0 11 minutes 7 jours

Bangui, le 6 mai 2026— Il y a des vĂ©ritĂ©s que la dĂ©fĂ©rence protocolaire interdit de dire. Il y a des constats que la peur du pouvoir pousse Ă  murmurer plutĂ´t qu’Ă  crier. Afrique en Plus n’a jamais Ă©tĂ© ce journal-lĂ . Et ce n’est pas aujourd’hui, alors que la RĂ©publique Centrafricaine se trouve Ă  un carrefour historique, que nous allons commencer Ă  nous taire.

Monsieur le PrĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra, ce qui suit n’est pas une attaque. C’est une interpellation. Celle d’un peuple qui vous a accordĂ© sa confiance — deux fois — et qui attend, toujours, que cette confiance lui soit rendue en actes concrets, visibles, mesurables.

Un suffrage chargĂ© d’espoir, une dĂ©ception qui grandit

Vous avez Ă©tĂ© Ă©lu Ă  la tĂŞte de la RĂ©publique centrafricaine par la volontĂ© populaire. Ce suffrage n’Ă©tait pas un geste ordinaire dans un pays oĂą voter reprĂ©sente, pour des millions de citoyens, un acte de foi accompli malgrĂ© les routes coupĂ©es, les menaces armĂ©es et les dĂ©cennies de dĂ©sillusions accumulĂ©es.

Le peuple centrafricain, meurtri par des gĂ©nĂ©rations de crises, vous a tendu la main en espĂ©rant qu’enfin — enfin — la compĂ©tence, l’intĂ©gritĂ© et le courage l’emporteraient sur les vieux dĂ©mons de l’impunitĂ©, de la prĂ©dation et du clan.

Aujourd’hui, ce que l’observateur avisĂ© constate n’est pas l’audace des rĂ©formes. C’est le poids d’un silence pesant. Une gestion publique alanguie. Un laxisme qui, de semaine en semaine, irrite davantage une nation qui n’a plus le temps d’attendre.

On ne voit que l’entre-soi. Le partage des postes entre amis de pacte. Les mĂŞmes visages — ceux-lĂ  mĂŞmes qui ont accompagnĂ© vos prĂ©dĂ©cesseurs pour mieux les affaiblir — qui reviennent aujourd’hui vous vendre leur loyalisme recyclĂ©, avec un seul mot d’ordre inchangĂ© : se servir, et laisser le pays au bord du chemin.

L’homme le plus diplĂ´mĂ© — et les rĂ©sultats les plus timides

Monsieur le PrĂ©sident, vous ĂŞtes l’homme le plus diplĂ´mĂ© Ă  avoir jamais dirigĂ© ce pays. MathĂ©maticien. Recteur d’universitĂ©. Homme de savoir et de rigueur intellectuelle. Ce n’est pas rien. Dans un continent oĂą l’accès au savoir est encore un privilège, votre parcours acadĂ©mique aurait dĂ» ĂŞtre le gage d’une gouvernance mĂ©thodique, structurĂ©e, visionnaire.

Regardez ce que font certains de vos pairs africains — parfois moins dotĂ©s acadĂ©miquement. Regardez le Burkina Faso. Un pays qui a dit non Ă  l’exploitation Ă©hontĂ©e de ses ressources. Qui rĂ©siste aux injonctions nĂ©ocoloniales tout en tentant de bâtir un État souverain. Qui a hĂ©ritĂ© de caisses vides et d’une insĂ©curitĂ© chronique — et qui a pourtant choisi la volontĂ© politique plutĂ´t que le laisser-aller.

Vous, entourĂ© de conseillers qui vous rĂ©pètent que votre fauteuil leur appartient, vous semblez parfois endormi. Ils vous bercent d’illusions, sacrifient votre hĂ©ritage sur l’autel de leurs intĂ©rĂŞts personnels. Et quand le bilan sera dressĂ© — et il le sera, par l’histoire si ce n’est par les urnes — ce ne sera pas Pierre, Paul ou Jacques qui portera la faute.

