Bamako, le 29 avril 2026—Il y a des coĂŻncidences qui interrogent. Il y a des chronologies qui accusent. Et il y a des guerres dont on ne dit pas le vrai nom parce que ceux qui les conduisent prĂ©fèrent l’ombre aux projecteurs.
Le Mali est en feu. Bamako tremble. Et Paris, depuis ses bureaux feutrĂ©s du Quai d’Orsay, ordonne Ă ses ressortissants de quitter le pays « dès que possible », invoquant une situation sĂ©curitaire « extrĂŞmement volatile ».
Officiellement, c’est une mesure de prĂ©caution. Officieusement, c’est un signal — peut-ĂŞtre le plus lourd de sens envoyĂ© par la France depuis l’expulsion de ses soldats du sol malien. Un signal qui dit, sans le dire : Assimi GoĂŻta ne tient plus. L’État malien vacille. Et nous, nous avons choisi notre camp.
Reste Ă savoir quel camp. Et pourquoi maintenant.
Les faits d’abord — parce que les faits sont dĂ©vastateurs
Les 25 et 26 avril 2026, une sĂ©rie d’attaques d’une coordination rare et d’une violence inĂ©dite a frappĂ© Bamako et plusieurs villes stratĂ©giques du Mali simultanĂ©ment. Le Groupe de soutien Ă l’islam et aux musulmans (JNIM), affiliĂ© Ă Al-QaĂŻda, a revendiquĂ© les frappes, Ă©paulĂ© par les rebelles du Front de LibĂ©ration de l’Azawad (FLA).
Le bilan est d’une gravitĂ© sans prĂ©cĂ©dent. Le ministre malien de la DĂ©fense, Sadio Camara, a Ă©tĂ© tuĂ©. Kidal est tombĂ©e aux mains des rebelles. Un hĂ©licoptère militaire a Ă©tĂ© abattu. La capitale elle-mĂŞme, longtemps prĂ©servĂ©e, a Ă©tĂ© frappĂ©e au cĹ“ur.
Le gĂ©nĂ©ral Assimi GoĂŻta est rĂ©apparu le 28 avril Ă la tĂ©lĂ©vision nationale, le visage tendu derrière un masque de sĂ©rĂ©nitĂ© forcĂ©e, affirmant que la situation « d’une extrĂŞme gravitĂ© » Ă©tait nĂ©anmoins « maĂ®trisĂ©e ».
Les capitales occidentales n’y ont pas cru. Pas une seconde. Paris a donnĂ© l’ordre de dĂ©part. Londres a emboĂ®tĂ© le pas. Ottawa a suivi. Washington observe. Et dans chacune de ces dĂ©cisions, c’est le mĂŞme message qui transparaĂ®t : Bamako n’est plus sĂ»re. L’État malien ne contrĂ´le plus rien.
La question indiscrète : qui a changé la donne ?
Voilà ce que tout le monde sait et que personne ne dit suffisamment clairement : avant 2026, les djihadistes ne frappaient pas Bamako. La guerre était réelle, brutale, meurtrière — mais elle se déroulait dans le nord, dans le Sahel profond, loin de la capitale. Les populations de Bamako vivaient dans une forme de distance précaire avec le conflit.
Aujourd’hui, les djihadistes frappent au cĹ“ur de l’État, avec une prĂ©cision militaire, une coordination logistique et une intelligence du terrain qui interpellent. Ce n’est pas une montĂ©e en puissance spontanĂ©e. Ce niveau d’organisation ne s’improvise pas.
Afrique en Plus pose donc la question que les rédactions bien-pensantes évitent : qui finance, qui arme, qui renseigne ces groupes ?
Ce n’est pas une question complotiste. C’est la question fondamentale de toute analyse gĂ©opolitique sĂ©rieuse. Depuis une dĂ©cennie, le Sahel est documentĂ© comme le théâtre d’une guerre par procuration — un espace oĂą des puissances extĂ©rieures projettent leurs intĂ©rĂŞts Ă travers des acteurs armĂ©s locaux. L’histoire de la rĂ©gion, de la Libye post-Kadhafi aux ramifications sahĂ©liennes, en est la dĂ©monstration constante.
Le calendrier qui accuse
Voici ce que la chronologie révèle, et que nous refusons de taire.
