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Bangui, le 20 avril 2026 — Il y a des chiffres qui glacent le sang. Pas parce qu’ils sont abstraits — mais prĂ©cisĂ©ment parce qu’ils ne le sont pas. Huit cents. Huit cents agents de l’État centrafricain qui, selon un rapport accablant transmis au ministre de la Justice, auraient intĂ©grĂ© la fonction publique sur la base de diplĂ´mes falsifiĂ©s, d’attestations achetĂ©es Ă  la sauvette, de dossiers entièrement fabriquĂ©s.

Huit cents imposteurs dans la machine de l’État. Huit cents salaires prĂ©levĂ©s chaque mois sur les deniers publics d’un pays qui peine Ă  payer ses vrais fonctionnaires. Huit cents postes volĂ©s Ă  des candidats qualifiĂ©s, mĂ©ritants, qui ont passĂ© leurs examens dans les règles, attendu leur tour dans les règles — et qui attendent encore.

Ce sĂ©isme institutionnel, le ministre de la Justice a eu le courage de ne pas l’enterrer. Il a officiellement requis le procureur de la RĂ©publique aux fins d’ouverture d’une information judiciaire. C’est bien. C’est mĂŞme courageux, dans un système oĂą les rapports gĂŞnants ont l’habitude de finir au fond d’un tiroir.

Mais soyons francs : ce n’est pas suffisant. Car les 800 fraudeurs ne sont pas la maladie. Ils en sont le symptĂ´me le plus visible. La maladie, elle, est bien plus profonde, bien plus ancienne, bien plus systĂ©mique. Et si l’on se contente de traiter le symptĂ´me sans attaquer la racine, dans six mois, dans un an, dans deux ans, on retrouvera les mĂŞmes chiffres — peut-ĂŞtre pires.

Comment en est-on arrivĂ© lĂ  ? L’anatomie d’un dĂ©sastre annoncĂ©

La vraie question — celle que personne dans les couloirs feutrĂ©s des ministères ne veut poser Ă  voix haute — c’est celle-lĂ  : comment un État a-t-il pu intĂ©grer 800 agents avec de faux diplĂ´mes sans que personne ne sonne l’alarme ?

La rĂ©ponse est aussi simple qu’elle est accablante : parce que le système n’Ă©tait pas conçu pour vĂ©rifier. Il Ă©tait conçu pour intĂ©grer.

Depuis des annĂ©es, la procĂ©dure de recrutement dans la fonction publique centrafricaine repose sur une chaĂ®ne de validation qui, en thĂ©orie, devrait ĂŞtre hermĂ©tique : dĂ©pĂ´t de dossier, commission d’examen, vĂ©rification des pièces, dĂ©libĂ©ration, intĂ©gration. En thĂ©orie.

En pratique, chaque maillon de cette chaĂ®ne est devenu un point de vulnĂ©rabilitĂ©. Les commissions administratives paritaires, censĂ©es garantir l’impartialitĂ© des intĂ©grations, ont Ă©tĂ© vidĂ©es de leur substance. Les pièces justificatives sont examinĂ©es Ă  la va-vite — quand elles le sont. Et dans nombre de cas, elles ne le sont tout simplement pas, parce que la dĂ©cision d’intĂ©gration a Ă©tĂ© prise avant mĂŞme que le dossier n’arrive sur le bureau du vĂ©rificateur.

Pourquoi ? Parce que quelqu’un a passĂ© un coup de tĂ©lĂ©phone. Parce qu’un ministre a glissĂ© un nom sur une liste. Parce qu’un directeur de cabinet a rendu service Ă  un cousin, Ă  un beau-frère, Ă  un ami d’enfance. Parce que le nĂ©potisme est devenu, au fil des annĂ©es, le vĂ©ritable mode de gouvernance de la fonction publique centrafricaine.

Le clan comme principe de gestion : portrait d’une administration malade

Un cadre de la fonction publique, qui nous a accordĂ© un entretien sous couvert d’un anonymat que nous respecterons, nous a livrĂ© une formule qui rĂ©sume Ă  elle seule des annĂ©es de dĂ©rive :

« Ici, la première question n’est pas « Que sais-tu faire ? » Elle est « Qui est ton père, ta mère, ton cousin ? » Un analphabète avec le bon oncle au cabinet ira plus loin qu’un ingĂ©nieur sans relation. Les 800 faux diplĂ´mĂ©s ne sont que le symptĂ´me visible d’un système entièrement bâti sur cette logique. »

Ce tĂ©moignage n’est pas celui d’un militant de l’opposition. C’est celui d’un homme qui travaille au sein de ce système depuis des annĂ©es, qui l’observe de l’intĂ©rieur, et qui suffoque.

