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Bangui, le 24 avril 2026—Il y a une question que le gouvernement centrafricain ne veut pas entendre. Une question simple, directe, que chaque moto-taxi de Bangui formule à sa façon chaque matin en faisant le plein, que chaque mère de famille traduit en silence quand elle calcule ce qu’il lui reste après le transport, que chaque commerçant répercute sur le prix de sa marchandise jusqu’à ce que personne ne puisse plus acheter rien.

La voici, cette question : à qui profite le prix du carburant en Centrafrique ?

Pas à l’État. Pas au peuple. Pas aux entreprises. Pas aux camionneurs qui ravitaillent l’intérieur du pays sur des pistes défoncées. Alors à qui ?

Car pendant que le gouvernement Touadéra désigne depuis des mois la guerre en Ukraine comme le grand coupable de la flambée des prix à la pompe, les archives, elles, ne mentent pas. Les chiffres sont là, incontestables, validés par les experts du FMI lors des revues de Washington : la hausse du carburant en Centrafrique a commencé bien avant le premier char russe en territoire ukrainien. Dès 2021, voire fin 2020 selon les régions, les prix avaient déjà grimpé en flèche — justifiés à l’époque par une vague « révision des marges des pétroliers » et un « rééquilibrage budgétaire » que personne n’avait demandé.

L’Ukraine n’a rien décidé. Bangui a décidé. Et Bangui continue de décider.

Un secteur verrouillé, des marges anormales, des visages sans noms

Pour comprendre qui tire les ficelles du marché pétrolier centrafricain, il faut d’abord comprendre sa structure. Et cette structure, volontairement opaque, est à elle seule un aveu.

En République Centrafricaine, le secteur des hydrocarbures n’est pas un marché libre. C’est une chasse gardée. Une poignée d’acteurs — importateurs, distributeurs, dépositaires — se partagent un monopole de fait, bâti sur des années de proximité avec le pouvoir et entretenu par un système de licences, d’autorisations et de passe-droits qui décourage toute concurrence sérieuse.

Ces acteurs ne sont pas anonymes. Ils ont des noms, des bureaux à Bangui, des véhicules tout-terrain aux vitres teintées. Certains gravitent dans les cercles du palais de la Renaissance. D’autres ont des liens familiaux ou commerciaux avec des responsables de l’administration fiscale et douanière. Ce n’est pas une rumeur. C’est une réalité que nos sources au sein de plusieurs ministères décrivent avec une précision troublante.

Le mécanisme est rodé jusqu’à la perfection cynique : chaque hausse de prix décidée officiellement se traduit par une augmentation des marges à chaque maillon de la chaîne — importation, transport, stockage, distribution. Ces marges, anormalement élevées comparées aux standards régionaux, ne sont pas régulées. Elles ne sont pas auditées. Elles ne sont pas rendues publiques.

Elles s’évaporent dans les poches de ceux qui ont su se placer au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes relations.

La chronologie qui accuse

Revenons aux faits — car les faits sont têtus.

Fin 2020, le litre d’essence franchit un premier seuil douloureux à Bangui. Le gouvernement invoque les « contraintes du marché mondial ». En 2021, nouvelle hausse. Cette fois, on parle de « rééquilibrage des marges ». En février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. Et soudain, la communication gouvernementale opère un glissement spectaculaire : tout ce qui précède est réinterprété à la lumière de la guerre. L’Ukraine devient l’explication universelle, le bouc émissaire providentiel, le rideau de fumée derrière lequel disparaissent deux années de hausses décidées, assumées et profitables pour les bons intermédiaires.

Le FMI, lors des revues de Washington, a confronté ces dates sans indulgence. La conclusion est sans appel : la flambée centrafricaine est structurelle, pas conjoncturelle. Elle est le produit d’une surenchère fiscale décidée localement, couplée à une dégradation chronique de l’offre et à des accords de distribution que personne n’ose qualifier de transparents.

Autrement dit : Moscou et Kiev ne sont responsables de rien. Bangui est responsable de tout.

Les dons russes de carburant : une opacité dans l’opacité

À ce tableau déjà sombre s’ajoute une couche supplémentaire d’obscurité que nos partenaires financiers internationaux observent avec une inquiétude croissante : les dons de carburant en provenance de la Fédération de Russie.