2013 : La France intervient au Mali avec l’opĂ©ration Serval. Bamako est sauvĂ©e. Paris est acclamĂ©e.
2014-2021 : L’opĂ©ration Barkhane s’installe. Neuf ans de prĂ©sence militaire française. Neuf ans pendant lesquels les groupes djihadistes se renforcent, s’Ă©tendent, recrutent — malgrĂ©, ou Ă cĂ´tĂ© de, la prĂ©sence militaire la plus puissante du continent.
2021-2022 : Assimi GoĂŻta prend le pouvoir. Il se tourne vers la Russie, vers Wagner — rebaptisĂ© Africa Corps. Il exige le dĂ©part des soldats français. Paris s’exĂ©cute, humiliĂ©e.
2023-2025 : La junte tient. L’AES se consolide. Le Mali, le Burkina et le Niger construisent une alternative aux partenariats traditionnels avec l’Occident. Les puissances qui avaient fait du Sahel leur chasse gardĂ©e perdent pied.
Avril 2026 : Les djihadistes frappent Bamako avec une prĂ©cision et une coordination sans prĂ©cĂ©dent. Le ministre de la DĂ©fense est tuĂ©. La France ordonne l’Ă©vacuation de ses ressortissants le lendemain.
Cette chronologie est têtue. Elle mérite une explication que les communiqués officiels ne fournissent pas.
La vieille recette géopolitique
Dans les couloirs du renseignement africain — et parmi les observateurs les moins intimidables de la scène internationale — une thèse circule avec une insistance croissante : certaines puissances Ă©trangères, hostiles Ă la rupture du Mali avec la Françafrique, verraient d’un bon Ĺ“il la chute d’Assimi GoĂŻta.
Ce n’est pas une nouveautĂ©. C’est une vieille recette, rodĂ©e depuis la Guerre froide, perfectionnĂ©e depuis : quand un gouvernement indocile rĂ©siste aux pressions diplomatiques et Ă©conomiques, on lui trouve des ennemis intĂ©rieurs. Quand un dirigeant africain ose rompre avec les arrangements qui ont structurĂ© sa dĂ©pendance depuis l’indĂ©pendance, on lui rend la gouvernance impossible — en finançant ses opposants armĂ©s, en asphyxiant son Ă©conomie, en l’isolant sur la scène internationale.
Goïta a osé. Il a chassé Barkhane. Il a dit non à la CFA dans ses déclinaisons les plus contraignantes. Il a construit une alternative — imparfaite, autoritaire, contestable sur le plan démocratique — mais souveraine dans son orientation géopolitique.
Ce « sursaut » a déplu. Profondément.
LĂ©galiser d’un cĂ´tĂ©, financer l’autre ?
Afrique en Plus pointe une contradiction qui mĂ©rite d’ĂŞtre nommĂ©e publiquement.
D’un cĂ´tĂ©, le Mali — sous pression internationale — se voit contraint d’ouvrir des nĂ©gociations avec certaines factions armĂ©es, dans des processus de mĂ©diation encouragĂ©s par des acteurs extĂ©rieurs. De l’autre, ces mĂŞmes factions reçoivent, dans les faits, les moyens militaires qui leur permettent de frapper plus fort.
Dans les institutions financières et sĂ©curitaires internationales, des budgets considĂ©rables sont mobilisĂ©s pour des programmes officiellement destinĂ©s à « rĂ©duire Ă nĂ©ant » les groupes djihadistes sahĂ©liens. Mais sur le terrain, ces groupes ne s’affaiblissent pas. Ils s’organisent. Ils s’Ă©quipent. Ils progressent.
Quelqu’un ment. Et ce quelqu’un a les moyens de ses mensonges.
Ce que l’Ă©vacuation française dit vraiment
L’ordre donnĂ© par Paris Ă ses ressortissants de quitter le Mali « dès que possible par vols commerciaux » n’est pas une mesure de prĂ©caution ordinaire. C’est un acte politique lourd de significations.
Premièrement, il entĂ©rine publiquement l’Ă©chec de la transition GoĂŻta Ă garantir la sĂ©curitĂ© — donnant aux chancelleries occidentales l’argument qu’elles cherchaient pour justifier un isolement renforcĂ© de Bamako.
