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Des inondations d’une violence inouïe ont frappé la capitale kényane, faisant au moins vingt-trois victimes, paralysant l’aéroport international Jomo Kenyatta et contraignant les autorités à déployer les forces armées. Derrière le drame humanitaire, les spectres d’une urbanisation chaotique et d’un dérèglement climatique inexorable.

Nairobi (Kenya), le 7 mars 2026 Il a suffi de quelques heures. Quelques heures pour que la capitale kényane, ville de plus de cinq millions d’habitants et poumon économique de l’Afrique de l’Est, soit engloutie sous des torrents de boue et d’eau. Les pluies diluviennes qui se sont abattues sur Nairobi dans la nuit de mercredi à jeudi ont déclenché l’une des crues les plus dévastatrices que la métropole ait connues ces dernières décennies. Bilan provisoire et glaçant : au moins 23 morts, des dizaines de disparus, des centaines de familles dévastées. Et une ville qui panse ses plaies sous un ciel toujours menaçant.

Une nuit de chaos et de terreur

Les premières alertes sont tombées aux alentours de minuit. En quelques heures à peine, les rivières Nairobi et Mathare habituellement dociles ont débordé avec une violence inédite, transformant rues, marchés et quartiers résidentiels en coulées furieuses. Les quartiers informels densément peuplés de Mathare, Mukuru et Kibera, bâtis pour beaucoup en contrebas des berges ou sur des zones inondables, ont été les premiers et les plus durement frappés.

Des témoins décrivent des scènes d’apocalypse : des habitations précaires emportées en quelques secondes, des familles séparées dans l’obscurité, des cris étouffés par le rugissement des eaux. « J’ai perdu ma maison, mes affaires, tout. Ma voisine a été emportée avec ses deux enfants », témoigne, les yeux hagards, un habitant de Mathare recueilli dans un centre d’urgence mis en place par la Croix-Rouge kényane.

Le bilan humain, déjà lourd, risque de s’alourdir dans les prochaines heures. Des équipes de secouristes, appuyées par des unités militaires déployées en urgence par le gouvernement, fouillaient vendredi matin les décombres de plusieurs quartiers encore partiellement submergés.

L’armée sur le terrain, l’État en état de crise

Face à l’ampleur du désastre, le président William Ruto a ordonné dès jeudi matin le déploiement immédiat de l’armée kényane en renfort des équipes civiles de protection. Des hélicoptères militaires ont été engagés pour atteindre les zones coupées du monde par les eaux, tandis que des unités du génie militaire s’affairaient à rétablir plusieurs axes routiers stratégiques rendus impraticables. Le gouverneur du comté de Nairobi a, de son côté, décrété l’état d’urgence sanitaire sur l’ensemble du territoire métropolitain.

Les hôpitaux de la capitale fonctionnent désormais en mode dégradé, sous une pression extrême. Le Kenyatta National Hospital, principal établissement public de référence, a lancé un appel aux dons de sang et au renfort de personnel médical volontaire. Des abris d’urgence ont été ouverts dans plusieurs écoles et bâtiments publics pour accueillir les milliers de déplacés qui errent sans toit ni vivres.

Les Nations Unies, dont le siège africain le PNUE et l’ONU-Habitat est établi à Nairobi même, ont immédiatement proposé leur soutien logistique et financier aux autorités kényanes, soulignant l’urgence de la situation humanitaire.

L’aéroport international Jomo Kenyatta, nœud régional à l’arrêt

Les conséquences du désastre ne se limitent pas aux zones d’habitation. Le Jomo Kenyatta International Airport (JKIA), premier aéroport d’Afrique de l’Est et plaque tournante de dizaines de compagnies aériennes internationales, a connu des perturbations majeures. Des accumulations d’eau sur les voies d’accès, les parkings et certaines infrastructures périphériques ont contraint les autorités aéroportuaires à suspendre puis à réduire drastiquement les opérations de vol pendant plusieurs heures.

De nombreux appareils ont été détournés vers l’aéroport international de Moi, à Mombasa, ou maintenus en attente dans d’autres aéroports régionaux. Des centaines de passagers, dont de nombreux voyageurs en correspondance sur des liaisons intercontinentales, ont été bloqués ou contraints à des détours coûteux. Kenya Airways, compagnie nationale, a annoncé l’annulation et le report de plusieurs vols et invité ses passagers à consulter en temps réel les mises à jour sur ses plateformes.

La reprise progressive des opérations a été annoncée dans la soirée de jeudi, mais les perturbations restaient sensibles vendredi matin, avec des retards accumulés de plusieurs heures sur de nombreuses liaisons.

Nairobi, victime d’un mal structurel profond

Si le cataclysme frappe par son intensité, les spécialistes ne sont guère surpris. Nairobi souffre d’un mal urbanistique chronique que les autorités successives n’ont jamais véritablement résolu : une urbanisation galopante et non maîtrisée, des infrastructures de drainage vétustes et insuffisantes, et une occupation massive des zones à risque par des populations qui n’ont nulle part ailleurs où s’installer.

Les experts en gestion des risques climatiques alertent depuis des années : la capitale kényane est structurellement vulnérable aux inondations. Les couloirs naturels d’écoulement des eaux ont été progressivement obstrués par le béton et l’habitat informel. Les égouts, conçus pour une ville d’un million d’habitants dans les années 1960, sont saturés bien avant d’atteindre leur capacité théorique.

À cela s’ajoute le facteur aggravant du dérèglement climatique. Le Kenya, comme l’ensemble de la Corne de l’Afrique, subit depuis plusieurs années des alternances de plus en plus brutales entre sécheresses prolongées et précipitations extrêmes. Le phénomène El Niño, dont les effets se font encore ressentir sur la région, a considérablement amplifié les épisodes de pluies intenses cette saison.

« Ce que nous vivons n’est pas une anomalie. C’est la nouvelle normalité climatique de notre région », avertit un climatologue de l’Université de Nairobi, qui appelle à une refonte urgente des politiques d’aménagement urbain. « Chaque saison des pluies, nous comptons les morts. Et chaque saison, on promet de reconstruire mieux. Puis on oublie. »

Le spectre des catastrophes à répétition

Les inondations de mars 2026 ne sont malheureusement pas un événement isolé dans l’histoire récente du Kenya. En avril-mai 2024, des crues dévastatrices avaient déjà coûté la vie à plus de 200 personnes à travers le pays, forçant le déplacement de dizaines de milliers de familles. Le barrage de Patel, dans la vallée du Rift, avait alors cédé sous la pression des eaux, emportant villages et espoirs dans son sillage.

Ces tragédies récurrentes posent avec une acuité douloureuse la question de la responsabilité politique. Les organisations de la société civile kényane dénoncent l’inaction persistante des autorités en matière de gestion des risques d’inondation, le détournement des fonds alloués à la construction d’infrastructures de drainage, et l’absence d’un plan d’aménagement urbain réellement opposable dans les zones à risque.

Au-delà des promesses et des déclarations d’intention, la véritable mesure de la réponse politique se lira dans les actes concrets des semaines et des mois à venir : les familles relogées, les digues construites, les quartiers délocalisés, les systèmes d’alerte précoce déployés. L’histoire kényane en la matière laisse peu de place à l’optimisme naïf.

Un deuil national, des questions sans réponses

Tandis que les secouristes poursuivaient vendredi leurs recherches dans la boue poisseuse de Mathare et Mukuru, une question hantait les esprits : combien de temps encore Nairobi pourra-t-elle absorber ces chocs répétés sans craquer dans ses fondations mêmes ? Les vingt-trois victimes recensées à ce stade ne sont pas de simples statistiques. Ce sont des pères, des mères, des enfants, des voisins. Des vies broyées sous le poids cumulé d’une nature déchaînée et d’une négligence institutionnelle trop longtemps tolérée.

Le Kenya pleure ses morts. Et au-delà de la douleur immédiate, une nation entière est contrainte, une fois encore, de se regarder en face.

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