Depuis l’intensification du partenariat entre Bangui et Moscou, des livraisons de carburant russes arrivent régulièrement sur le sol centrafricain. En théorie, ces dons devraient contribuer à faire baisser les prix pour le consommateur final. En théorie.

En pratique, plusieurs questions fondamentales restent sans réponse. Qui réceptionne ces livraisons ? Sous quelle forme entrent-elles dans le circuit de distribution national ? À quel prix sont-elles revendues aux pompistes ? Qui touche la différence entre le coût zéro du don et le prix de vente au détail ?

Ces questions, le FMI les pose. La société civile centrafricaine les pose. Afrique en Plus les pose aujourd’hui publiquement. Et le gouvernement, lui, continue de répondre par le silence — ce silence qui, en matière de gestion des deniers publics, est toujours la réponse la plus compromettante qui soit.

Le peuple paie. Deux fois.

Pendant que les intermédiaires prospèrent et que les questions restent sans réponse, le peuple centrafricain, lui, paie. Et il paie deux fois.

Il paie d’abord à la pompe, où le litre dépasse allègrement les 1 050 FCFA — un niveau sans commune mesure avec ce que pratiquent les pays voisins aux conditions d’approvisionnement pourtant similaires. Il paie ensuite dans sa vie quotidienne, où la hausse du carburant irrigue par capillarité chaque secteur de l’économie informelle.

Les motos-taxis augmentent leurs courses. Les prix du transport grimpent. Le pain devient plus cher. Le manioc suit. Le poisson séché aussi. Une spirale infernale qui frappe en premier et en dernier les plus vulnérables — ces Centrafricains que le gouvernement prétend servir tout en les taxant silencieusement au nom d’une guerre qui n’est pas la leur.

Nos interlocuteurs dans les quartiers populaires de Bangui — PK5, Boy-Rabe, Gobongo — témoignent avec une lassitude qui n’est plus de la colère mais quelque chose de plus grave : la résignation. Celle de ceux qui ont compris que le système ne fonctionnera pas pour eux, et qui cherchent simplement à survivre autour de lui.

Ce que nous exigeons : la lumière, rien que la lumière

Afrique en Plus ne fait pas de procès d’intention. Nous ne condamnons pas sans preuves. Mais nous posons — et nous continuerons de poser — les questions auxquelles toute démocratie digne de ce nom est tenue de répondre.

Premièrement, le gouvernement centrafricain doit rendre publique la liste complète des opérateurs agréés dans le secteur des hydrocarbures, avec leurs structures de capital, leurs liens éventuels avec des responsables publics, et les marges qui leur sont légalement accordées.

Deuxièmement, l’audit indépendant du secteur des hydrocarbures exigé par le FMI doit être mené sans délai, sans restriction de périmètre, et ses conclusions rendues publiques dans leur intégralité — y compris les parties qui dérangent.

Troisièmement, les dons de carburant russes doivent faire l’objet d’une traçabilité complète et publique : volumes reçus, circuits de distribution, prix de revente, bénéficiaires finaux. Un don fait au peuple centrafricain doit profiter au peuple centrafricain — pas à ses intermédiaires.

Quatrièmement, les taxes sur les carburants doivent être révisées à la baisse de manière transparente et vérifiable, maintenant que les cours mondiaux du pétrole sont revenus à des niveaux soutenables. Toute justification contraire devra être documentée, chiffrée et soumise au contrôle du Parlement.

La vérité finit toujours par sortir

Il y a une certitude dans ce métier que nous exerçons depuis des années : les systèmes opaques résistent, mais ils ne durent pas. Les archives parlent. Les chiffres parlent. Les fonctionnaires honnêtes finissent par parler.

Le marché pétrolier centrafricain a ses secrets. Ses bénéficiaires ont des noms. Les flux financiers qui alimentent ce système ont des traces — bancaires, comptables, documentaires.

Afrique en Plus a commencé à tirer les fils. Nous continuerons. Et quand la pelote sera entièrement déroulée, les Centrafricains sauront enfin ce que leurs dirigeants ont préféré leur cacher derrière le spectre d’une guerre lointaine.

Le crime a des profiteurs. Leurs noms méritent d’être connus.

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