Deuxièmement, il asphyxie Ă©conomiquement un pays dĂ©jĂ fragilisĂ©. Quand les expatriĂ©s partent, les investissements suivent. Les entreprises ferment ou rĂ©duisent leurs activitĂ©s. L’aide humanitaire se complexifie. Le peuple malien, une fois de plus, paie la facture des jeux de puissance qui se jouent au-dessus de sa tĂŞte.
Troisièmement — et c’est peut-ĂŞtre le plus grave — il envoie un signal aux partenaires rĂ©gionaux de l’AES : regardez oĂą mène la souverainetĂ© assumĂ©e. Regardez ce qu’il advient de ceux qui osent sortir du rang.
La France lâche-t-elle le Mali — ou achève-t-elle l’opĂ©ration ?
La question posĂ©e en titre de cet article n’est pas rhĂ©torique. Elle est la clĂ© de lecture de ce qui se passe.
Si la France lâche le Mali, c’est qu’elle a renoncĂ© Ă y exercer son influence et qu’elle se retire dignement d’un théâtre devenu ingĂ©rable. Cette lecture est celle que les communicants de l’ÉlysĂ©e voudraient imposer.
Mais si la France accompagne la dĂ©stabilisation — si l’Ă©vacuation de ses ressortissants est moins une prĂ©caution qu’un calendrier — alors nous sommes face Ă quelque chose d’autrement plus sĂ©rieux : une guerre hybride dont le Mali est le laboratoire et dont l’AES est la cible finale.
Car l’enjeu n’est pas Bamako. L’enjeu est le projet que Bamako, Ouagadougou et Niamey ont mis en commun. L’AES reprĂ©sente la première tentative sĂ©rieuse, depuis les indĂ©pendances, de construire une souverainetĂ© sahĂ©lienne rĂ©elle. Elle est imparfaite. Elle est fragile. Elle est dirigĂ©e par des militaires qui n’ont pas de lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique incontestable.
Mais elle existe. Et elle dérange.
Ce que nous exigeons — et ce que les peuples sahéliens méritent
Afrique en Plus n’est pas le journal de la junte malienne. Nous avons critiquĂ© ses dĂ©rives autoritaires, ses violations des libertĂ©s de la presse, ses approximations dĂ©mocratiques.
Mais nous sommes le journal des peuples africains. Et les peuples africains méritent que la vérité soit dite — toute la vérité, pas seulement celle qui arrange les puissances qui ont fait du Sahel leur terrain de jeu pendant des décennies.
Nous exigeons une enquĂŞte internationale indĂ©pendante sur les sources de financement et d’armement des groupes djihadistes qui frappent aujourd’hui avec une prĂ©cision inĂ©dite.
Nous exigeons la transparence sur les programmes sécuritaires internationaux déployés au Sahel — leurs budgets, leurs bénéficiaires réels, leurs résultats vérifiables.
Nous exigeons que les chancelleries occidentales cessent de traiter la souverainetĂ© africaine comme une menace et les peuples sahĂ©liens comme des pions sur un Ă©chiquier gĂ©opolitique qu’ils n’ont pas choisi.
Le Mali brûle — et les pyromanes font la leçon aux pompiers
Assimi GoĂŻta est peut-ĂŞtre en train de perdre le Mali. Ou peut-ĂŞtre que certains s’emploient mĂ©thodiquement Ă ce qu’il le perde.
La diffĂ©rence entre ces deux lectures n’est pas anodine. Elle change tout Ă la responsabilitĂ© historique de ce moment.
Le peuple malien, lui, n’a pas choisi cette guerre. Il n’a pas choisi les djihadistes. Il n’a pas choisi les jeux de puissance qui se jouent au-dessus de sa tĂŞte. Il a simplement choisi, Ă travers ses dirigeants imparfaits, de ne plus ĂŞtre le vassal de quiconque.
Et c’est peut-ĂŞtre pour cela qu’on le punit.
Afrique en Plus suivra cette crise avec toute la rigueur et toute l’indĂ©pendance qui ont fait la rĂ©putation de ce journal. Parce que la vĂ©ritĂ© au Sahel mĂ©rite d’ĂŞtre dite — mĂŞme quand elle dĂ©range ceux qui prĂ©fèrent que l’Afrique se taise.

