0 11 minutes 1 heure

Bangui, le 20 avril 2026 —Il y a des affaires qui font honte. Pas seulement Ă  ceux qui en sont les auteurs — mais Ă  tout un système, Ă  toute une RĂ©publique, Ă  toute une gĂ©nĂ©ration de juristes et d’Ă©lus qui ont jurĂ© sur la Constitution avant de la piĂ©tiner en souriant.

L’affaire ClĂ©ment Ndotizo est de celles-lĂ .

Elle n’est pas seulement un scandale Ă©lectoral de plus dans une longue sĂ©rie. Elle est un signal d’alarme. Elle pose, avec une brutalitĂ© que l’on ne peut plus feindre d’ignorer, la question fondamentale de notre dĂ©mocratie : la loi s’applique-t-elle Ă  tous les Centrafricains, ou seulement Ă  ceux qui n’ont pas le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone des bonnes personnes ?

Ce que dit la loi. Ce que la loi exige.

Commençons par le commencement — par le texte, noir sur blanc, qui ne souffre d’aucune interprĂ©tation.

L’article 72 du Code Ă©lectoral de la RĂ©publique Centrafricaine est d’une clartĂ© absolue : pour prĂ©tendre au mandat de dĂ©putĂ©, tout candidat doit « ĂŞtre âgĂ© de 25 ans au moins et ĂŞtre titulaire du baccalaurĂ©at ou d’un diplĂ´me Ă©quivalent ».

Ce verrou n’est pas une formalitĂ© bureaucratique. C’est une garantie dĂ©mocratique. Celle qu’un homme ou une femme appelĂ© Ă  reprĂ©senter le peuple, Ă  voter les lois, Ă  contrĂ´ler l’action du gouvernement, dispose d’un bagage intellectuel minimum attestĂ© par l’État. C’est l’exigence la plus Ă©lĂ©mentaire que l’on puisse faire Ă  un futur lĂ©gislateur.

Monsieur ClĂ©ment Ndotizo ne la remplissait pas. Jusqu’Ă  très rĂ©cemment, il ne disposait d’aucun diplĂ´me reconnu par l’État centrafricain lui permettant de prĂ©tendre Ă  ce mandat.

Le tour de passe-passe : un baccalauréat fabriqué sur commande

C’est alors que l’incroyable s’est produit.

Un arrĂŞtĂ© « exceptionnel » a Ă©tĂ© signĂ© par le ministre de l’Éducation nationale, attribuant Ă  Sieur Ndotizo un baccalaurĂ©at par le biais d’une procĂ©dure prĂ©sentĂ©e comme une Validation des Acquis de l’ExpĂ©rience (VAE). En quelques coups de stylo ministĂ©riels, un homme qui n’avait pas le diplĂ´me requis par la loi s’est vu dotĂ©, comme par enchantement, du sĂ©same nĂ©cessaire Ă  sa candidature.

Mais notre enquĂŞte rĂ©vèle le dĂ©tail qui fait tout basculer dans l’illĂ©galitĂ© la plus flagrante : Monsieur Ndotizo a dĂ©posĂ© son dossier de candidature avant que cet arrĂŞtĂ© ne soit signĂ©.

Relisons ce fait une fois, lentement, pour en mesurer la portĂ©e : au moment prĂ©cis oĂą il a dĂ©posĂ© ses documents au niveau de l’AutoritĂ© Nationale des Elections puis transfĂ©rer devant la Cour constitutionnelle, ClĂ©ment Ndotizo n’Ă©tait pas Ă©ligible. Le diplĂ´me sur lequel repose aujourd’hui sa candidature n’existait pas juridiquement Ă  l’heure du dĂ©pĂ´t.

La question qui en découle est simple, implacable, et sans réponse honnête possible : comment la Cour constitutionnelle, gardienne de notre loi fondamentale, a-t-elle pu valider un dossier bâti sur un faux diplôme au moment de son examen ?

La Cour constitutionnelle : gardienne de la Constitution ou caisse de résonance du MCU ?

La Cour constitutionnelle n’est pas une chambre d’enregistrement. Elle n’est pas le bureau juridique du parti au pouvoir. Elle est, aux termes de notre Constitution, l’institution suprĂŞme chargĂ©e de garantir le respect de la loi fondamentale — pour tous les citoyens, sans distinction de rang, de fortune ou de proximitĂ© avec le palais.

Or dans l’affaire Ndotizo, la Cour a validĂ© l’invalide. Elle a estampillĂ© le juridiquement impossible. Et depuis, dans ses couloirs feutrĂ©s, c’est le silence.

Nous posons donc la question que tout le monde murmure et que personne n’ose Ă©crire : la Cour constitutionnelle est-elle au solde du Mouvement CĹ“urs Unis ?

Ce n’est pas une accusation lĂ©gère. Nous la formulons parce que les faits l’imposent. Quand une institution censĂ©e dire le droit ferme les yeux sur une violation aussi manifeste — et aussi utile au parti dominant — le citoyen est en droit d’interroger son indĂ©pendance. Ce n’est pas insulter la Cour que de lui demander des comptes. C’est lui rappeler sa raison d’ĂŞtre.

Le président de la Cour constitutionnelle, Monsieur Jean-Pierre Waboé, doit une explication au peuple centrafricain. Pas dans six mois. Pas après les élections. Maintenant.

Le silence du Président : une complicité par omission

Le silence du président de la République, Faustin-Archange Touadéra, est lui aussi assourdissant.

