Bangui, le 26 avril 2026— Il y a des chiffres qui ne sont pas que des chiffres. Des chiffres qui portent en eux des annĂ©es d’efforts, des kilomètres de pistes dĂ©foncĂ©es, des nuits passĂ©es sous la tente dans des zones que la cartographie officielle prĂ©fère parfois ignorer, des agents de terrain qui ont bravĂ© la chaleur, la pluie, l’isolement et parfois l’insĂ©curitĂ© pour accomplir une mission que beaucoup, au dĂ©part, jugeaient impossible.
96 %.
VoilĂ le chiffre. VoilĂ la victoire. VoilĂ ce que l’Institut Centrafricain des Statistiques et des Études Économiques et Sociales (ICASEES) a annoncĂ© devant une presse rĂ©unie en son siège, avec la sobriĂ©tĂ© de ceux qui savent exactement ce que ce pourcentage a coĂ»tĂ© — en sueur, en ingĂ©niositĂ© logistique et en obstination.
Le quatrième Recensement GĂ©nĂ©ral de la Population et de l’Habitation (RGPH-4) de la RĂ©publique Centrafricaine affiche un taux de couverture provisoire de 96 % des mĂ©nages sur l’ensemble du territoire national. En termes absolus : près de 1 215 000 mĂ©nages Ă©numĂ©rĂ©s et dĂ©nombrĂ©s, pour une taille moyenne de 5,2 individus par mĂ©nage. Soit plus de 6 millions d’habitants potentiellement recensĂ©s — un chiffre qui, une fois consolidĂ©, redessinera entièrement la carte dĂ©mographique, Ă©conomique et sociale d’un pays que trop de rapports internationaux se contentent de dĂ©crire par ses manques.
Ce jour-là , la République Centrafricaine a choisi de se décrire par sa force.
Un territoire contre lequel on ne parie pas — et pourtant
Pour mesurer la portĂ©e de cette performance, il faut d’abord comprendre le terrain. Pas le terrain statistique. Le terrain rĂ©el. Physique. Brutal.
La RĂ©publique Centrafricaine couvre 622 984 kilomètres carrĂ©s — une superficie comparable Ă celle de la France et du Benelux rĂ©unis. Un pays enclavĂ©, sans accès Ă la mer, traversĂ© par des fleuves qui deviennent des frontières naturelles en saison des pluies. Un rĂ©seau routier dont l’Ă©tat relève davantage de l’obstacle que de l’infrastructure. Des zones entières oĂą la couverture tĂ©lĂ©phonique et internet reste une notion thĂ©orique. Des coĂ»ts de carburant parmi les plus Ă©levĂ©s d’Afrique subsaharienne. Et par-dessus tout cela, une insĂ©curitĂ© rĂ©manente dans plusieurs pĂ©riphĂ©ries du pays qui transforme chaque dĂ©placement de terrain en calcul de risque.
C’est dans ce contexte — et pas dans un autre — que l’ICASEES a atteint 96 % de couverture.
Le Directeur gĂ©nĂ©ral de l’institution, Ă©galement Directeur national du RGPH-4, n’a pas cherchĂ© Ă minimiser l’ampleur du dĂ©fi. Il l’a nommĂ©, prĂ©cisĂ©ment, avant de nommer la rĂ©ponse que ses Ă©quipes lui ont apportĂ©e :
« Ce chiffre est une victoire. Il tĂ©moigne de la robustesse de notre dispositif technique et de l’adhĂ©sion massive de nos concitoyens. »
Robustesse du dispositif. AdhĂ©sion massive des concitoyens. Deux piliers. Deux raisons de croire que la Centrafrique, quand elle se donne les moyens et la volontĂ©, est capable de surprendre ceux qui ne l’attendent pas.
6 millions d’habitants : une photographie qui change tout
Derrière le taux de couverture, c’est la signification profonde des donnĂ©es collectĂ©es qu’il faut mesurer.
Un recensement n’est pas un exercice bureaucratique. C’est la rĂ©ponse scientifique et dĂ©mocratique Ă une question fondamentale que tout État digne de ce nom doit ĂŞtre capable de poser et d’entendre : qui sommes-nous, combien sommes-nous, et oĂą vivons-nous ?
Sans cette rĂ©ponse, la planification publique est une fiction. Comment construire des salles de classe sans savoir combien d’enfants en âge scolaire vivent dans quelle prĂ©fecture ? Comment dimensionner un centre de santĂ© sans connaĂ®tre la densitĂ© de population du bassin de vie qu’il doit couvrir ? Comment allouer les ressources budgĂ©taires de façon Ă©quitable sans donnĂ©es dĂ©mographiques fiables et rĂ©centes ?
La rĂ©ponse est simple : on ne peut pas. On tâtonne. On reproduit les inĂ©galitĂ©s existantes. On finance lĂ oĂą il y a dĂ©jĂ des routes et des connexions — c’est-Ă -dire lĂ oĂą les besoins sont souvent moindres — et on oublie les marges, les pĂ©riphĂ©ries, les invisibles.
Le RGPH-4 change cette logique. Avec plus de 6 millions d’habitants potentiellement recensĂ©s et une couverture qui atteint les zones les plus reculĂ©es du territoire, la Centrafrique se dote d’un outil de planification que peu de pays de la sous-rĂ©gion possèdent encore Ă ce niveau de prĂ©cision.