Ce sera vous. Votre nom. Votre mandat. Votre silence.

L’histoire de la RĂ©publique Centrafricaine est impitoyable avec ceux qui se laissent capturer par leur propre entourage.

Les documents existent — les actes, non

Mais il y a dans ce tableau sombre un élément qui aggrave le constat — et qui transforme la déception en scandale véritable.

La République Centrafricaine produit des idées. Elle ne les applique pas.

Certains dĂ©partements de votre administration ont fourni des travaux sĂ©rieux, ambitieux, concrets. Des programmes dĂ©taillĂ©s. Des feuilles de route opĂ©rationnelles. Des visions stratĂ©giques qui auraient pu, si elles avaient Ă©tĂ© mises en Ĺ“uvre, transformer structurellement l’Ă©conomie centrafricaine.

On se souvient notamment d’un document produit par la cellule stratĂ©gique des grands travaux, intitulĂ© sobrement « Les ambitions Ă©conomiques ». Un texte aussi prometteur que rigoureux. Un texte qui, entre les mains d’un responsable rĂ©ellement soucieux de son pays, aurait constituĂ© la feuille de route d’une dĂ©cennie de transformation.

Ce document dort quelque part. Dans un tiroir. Sur une Ă©tagère. Ou peut-ĂŞtre sur un bureau que son propriĂ©taire n’a jamais vraiment ouvert.

Le cacao : une idée centrafricaine, un succès ivoirien

Et là, Monsieur le Président, nous touchons au symbole le plus douloureux de ce gâchis.

Le projet cacao était centrafricain.

Les conditions agro-climatiques de certaines régions du pays, les études menées, les potentialités documentées par nos propres experts — tout cela avait été identifié, analysé, mis en forme. La République Centrafricaine avait les données, avait les terres, avait les hommes capables de porter ce projet.

Aujourd’hui, c’est la CĂ´te d’Ivoire qui rĂ©colte. Au sens propre comme au sens figurĂ©. Premier producteur mondial de cacao, elle enregistre des recettes d’exportation qui transforment des rĂ©gions entières, financent des infrastructures, crĂ©ent des emplois par centaines de milliers.

Nous, nous avons produit le document. Eux, ils ont mis en Ĺ“uvre l’idĂ©e.

Ce n’est pas une fatalitĂ©. Ce n’est pas une malĂ©diction gĂ©ographique. C’est le rĂ©sultat d’un choix — ou plutĂ´t d’une absence de choix. D’une inertie systĂ©mique qui transforme chaque opportunitĂ© en occasion manquĂ©e, chaque vision en archive poussiĂ©reuse, chaque ambition en slogan de cĂ©rĂ©monie.

Et le Burkina Faso — encore lui — a su reconnaĂ®tre dans des idĂ©es similaires le moteur d’une politique agricole souveraine. Le capitaine Ibrahim TraorĂ© a trouvĂ© dans des rĂ©flexions stratĂ©giques proches de celles produites par vos propres services les fondements de dĂ©cisions concrètes et rapides. Pendant que Bangui Ă©crivait, Ouagadougou agissait.

La gouvernance du clan : un luxe que la Centrafrique ne peut pas se payer

Nous avons assez de cette logique de gouvernance que nous nommons sans dĂ©tour la gouvernance du clan — cette pratique du court terme, de l’opacitĂ© des flux, de la dĂ©cision prise en cercle fermĂ© loin de toute transparence.

Ce n’est pas un reproche ethnique. C’est un constat institutionnel. Et il est d’autant plus grave que le Centrafrique a signĂ© des traitĂ©s internationaux — sur les droits de l’homme, la dĂ©mocratie, la bonne gouvernance — qui lui imposent prĂ©cisĂ©ment ce que cette gouvernance refuse : la lisibilitĂ©, la redevabilitĂ©, l’imputabilitĂ©.