Le Chef de l’État est le garant de la Constitution. Pas de celle de son camp. Pas de celle de ses alliĂ©s politiques. De la Constitution. De celle qui a Ă©tĂ© votĂ©e par le peuple centrafricain, au prix de sacrifices que ce pays connaĂ®t mieux que quiconque.

En laissant cette affaire prospĂ©rer sans mot dire, en ne demandant pas Ă  ses institutions de se ressaisir, le PrĂ©sident se rend complice par omission de ce que les juristes n’hĂ©sitent pas Ă  qualifier de faux en Ă©criture publique — ou, Ă  tout le moins, d’usage de faux manifeste.

La Constitution n’est pas un texte Ă  gĂ©omĂ©trie variable. Ce n’est pas un outil que l’on façonne selon les besoins du moment. C’est la Bible de la RĂ©publique. C’est le contrat entre un État et son peuple.

Et nous posons la question qui doit dĂ©ranger : si Monsieur ClĂ©ment Ndotizo peut obtenir un baccalaurĂ©at par arrĂŞtĂ© ministĂ©riel entre deux tours de scrutin pour satisfaire une ambition personnelle, pourquoi envoyer nos enfants passer six ans au lycĂ©e ? Pourquoi imposer Ă  des milliers de jeunes Centrafricains des annĂ©es d’effort, de sacrifices familiaux, d’examens stressants — si le mĂŞme rĂ©sultat peut s’obtenir par un arrĂŞtĂ© « exceptionnel » signĂ© au bon moment par le bon ministre ?

Quelle leçon donne-t-on à la jeunesse de ce pays ?

Un appel solennel à Monsieur Limbio : la dignité comme seule arme

Face Ă  ce scandale qui fragilise l’État de droit jusque dans ses fondations, nous lançons un appel solennel Ă  Monsieur Limbio, adversaire dĂ©clarĂ© de Sieur Ndotizo dans cette circonscription.

Monsieur Limbio, l’heure n’est plus aux calculs politiques ordinaires. L’heure est au choix entre deux visions de la RĂ©publique : celle oĂą le droit s’applique Ă  tous, et celle oĂą il s’applique Ă  ceux que le palais protège.

Ne cautionnez pas cette mascarade en y participant.

L’opposition vertueuse a une seule arme que le pouvoir ne peut pas lui confisquer : sa dignitĂ©. En vous retirant de cette course viciĂ©e, vous n’abandonnez pas le terrain — vous l’Ă©clairez. Vous forcez la lumière sur une illĂ©galitĂ© que les mĂ©dias nationaux prĂ©fèrent taire. Vous dites haut et fort, devant le peuple centrafricain et devant la communautĂ© internationale, que le droit n’est pas nĂ©gociable — ni pour le citoyen ordinaire, ni pour les protĂ©gĂ©s du palais.

L’histoire retient rarement les Ă©lus d’une circonscription. Elle retient ceux qui ont refusĂ© de cautionner l’injustice quand il leur en coĂ»tait quelque chose.

Ce que nous exigeons

Afrique en Plus n’est pas un organe de propagande. Nous ne prenons pas de camp politique. Nous prenons le camp du droit.

Et au nom du droit, nous formulons trois exigences claires :

Premièrement, que la Cour constitutionnelle rĂ©vise sa dĂ©cision de validation de la candidature de Monsieur Ndotizo Ă  la lumière des Ă©lĂ©ments chronologiques rĂ©vĂ©lĂ©s par notre enquĂŞte — le dĂ©pĂ´t du dossier antĂ©rieur Ă  l’existence juridique du diplĂ´me invoquĂ©.

Deuxièmement, que le ministre de l’Éducation nationale rende publique la procĂ©dure complète ayant conduit Ă  la dĂ©livrance de cet arrĂŞtĂ© « exceptionnel » : dates, pièces justificatives, commission d’Ă©valuation, dĂ©lai de traitement. Le peuple a le droit de savoir.

Troisièmement, que le président de la République prenne ses responsabilités constitutionnelles et rappelle à toutes les institutions de la République que la loi ne se négocie pas — pas même au bénéfice de ses alliés politiques.

La République ne peut pas être une affaire de connivence

Il est une vérité que les régimes autoritaires apprennent toujours trop tard : on ne bâtit pas une République durable sur le passe-droit. On peut museler les journalistes, on peut intimider les opposants, on peut faire signer des arrêtés à des ministres serviles — mais on ne peut pas faire taire indéfiniment un peuple qui voit, qui compare, et qui tire ses conclusions.

Le peuple centrafricain voit. Il voit qu’un homme proche du pouvoir obtient en quelques semaines ce que ses enfants ont mis des annĂ©es Ă  ne pas obtenir. Il voit que les institutions censĂ©es le protĂ©ger se taisent ou valident l’inacceptable. Il voit la diffĂ©rence entre les discours de la 7e RĂ©publique et sa rĂ©alitĂ© quotidienne.

Cette diffĂ©rence-lĂ , un jour ou l’autre, il faudra en rendre compte.

Afrique en Plus suivra cette affaire avec toute la rigueur et toute la dĂ©termination qui ont fait la rĂ©putation de ce journal. Parce que le peuple doit savoir. Parce que la Constitution n’est pas un luxe rĂ©servĂ© aux humbles.

Elle est la loi de tous. Ou elle n’est rien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *