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Centrafrique : baccalaurĂ©at « exceptionnel » pour cadres du MCU — la 7e RĂ©publique dĂ©fie-t-elle les règles de l’État ?

C’est une première dans les annales de la RĂ©publique centrafricaine. Alors que des milliers d’Ă©lèves peinent chaque annĂ©e Ă  dĂ©crocher leur baccalaurĂ©at au terme d’Ă©preuves rigoureuses, voilĂ  que quelques privilĂ©giĂ©s se voient attribuer ce diplĂ´me d’État… Ă  titre exceptionnel. Et par un heureux hasard qui n’Ă©tonnera que les naĂŻfs, ces bĂ©nĂ©ficiaires appartiennent tous Ă  la mouvance prĂ©sidentielle.

Faut-il en rire ou s’en indigner ? Sous la 7e RĂ©publique du prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra, il semblerait que la règle ne soit plus gĂ©nĂ©rale, mais l’exception Ă©rigĂ©e en système — du moins pour ceux qui servent le rĂ©gime. Des cadres et membres Ă©minents du parti MCU (Mouvement CĹ“urs Unis) se sont ainsi vu octroyer ce prĂ©cieux sĂ©same rĂ©publicain par voie de dĂ©cret gracieux, sans jamais avoir Ă©tĂ© soumis aux mĂŞmes Ă©preuves que les candidats ordinaires.

La question qui fâche est pourtant simple : pourquoi un diplĂ´me sanctionnant des annĂ©es d’Ă©tudes et de travail, censĂ© attester d’un niveau acadĂ©mique objectif, serait-il octroyĂ© « exceptionnellement » Ă  des personnalitĂ©s politiques ? Le baccalaurĂ©at serait-il devenu une simple monnaie d’Ă©change pour rĂ©compenser la loyautĂ© envers le palais de Bangui ?

« Dans un État normal, le diplĂ´me est un sĂ©same personnel, non une grâce prĂ©sidentielle. L’exception ne devrait jamais devenir la règle, encore moins un outil de clientĂ©lisme. »

On comprend l’embarras du ministère de l’Éducation nationale, contraint de justifier l’injustifiable. On mesure aussi le dĂ©sarroi des enseignants, des parents et de la jeunesse centrafricaine, qui voient leur mĂ©rite bafouĂ© par une faveur discrĂ©tionnaire. Car au-delĂ  du cas particulier, c’est tout l’Ă©difice rĂ©publicain qui vacille — y compris celui bâti par un chef d’État qui se targue lui-mĂŞme d’un parcours universitaire respectable.

La dĂ©rive silencieuse de l’arbitraire

La dĂ©rive est insidieuse, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle se drape dans le silence administratif. Si l’on banalise l’attribution « exceptionnelle » du baccalaurĂ©at aux proches du pouvoir, quelle sera la prochaine exception ? Un permis de conduire sans examen ? Un poste de magistrat sans concours ? Une nomination Ă  la tĂŞte d’une universitĂ© sans aucun diplĂ´me ?

La pente est dangereuse, et l’histoire africaine fourmille d’exemples oĂą la personnalisation du pouvoir a systĂ©matiquement prĂ©cĂ©dĂ© l’effondrement des institutions.

Dans un État dit normal — pour reprendre l’expression consacrĂ©e —, les systèmes de rĂ©gulation valent prĂ©cisĂ©ment parce qu’ils s’appliquent Ă  tous, sans distinction de rang ni d’allĂ©geance. Éducation, fonction publique, justice : ces piliers ne peuvent survivre s’ils sont soumis au bon vouloir du prince. En ouvrant cette brèche, le rĂ©gime touche Ă  un tabou fondamental : l’Ă©galitĂ© des citoyens devant le mĂ©rite.

Le paradoxe d’un prĂ©sident-professeur

L’ironie cruelle de cette affaire est que Faustin-Archange TouadĂ©ra est lui-mĂŞme un professeur de mathĂ©matiques, docteur en sciences, ancien recteur de l’UniversitĂ© de Bangui. Mieux que quiconque, il sait ce que reprĂ©sente un diplĂ´me — le fruit d’annĂ©es de labeur intellectuel, de nuits de rĂ©vision, d’Ă©preuves passĂ©es sous pression. Comment, dès lors, tolĂ©rer — voire cautionner — que ce mĂŞme titre soit distribuĂ© comme un hochet politique Ă  des militants mĂ©ritants ?

Que les dirigeants du MCU soient compĂ©tents ou dĂ©vouĂ©s Ă  leur cause, cela ne regarde que leur parti. Mais l’État, lui, ne saurait se substituer au jury d’examen. En agissant ainsi, le rĂ©gime ne rĂ©compense pas des militants : il humilie des gĂ©nĂ©rations entières d’Ă©lèves centrafricains qui ont, eux, respectĂ© les règles du jeu.

Alerte aux consciences

Quand l’exception devient la norme pour les amis du rĂ©gime, le reste de la nation est dĂ©jĂ  en train de se noyer. Un État qui n’est plus gouvernĂ© par des règles communes, mais par des faveurs rĂ©servĂ©es aux courtisans, n’est plus un État de droit. C’est une cour, promise aux mĂŞmes effondrements que toutes celles qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e.

La 7e RĂ©publique du prĂ©sident TouadĂ©ra a certes apportĂ© un semblant de stabilisation sĂ©curitaire Ă  un pays meurtri par des annĂ©es de guerre civile. Nul ne le lui contestera. Mais si elle continue d’Ă©roder les fondements de l’Ă©quitĂ© rĂ©publicaine — en commençant par le système Ă©ducatif, matrice de toute sociĂ©tĂ© —, elle creuse sa propre tombe avec une obstination que l’histoire jugera sĂ©vèrement.

Les Centrafricains ne sont pas dupes. Sous les oripeaux de la reconstruction, ils voient se tisser une logique de privilège qui ronge ce qu’il reste de l’État de droit. Et ils savent — comme nous le savons — que la prochaine gĂ©nĂ©ration jugera ceux qui auront sacrifiĂ© l’avenir d’un peuple sur l’autel de la convenance politique.

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