Un pays ne se construit pas dans l’envie de nuire ni dans la logique du partage entre initiĂ©s. Il se construit dans la rigueur constitutionnelle, la clartĂ© des orientations, la vĂ©rifiabilitĂ© des actes. Le peuple centrafricain ne demande pas la lune. Il demande de voir, de comprendre, de vĂ©rifier. Il demande que les promesses aient des noms, des dates et des budgets. Pas des discours.

La jeunesse centrafricaine attend — et elle ne patientera pas indéfiniment

Monsieur le PrĂ©sident, la jeunesse centrafricaine Ă©touffe. Elle part. Elle se dĂ©courage. Elle regarde, depuis les rĂ©seaux sociaux et les cafĂ©s de Bangui, d’autres jeunesses africaines qui construisent, qui entreprennent, qui s’indignent et qui obtiennent des rĂ©sultats.

Elle veut, un jour, la poitrine bombĂ©e, dire au monde : « Je viens de RĂ©publique centrafricaine » — et que ce nom inspire le respect, la curiositĂ©, l’admiration. Pas la pitiĂ©. Pas la commisĂ©ration des rapports humanitaires.

Pour cela, il faut briser la logique des copains. Sortir de la somnolence du pouvoir. Cesser de recycler ceux qui ont ruiné les régimes précédents en leur offrant de nouveaux maillots. Et redevenir — si tant est que vous ne l’ayez jamais pleinement été — ce président compétent, courageux et visionnaire que nous avons cru élire.

Ce que nous exigeons — maintenant, pas demain

Afrique en Plus ne se contente pas de constater. Nous formulons des exigences claires, précises, non négociables.

Premièrement, que les documents stratĂ©giques produits par vos propres services — Ă  commencer par les « Ambitions Ă©conomiques » de la cellule stratĂ©gique des grands travaux — soient sortis des tiroirs, rendus publics, et transformĂ©s en plans d’action avec des dĂ©lais, des responsables nommĂ©s et des indicateurs vĂ©rifiables.

Deuxièmement, que le projet cacao centrafricain — et tous les projets agricoles stratĂ©giques identifiĂ©s — soient relancĂ©s avec la volontĂ© politique qu’ils mĂ©ritent. La Centrafrique a les terres. Elle a les hommes. Il lui manque la dĂ©cision.

Troisièmement, que les nominations aux postes de responsabilitĂ© cessent d’obĂ©ir Ă  la logique des rĂ©seaux et des allĂ©geances pour obĂ©ir Ă  celle du mĂ©rite, de la compĂ©tence et de la redevabilitĂ©.

Quatrièmement, que le gouvernement — quel qu’il soit, dès lors qu’il sera constitutionnellement formĂ© — soit soumis Ă  des obligations de rĂ©sultats trimestrielles, rendues publiques et dĂ©battues Ă  l’AssemblĂ©e nationale.

Le sursaut ou le naufrage

Le peuple centrafricain vous a donnĂ© sa confiance. Trois fois. Avec une gĂ©nĂ©rositĂ© que l’histoire n’accorde pas souvent aux dirigeants qui ont déçu.

Cette confiance n’est pas illimitĂ©e. Elle n’est pas inconditionnelle. Elle a un nom : le contrat dĂ©mocratique. Et ce contrat stipule, dans sa clause la plus fondamentale, que le pouvoir est un service rendu — pas une rente prĂ©levĂ©e.

Un pays rĂ©veillĂ© n’attend que deux choses : une reddition de comptes, ou un sursaut.

Afrique en Plus préfère le sursaut. Le peuple centrafricain préfère le sursaut. La jeunesse centrafricaine mérite le sursaut.

Mais les jours du laxisme bienheureux sont comptĂ©s, Monsieur le PrĂ©sident. Et l’horloge de l’histoire, elle, ne s’endort jamais.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *