Pour la première fois de l’histoire, les reliques du Poverello quittent leur tombeau. Pres de 400 000 pèlerins ont dĂ©jĂ rĂ©servĂ© leur visite. Un moment suspendu entre foi, mĂ©moire et Ă©ternitĂ©.
Il dormait dans l’ombre et le silence depuis huit siècles, dĂ©posĂ© sous l’autel d’une basilique ombellĂ©e sur une colline d’Ombrie. Ce dimanche 22 fĂ©vrier 2026, les ossements de saint François d’Assise l’homme aux pieds nus qui renonça a tout pour suivre l’Evangile, le saint patron de l’Italie, l’inspirateur d’un pape ont Ă©tĂ© exposĂ©s pour la première fois au regard du monde entier. Une vitrine en plexiglas. Une inscription en latin. Et des centaines de milliers de pèlerins en larmes, venus des quatre coins de la planète pour toucher, du bout des doigts, l’Ă©ternitĂ© d’un homme.
ASSISE (Ombrie, Italie) — Par notre envoyee speciale
Il y a des moments ou l’histoire et la foi se croisent et suspendent le cours ordinaire du temps. Ce dimanche a Assise fut l’un d’eux. Des les premières heures du matin, une file ininterrompue de pèlerins et de visiteurs s’est formĂ©e sur la longue place qui s’Ă©tend devant l’Ă©glise inferieure de la basilique Saint-François, sous une immense tente blanche dressĂ©e pour l’occasion. Familles avec enfants, couples, personnes âgĂ©es, moines en robe de bure, touristes incrĂ©dules et croyants transfigures tous faisaient la queue, patient et recueillis, pour vivre ce que l’Eglise catholique qualifie d’expĂ©rience spirituelle unique : se trouver, pour quelques minutes, en prĂ©sence des restes mortels du Poverello d’Assise.
A raison de 750 personnes admises toutes les demi-heures, le flux n’a pas tari de la journee. Pres de 15 000 visiteurs sont attendus chaque jour en semaine, et jusqu’a 19 000 les weekends, durant toute la duree de l’ostension ce terme liturgique qui dĂ©signe la prĂ©sentation solennelle d’une relique a la vĂ©nĂ©ration des fidèles. L’exposition se poursuivra jusqu’au 22 mars 2026.
« CORPUS SANCTI FRANCISCI » — CE QUE LA VITRINE DE PLEXIGLAS CONTIENT
Sur la vitrine transparente, une inscription en latin gravĂ©e dans le verre rappelle avec une sobriĂ©tĂ© saisissante a qui appartient ce squelette de petite taille reposant sur un drap de soie blanche : « Corpus Sancti Francisci ». Le corps de saint François. Pas un symbole. Pas une image. Les os eux-mĂŞmes, ceux d’un homme mort le 3 octobre 1226, a 44 ans, dans cette mĂŞme ville d’Assise ou il Ă©tait nĂ©, avait pĂ©chĂ©, s’Ă©tait converti, avait fondĂ© un ordre mendiant, avait reçu les stigmates et avait redonnĂ©e Ă l’Eglise mĂ©diĂ©vale le parfum originel de l’Evangile.
Le crane, lĂ©gèrement endommage lors du transfert de la dĂ©pouille dans la basilique au XIIIe siècle, est visible. Le squelette repose dans un coffrage en plexiglas hermĂ©tiquement scellĂ©, rempli d’azote pour garantir la prĂ©servation des restes. Ce coffrage est lui-mĂŞme enchâssĂ© dans un caisson en verre pare-balles, anti-effraction et totalement transparent, que les visiteurs peuvent toucher de la main. Une prouesse technique au service d’une exigence spirituelle.
« Ce qui est très beau, c’est le fait qu’une chasse en verre pare-balles recouvrira le corps de François, totalement transparente, et cela nous permettra non seulement de voir, mais aussi de toucher cette chasse », a soulignĂ© frère Giulio Cesareo, directeur de la communication du couvent franciscain d’Assise. Des camĂ©ras de surveillance fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour assurer la sĂ©curitĂ© du squelette.