La Banque mondiale, partenaire d’une ambition nationale
Le succès du RGPH-4 n’est pas tombĂ© du ciel. Il est le produit d’un partenariat stratĂ©gique entre l’État centrafricain et ses partenaires techniques et financiers — au premier rang desquels la Banque mondiale, dont l’appui a Ă©tĂ© dĂ©cisif Ă chaque Ă©tape de l’opĂ©ration.
C’est d’ailleurs la Banque mondiale qui a approuvĂ© et mis Ă disposition le budget de la prochaine opĂ©ration de rattrapage ciblĂ©e — prĂ©vue du 30 avril au 30 mai 2026 — destinĂ©e Ă couvrir les 4 % de mĂ©nages qui n’ont pas encore pu ĂŞtre atteints : les nouveaux chantiers miniers oĂą Ă©voluent des populations mobiles, les villages et hameaux les plus isolĂ©s, les camps et casernes militaires, et les sites de personnes dĂ©placĂ©es internes et de rĂ©fugiĂ©s nĂ©cessitant une approche sĂ©curisĂ©e et humanitaire spĂ©cifique.
Ce partenariat dit quelque chose d’important : quand la RĂ©publique Centrafricaine prĂ©sente un projet sĂ©rieux, techniquement crĂ©dible et politiquement assumĂ©, la communautĂ© internationale rĂ©pond prĂ©sente. C’est une leçon qui mĂ©rite d’ĂŞtre retenue bien au-delĂ des statistiques.
L’exigence de l’excellence : l’enquĂŞte post-censitaire
96 %, c’est remarquable. Mais l’ICASEES ne s’en contentera pas. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette insatisfaction-là — cette exigence de ne pas s’arrĂŞter au presque parfait — qui distingue un Institut statistique sĂ©rieux d’une administration qui se contente de cocher des cases.
ConformĂ©ment aux normes internationales les plus rigoureuses, une EnquĂŞte Post-Censitaire (EPC) sera organisĂ©e sur un Ă©chantillon reprĂ©sentatif une fois le rattrapage achevĂ©. Son objectif : valider scientifiquement la qualitĂ©, l’exhaustivitĂ© et la fiabilitĂ© de l’ensemble des donnĂ©es collectĂ©es. VĂ©rifier que les 96 % sont des 96 % rĂ©els — pas des 96 % statistiquement pratiques.
« Les rĂ©sultats globaux du dĂ©nombrement ne seront publiĂ©s qu’après le traitement complet des donnĂ©es et l’EPC », a insistĂ© le Directeur gĂ©nĂ©ral.
Cette patience-là , dans un contexte où la pression politique pousse souvent à publier vite pour communiquer vite, est elle-même un acte de rigueur professionnelle que nous saluons sans réserve.
Les donnĂ©es du RGPH-4, quand elles seront publiĂ©es, seront des donnĂ©es sur lesquelles on pourra bâtir. Des donnĂ©es que les planificateurs, les chercheurs, les dĂ©cideurs politiques et les partenaires internationaux pourront utiliser avec confiance. Ce n’est pas un dĂ©tail. C’est l’essentiel.
Une parole restituée au peuple centrafricain
Il y a dans le discours du Directeur gĂ©nĂ©ral de l’ICASEES une phrase qui mĂ©rite qu’on s’y arrĂŞte. Une phrase simple, presque modeste dans sa formulation, mais profonde dans ce qu’elle engage :
« Chaque personne vivant sur le territoire national compte, et chaque personne doit être comptée. »
Cette phrase-lĂ n’est pas une formule rhĂ©torique. Elle est une dĂ©claration politique. Elle dit que le berger nomade du nord-est, que le mineur artisanal du sud-ouest, que le rĂ©fugiĂ© dans son camp de fortune, que l’enfant nĂ© dans un hameau sans nom sur aucune carte officielle — tous existent. Tous comptent. Tous mĂ©ritent d’ĂŞtre vus par leur État.
Le recensement, dans cette perspective, est bien plus qu’un exercice de comptage. C’est une restitution de dignitĂ©. C’est l’État qui dit Ă chacun de ses ressortissants : tu n’es pas invisible. Tu es lĂ . Et parce que tu es lĂ , nous allons planifier pour toi.
Ce que cette victoire exige maintenant
Afrique en Plus salue sans ambiguĂŻtĂ© la performance de l’ICASEES et de ses Ă©quipes de terrain. Cette rĂ©ussite mĂ©rite d’ĂŞtre cĂ©lĂ©brĂ©e — et elle mĂ©rite surtout d’ĂŞtre prolongĂ©e.
Car un recensement rĂ©ussi n’a de valeur que si ses donnĂ©es sont utilisĂ©es. Que si les planificateurs s’en emparent. Que si les budgets nationaux en tiennent compte dans leur allocation sectorielle et gĂ©ographique. Que si les prĂ©fectures longtemps oubliĂ©es des politiques publiques trouvent enfin, dans ces chiffres, le levier qui leur permet de plaider pour leur juste part des ressources nationales.
Le RGPH-4 a donnĂ© Ă la RĂ©publique Centrafricaine une photographie quasi exhaustive d’elle-mĂŞme. Il appartient maintenant au gouvernement, aux institutions et aux partenaires de regarder cette photographie — vraiment la regarder, sans dĂ©tourner les yeux des parties qui dĂ©rangent — et d’en tirer toutes les consĂ©quences pour la planification des dix prochaines annĂ©es.
La République Centrafricaine vient de se compter. Maintenant, elle doit se construire.