Dans plusieurs ministères et directions gĂ©nĂ©rales, les listes d’intĂ©gration prĂ©sentent une caractĂ©ristique troublante que nos sources ont relevĂ©e avec prĂ©cision : des grappes de noms partageant les mĂŞmes patronymes que les dĂ©cideurs locaux. Père, fils, neveux, cousins germains, cousins au second degrĂ© — la fonction publique centrafricaine ressemble par endroits Ă  un registre d’Ă©tat civil familial plutĂ´t qu’Ă  un tableau des effectifs d’un État rĂ©publicain.

Ce clientĂ©lisme ne relève pas de la simple corruption morale. Il a un coĂ»t Ă©conomique direct, documentable, dĂ©vastateur. Chaque poste occupĂ© par un imposteur ou par un incompĂ©tent promu par favoritisme est un poste soustrait Ă  quelqu’un qui avait les compĂ©tences pour le tenir. C’est un service public dĂ©gradĂ©. C’est un hĂ´pital avec un infirmier qui ne sait pas faire une prise de sang. C’est une Ă©cole avec un professeur qui ne maĂ®trise pas sa matière. C’est une administration fiscale avec un agent qui ne connaĂ®t pas le code des impĂ´ts.

Multipliez cela par 800. Par des milliers, selon nos sources les plus pessimistes. Et vous obtenez le portrait clinique d’un État qui s’effondre de l’intĂ©rieur.

L’autisme institutionnel : quand l’État cesse d’Ă©couter, de voir, de rĂ©agir

Il est un phĂ©nomène que les Centrafricains dĂ©crivent avec une prĂ©cision troublante et une rĂ©signation douloureuse : l’autisme de l’État.

Le mot est fort. Il est juste. Il dĂ©crit avec une exactitude clinique ce que vivent les citoyens face Ă  une administration qui a cessĂ© d’interagir avec la rĂ©alitĂ©. Les alertes ont Ă©tĂ© lancĂ©es — par les syndicats, par la sociĂ©tĂ© civile, par des fonctionnaires honnĂŞtes qui ont Ă©crit des notes, saisi des hiĂ©rarchies, transmis des rapports. La Cour des comptes, dont les travaux sont censĂ©s constituer le thermomètre de la santĂ© financière et administrative de l’État, a produit des rapports qui n’ont jamais Ă©tĂ© rendus publics, jamais dĂ©battus, jamais suivis d’effets.

On nomme. On intègre. On paye. Mais on ne contrôle jamais. On ne sanctionne jamais en amont.

C’est cet autisme-lĂ  qui a permis aux 800 fraudeurs de prospĂ©rer. Pas leur audace — leur audace n’Ă©tait possible que parce que le système avait renoncĂ© Ă  surveiller. Un fraudeur ne prospère pas dans un dĂ©sert : il prospère dans un environnement qui lui est favorable, qui l’accueille, qui ne lui pose pas de questions.

Et pendant que le parquet s’active aujourd’hui sur ces 800 dossiers, combien de nouveaux dossiers douteux sont en train d’ĂŞtre validĂ©s cette semaine mĂŞme dans les bureaux de la Fonction publique ? La question est rhĂ©torique. Les rĂ©ponses que nous avons recueillies ne permettent pas l’optimisme.

Ce que le Garde des Sceaux doit faire — et ce qui ne suffit pas

Soyons clairs : la saisine du procureur par le ministre de la Justice est un acte de courage institutionnel que nous saluons sans rĂ©serve. Dans un pays oĂą les rapports compromettants ont l’habitude de mourir dans les tiroirs, le seul fait d’activer la machine judiciaire mĂ©rite d’ĂŞtre reconnu.

Mais ce n’est pas suffisant. Et les Centrafricains, qui ont appris Ă  lire entre les lignes des annonces officielles, le savent.

Premièrement, les 800 fonctionnaires fraudeurs ne sauraient être traités comme des boucs émissaires isolés, sans que soit interrogée la chaîne de responsabilité qui a permis leur intégration. Qui a signé les arrêtés ? Qui a validé les dossiers ? Qui a délibérément ignoré les anomalies ? Ces personnes-là — souvent des fonctionnaires encore en poste, parfois des responsables politiques — doivent répondre de leurs actes au même titre que les fraudeurs eux-mêmes.

Deuxièmement, il faut un audit gĂ©nĂ©ralisĂ© des effectifs de la fonction publique — pas ciblĂ©, pas sectoriel, pas Ă  la carte. Total. SystĂ©matique. Avec un croisement des diplĂ´mes dĂ©clarĂ©s avec les registres des Ă©tablissements Ă©metteurs, avec l’appui technique des partenaires internationaux si nĂ©cessaire. Car si 800 cas ont Ă©tĂ© identifiĂ©s, combien d’autres restent dans l’ombre ?

Troisièmement, il faut une rĂ©forme structurelle du processus de recrutement et d’intĂ©gration, dotĂ©e de vĂ©ritables mĂ©canismes de vĂ©rification indĂ©pendants, soustraits Ă  l’influence des cabinets ministĂ©riels et des rĂ©seaux familiaux. Tant que la dĂ©cision d’intĂ©grer un agent peut ĂŞtre prise par tĂ©lĂ©phone avant que son dossier soit examinĂ©, aucune loi, aucune procĂ©dure, aucune saisine judiciaire ne changera quoi que ce soit.

Quatrièmement, et c’est peut-ĂŞtre le plus urgent : il faut rendre publics les rapports de la Cour des comptes. Un État qui audite sans publier ses conclusions n’audite pas — il se donne bonne conscience. La transparence n’est pas une option dans une RĂ©publique dĂ©mocratique. C’est une obligation constitutionnelle.

La jeunesse centrafricaine mérite mieux que ça

Derrière les chiffres et les procĂ©dures, il y a des visages. Ceux des milliers de jeunes Centrafricains qui ont Ă©tudiĂ© dur, passĂ© leurs examens, obtenu leurs diplĂ´mes dans des conditions souvent hĂ©roĂŻques — Ă©lectricitĂ© alĂ©atoire, manuels rares, familles sacrifiant tout pour payer les frais de scolaritĂ© — et qui attendent aujourd’hui, les bras croisĂ©s, qu’un poste se libère dans une fonction publique dĂ©jĂ  engorgĂ©e par ceux qui y ont accĂ©dĂ© par la fraude ou le favoritisme.

Ces jeunes-lĂ  voient. Ils comparent. Ils calculent. Et beaucoup tirent la conclusion logique : le mĂ©rite ne paye pas en Centrafrique. Ce n’est pas la bonne conclusion. Mais c’est la conclusion que le système, dans son Ă©tat actuel, leur impose.

La 7e RĂ©publique ne survivra pas Ă  cette conviction-lĂ . Aucune RĂ©publique ne le peut. Un État perd sa lĂ©gitimitĂ© le jour oĂą ses citoyens cessent de croire que les règles du jeu s’appliquent Ă  tous. Ce jour-lĂ , chacun cherche ses propres règles — et c’est le chaos.

L’heure de la rupture

Les Centrafricains ne demandent pas la perfection. Ils demandent la cohĂ©rence. Ils demandent qu’on leur applique les mĂŞmes règles qu’on leur demande de respecter. Ils demandent qu’un diplĂ´me obtenu dans la sueur vale autant — et mĂŞme davantage — qu’un diplĂ´me achetĂ© sur un marchĂ© ou fabriquĂ© dans un bureau.

C’est peu. C’est la base. C’est le minimum rĂ©publicain.

Le ministre de la Justice a posĂ© le premier geste. Le prĂ©sident de la RĂ©publique doit maintenant poser le suivant — celui qui transforme une saisine judiciaire en rupture systĂ©mique, un signal en rĂ©forme, un acte courageux isolĂ© en politique d’État durable.

L’heure n’est plus au constat. Elle est Ă  la rupture. Les Centrafricains jugeront sur les actes — non sur les saisines symboliques.

Et Afrique en Plus sera là pour témoigner des uns comme des autres.

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