 « Parce que parfois nous doutons, mais dans ces moments-lĂ , nous avons vraiment la vĂ©ritĂ© sous les yeux, nous avons la possibilitĂ© de la voir et de la toucher. » — Nicoletta, pèlerine venue de VĂ©roneÂ
HUIT SIECLES DE SECRET — POURQUOI CES OS ONT-ILS ETE CACHES SI LONGTEMPS ?
L’histoire de la dissimulation des restes de saint François est, en elle-mĂŞme, un roman mĂ©diĂ©val. A la mort du saint en 1226, son fidèle compagnon, frère Elie, craignant que le corps ne soit volĂ© les reliques Ă©tant a l’Ă©poque d’une valeur politique et Ă©conomique considĂ©rables , fit enterrer secrètement la dĂ©pouille dans la basilique, dissimilĂ©e dans une colonne sans inscription.
Le corps demeura ainsi cachĂ©, inconnu de tous ou presque, jusqu’en 1818. C’est lors de fouilles ordonnĂ©es par le pape Pie VII que les restes furent dĂ©couverts. Le souverain pontife confirma officiellement qu’il s’agissait bien des ossements de saint François. Depuis lors, le tombeau fut amĂ©nagĂ© dans la crypte de la basilique, accessible aux pèlerins mais sans que le cercueil ne soit jamais ouvert ni expose publiquement.
Une seule exception notable : en 1978, les reliques avaient été brièvement exposées à un public extrêmement restreint, et durant une journée seulement, pour des raisons de vérification scientifique. Ce dimanche 22 février 2026 marque donc, selon les historiens et les frères franciscains, la première exposition publique véritable et durable des ossements du saint depuis sa mort il y a huit cents ans.
400 000 RESERVATIONS — LE MONDE ENTIER EN PELERINAGE
Les chiffres donnent le vertige. Avant mĂŞme l’ouverture de l’ostension, près de 400 000 personnes venues du monde entier avaient dĂ©jĂ rĂ©servĂ© leur crĂ©neau de visite gratuite et obligatoire sur le site officiel du centenaire. Frère Marco Moroni, gardien du Sacro Convento d’Assise, estime que ce nombre pourrait atteindre le demi-million avant que les ossements ne soient replacĂ©s dans leur tombeau le 22 mars.
La logistique dĂ©ployĂ©e est a la hauteur de l’Ă©vènement. Un système de rĂ©servation en ligne, disponible en italien et en anglais, permet de choisir entre deux modalitĂ©s de visite : en groupe, accompagnĂ© d’un frère franciscain qui propose une brève mĂ©ditation pour aider a saisir le sens spirituel de l’expĂ©rience ; ou individuellement, pour un moment de recueillement personnel. Le parcours a Ă©tĂ© conçu pour ĂŞtre accessible aux personnes en situation de handicap. Deux messes internationales sont cĂ©lĂ©brĂ©es chaque jour dans la basilique supĂ©rieure.
« Les rĂ©servations s’Ă©lèvent dĂ©jĂ Ă presque 400 000 personnes venant de toutes les parties du monde, avec bien sur une nette prĂ©pondĂ©rance de l’Italie », a prĂ©cisĂ© frère Moroni. Et les rĂ©cits qui s’Ă©chappent de la basilique, depuis les premières heures de dimanche matin, sont ceux d’une Ă©motion rarement atteinte par un Ă©vènement religieux de cette nature.
