MPS), Mahamat Zen Bada a acceptĂ© de s’asseoir face Ă notre rĂ©daction. Et ce qu’il a dit — ce qu’il a consenti Ă dire, car il y a dans ses paroles autant de retenues que de rĂ©vĂ©lations — suffit Ă bouleverser la version officielle de l’une des nuits les plus dĂ©cisives de l’histoire contemporaine de l’Afrique centrale.
Mais soyons clairs d’emblĂ©e : ce que vous allez lire n’est qu’une partie de la vĂ©ritĂ©. Le reste — les noms, les dĂ©tails, les preuves, les mĂ©canismes prĂ©cis de ce qui s’est jouĂ© dans les heures les plus troubles du rĂ©gime DĂ©by — Mahamat Zen Bada les rĂ©serve pour un livre. Un livre qui, quand il paraĂ®tra, risque de faire l’effet d’une bombe dans les chancelleries de N’DjamĂ©na, Paris et Bruxelles.
Le 19 avril 2021 : la nuit où tout a basculé
Revenons aux faits. Le 19 avril 2021, vers 18 heures, dans les couloirs du ministère de la DĂ©fense Ă N’DjamĂ©na, un appel tĂ©lĂ©phonique fait l’effet d’une sentence. Le marĂ©chal DĂ©by, parti la veille inspecter ses troupes en première ligne sur le front du Kanem, a Ă©tĂ© touchĂ©. L’information circule d’abord dans un cercle ultra-restreint. Puis la confirmation tombe, glaciale et dĂ©finitive : le PrĂ©sident n’est plus.
Ce soir-lĂ , le Tchad aurait dĂ» s’arrĂŞter. Le deuil aurait dĂ» prendre le dessus. Les institutions auraient dĂ» s’activer selon les procĂ©dures constitutionnelles prĂ©vues pour ce moment redoutĂ©.
Rien de tout cela ne s’est produit.
Ă€ la place, une machine s’est mise en marche. Une machine froide, mĂ©thodique, pilotĂ©e par des hommes qui avaient une certitude absolue : sans vainqueur proclamĂ© cette nuit-lĂ , sans rĂ©sultats Ă©lectoraux officialisĂ©s avant l’annonce du dĂ©cès, la transition militaire dĂ©jĂ prĂ©parĂ©e dans l’ombre perdrait sa première couche de lĂ©gitimitĂ©.
Mahamat Zen Bada Ă©tait l’un de ces hommes. Et aujourd’hui, pour la première fois, il l’assume.
« Nous l’avons proclamĂ© vainqueur alors qu’il Ă©tait dĂ©jĂ mort »
La phrase est dans le titre. Elle mĂ©rite d’ĂŞtre relue. PesĂ©e. MesurĂ©e dans toute sa portĂ©e historique.
Le 20 avril 2021, Ă 20h10, la tĂ©lĂ©vision publique tchadienne diffuse les rĂ©sultats officiels de l’Ă©lection prĂ©sidentielle du 11 avril : Idriss DĂ©by Itno est réélu avec 79,32 % des suffrages.
Ă€ 21h30 — soit 80 minutes plus tard — le mĂŞme prĂ©sentateur, la voix Ă©tranglĂ©e par une Ă©motion que les tĂ©lĂ©spectateurs attribuaient alors au choc de l’annonce, lit un autre bulletin : « Le MarĂ©chal Idriss DĂ©by Itno a succombĂ© Ă ses blessures. »
Entre ces deux bulletins : 80 minutes. Le temps exact, selon Mahamat Zen Bada, d’habiller une transition militaire dĂ©jĂ dĂ©cidĂ©e dans les vĂŞtements d’une lĂ©gitimitĂ© Ă©lectorale. Le temps exact de construire, sur le corps encore chaud d’un homme, les fondations d’un pouvoir dynastique qui allait consacrer son fils Mahamat Idriss DĂ©by — dit « Kaka » — Ă la tĂŞte du Tchad.
« À partir de ce moment-là , nous étions dans un tunnel. Le Conseil constitutionnel nous attendait. Mais surtout, le pouvoir craignait le vide. Pas de vainqueur proclamé, pas de légitimité pour la transition militaire qui se préparait », confie Zen Bada, la voix grave et le regard droit.
Une tromperie d’État organisĂ©e en direct
Ce que dĂ©crit Mahamat Zen Bada n’est pas une improvisation paniquĂ©e. C’est une opĂ©ration organisĂ©e, conduite en temps rĂ©el, avec des acteurs identifiĂ©s, des appels tĂ©lĂ©phoniques passĂ©s, des rĂ©sistances surmontĂ©es, des rĂ©ticences balayĂ©es au nom de la raison d’État.
La Commission Électorale Nationale IndĂ©pendante (CENI) rĂ©unie dans l’urgence. Des membres hĂ©sitants qu’il faut convaincre. Un argumentaire rodĂ© : « Si les rĂ©sultats ne tombent pas avant minuit, les rebelles profiteront du vide. » Une logique implacable qui transforme le mensonge en devoir patriotique.
Des diplomates occidentaux, que notre rĂ©daction a contactĂ©s sous couvert d’anonymat, confirment avoir « eu des doutes immĂ©diats sur la chronologie officielle » dès la nuit du 19 au 20 avril 2021. Certains ambassadeurs en poste Ă N’DjamĂ©na cette nuit-lĂ se souviennent d’une atmosphère particulière — trop calme, trop organisĂ©e pour ĂŞtre spontanĂ©e — avant mĂŞme l’annonce officielle du dĂ©cès.
L’Union africaine, elle, avait saluĂ© sans sourciller « la maturitĂ© de la transition constitutionnelle ». Elle ne savait pas — ou ne voulait pas savoir — que la Constitution avait Ă©tĂ© torpillĂ©e par un mensonge d’État construit en 80 minutes.
Pourquoi parler maintenant ? La question qui dérange
Mahamat Zen Bada dit parler « pour l’histoire ». Pour que les jeunes Tchadiens sachent. Pour rĂ©tablir une vĂ©ritĂ© que les circonstances de 2021 avaient rendue impossible Ă dire.
Certains y verront un règlement de comptes. L’homme, aujourd’hui Ă©loignĂ© des cercles du pouvoir sous la prĂ©sidence de Mahamat Idriss DĂ©by, n’est plus dans la position enviable qui Ă©tait la sienne du vivant du père. Cette distance, incontestablement, libère sa parole.
Mais rĂ©duire ce tĂ©moignage Ă une vengeance serait lui faire un mauvais procès — et passer Ă cĂ´tĂ© de l’essentiel. Car ce que Zen Bada dĂ©crit n’est pas une anecdote. C’est le mĂ©canisme fondateur d’un pouvoir qui gouverne aujourd’hui 18 millions de Tchadiens. C’est la vĂ©ritĂ© sur les conditions dans lesquelles Mahamat Idriss DĂ©by a hĂ©ritĂ© d’une lĂ©gitimitĂ© que son père n’Ă©tait dĂ©jĂ plus en vie pour lui transmettre.
« Nous avons sauvé le mobilier, mais brisé la vitrine de la vertu républicaine. Le prix était lourd. Le Tchad saigne encore de ce mensonge. »
Ces mots sont les siens. Nous les publions tels quels, parce qu’ils mĂ©ritent d’ĂŞtre entendus dans leur exactitude.
Ce que le livre dira — et ce que nous ne dirons pas encore
Mahamat Zen Bada a choisi Afrique en Plus pour cette première prise de parole publique. Nous en sommes honorés et nous en assumons pleinement la responsabilité éditoriale.
Mais il a aussi choisi de garder pour un livre — un livre qui paraĂ®tra en son temps, selon ses propres termes — les Ă©lĂ©ments les plus prĂ©cis, les plus documentĂ©s, les plus explosifs de ce qu’il sait.
Nous respectons ce choix. Non par prudence — mais parce que la vĂ©ritĂ© mĂ©rite d’ĂŞtre racontĂ©e dans son entièretĂ©, avec toutes ses preuves, tous ses dĂ©tails, tous les noms qu’il convient de nommer avec la rigueur que l’histoire exige.
Ce que nous pouvons dire aujourd’hui : ce livre, quand il paraĂ®tra, ne laissera personne indiffĂ©rent. Ni Ă N’DjamĂ©na. Ni Ă Paris. Ni dans les archives de l’Union africaine qui a cautionnĂ©, le sourire aux lèvres, une transition dont elle ignorait — ou feignait d’ignorer — les fondements.
Le Tchad entre mémoire et vertige
Cinq ans après cette nuit du 19 avril, le Tchad vit sous la gouvernance du fils. Mahamat Idriss DĂ©by, promu gĂ©nĂ©ral Ă 37 ans, prĂ©side un pays en transition permanente. L’ironie tragique est lĂ , entière : c’est la proclamation post-mortem de son père — ce mensonge d’État organisĂ© en 80 minutes — qui lui a offert sa première lĂ©gitimitĂ©.
Peut-on gouverner durablement sur un tel fondement ? Peut-on demander au peuple tchadien de croire aux institutions quand ces mêmes institutions ont été instrumentalisées la nuit de leur fondation ?
Ces questions ne sont pas des provocations. Ce sont les questions que tout historien, tout juriste, tout citoyen tchadien attachĂ© Ă l’État de droit est en droit de poser. Et que le tĂ©moignage de Mahamat Zen Bada rend dĂ©sormais impossibles Ă esquiver.
Afrique en Plus continuera
Notre rédaction a vérifié, croisé et authentifié les éléments publiés dans cet article. Nous avons consulté des sources diplomatiques, des archives électorales et des témoins indirects de cette nuit du 19 avril 2021.
Nous continuerons Ă suivre cette affaire. Nous accompagnerons la publication du livre de Mahamat Zen Bada avec toute la rigueur journalistique que ses rĂ©vĂ©lations mĂ©ritent. Et nous resterons, comme toujours, du cĂ´tĂ© de la vĂ©ritĂ© — mĂŞme quand la vĂ©ritĂ© dĂ©range ceux qui prĂ©fèrent que l’histoire reste telle qu’ils l’ont Ă©crite.
Parce qu’en Afrique comme partout ailleurs, les peuples ont le droit de savoir dans quelles conditions leur destin a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©.