 TEMOIGNAGES — Ce que les pèlerins ont vu et ressenti
« Bien sur, il est usĂ©, mais en mĂŞme temps, on le sent très vivant. Et c’est comme s’il Ă©tait encore la en chair et en os, les os oui, mais surtout la chair, l’esprit et le message qu’il transmet. » — Nicola Orlandini, pèlerin
« Une joie immense, inexplicable […]. Comme si saint François Ă©tait vraiment vivant, et cela ravive l’Esperance en nous qui vivons maintenant sur la terre. » — SĹ“ur Rosa Padhilete, ordre franciscain, venue de Naples
LEON XIV, MELONI ET L’ITALIE EN DEUIL D’ETERNITE
Derrière l’Ă©vènement spirituel, une constellation politique et ecclĂ©siastique s’est mobilisĂ©e pour en faire un moment de portĂ©e mondiale. C’est le pape Leon XIV qui a autorisĂ© l’ostension, par l’intermĂ©diaire de la SecrĂ©tairerie d’Etat du Vatican. Une dĂ©cision qui s’inscrit dans la continuitĂ© de l’attention particulière que le souverain pontife porte Ă la figure franciscaine il a d’ailleurs choisi la fĂŞte de saint François, le 4 octobre, pour signer sa première exhortation apostolique, intitulĂ©e Dilexi te, axĂ©e sur la pauvretĂ©.
Sur le plan politique, la prĂ©sidente du Conseil italienne Giorgia Meloni, prĂ©sente Ă Assise le 4 octobre lors de l’annonce officielle de l’ostension, avait dĂ©clarĂ© que « saint François est l’une des figures fondatrices de l’identitĂ© italienne ». Le Parlement italien a d’ailleurs rĂ©tabli, en 2025, le 4 octobre comme jour fĂ©riĂ© civil dĂ©diĂ© aux valeurs franciscaines de paix, de fraternitĂ© et de sauvegarde de la crĂ©ation une fĂŞte qui existait depuis 1958 mais avait Ă©tĂ© supprimĂ©e en 1977.
Cette conjonction entre vĂ©nĂ©ration religieuse et valorisation nationale n’est pas sans soulever quelques interrogations chez certains historiens et thĂ©ologiens, qui rappellent que saint François fut, de son vivant, un homme profondĂ©ment subversif vis-Ă -vis du pouvoir et de l’argent. Mais pour la grande majoritĂ© des 400 000 pèlerins dĂ©jĂ inscrits, ces considĂ©rations s’effacent devant la puissance brute du moment.
ASSISE SOUS PRESSION — LE DEFI LOGISTIQUE D’UNE VILLE SUR UNE COLLINE
La ville d’Assise quelque 28 000 habitants perchĂ©s sur une colline d’Ombrie est habituĂ©e aux pèlerins. Mais l’ostension de 2026 reprĂ©sente un dĂ©fi sans prĂ©cèdent. Le maire Valter Stoppini avait lui-mĂŞme nĂ©gociĂ© la durĂ©e de l’exposition : un mois, et pas davantage, pour prĂ©server les habitants d’une pression touristique devenue insoutenable.
En 2025 dĂ©jĂ , la ville avait vu son flux de visiteurs augmenter de 30 %, en raison cumulĂ©e de l’AnnĂ©e sainte qui avait attire quelque 33 millions de pèlerins Ă Rome, de la canonisation par Leon XIV de Carlo Acutis un adolescent italien dĂ©cĂ©dĂ© en 2006, dont les reliques sont conservĂ©es dans un sanctuaire d’Assise et de l’aura croissante de la cite franciscaine dans le monde catholique.
« Ce qui est beau, c’est que les saints ne se font pas la guerre, grâce a Dieu », a relevĂ© frère Marco Moroni avec un sourire. « Beaucoup de ceux qui viennent a la basilique vont voir Carlo Acutis, et beaucoup de ceux qui vont voir Carlo Acutis viennent a la basilique, crĂ©ant une osmose et un mouvement croissant. » Un mouvement qui, toutefois, impose a la ville et a ses rĂ©sidants une adaptation permanente.
 Huit cents ans après sa mort, François d’Assise continue de faire ce qu’il a toujours fait de son vivant : rassembler les pauvres et les riches, les croyants et les sceptiques, les puissants et les humbles, autour d’un message qui tient en quelques mots et rĂ©siste Ă tous les siècles. Ce dimanche Ă Assise, face a une vitrine de plexiglas remplie d’azote, des centaines de milliers d’hommes et de femmes ont fait l’expĂ©rience que la mort n’efface pas tout. Que certaines vies continuent de briller, longtemps, longtemps après que le corps a cessĂ© de respirer.

