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Vingt jours. C’est le dernier dĂ©lai que la Cour pĂ©nale spĂ©ciale de Bangui vient d’accorder Ă  François BozizĂ© pour se rendre Ă  la justice. Pendant ce compte Ă  rebours, l’ancien chef d’État centrafricain s’est rĂ©fugiĂ© sur le sol bissao-guinĂ©en — plaçant Bissau dans une position diplomatique aussi dĂ©licate qu’intenable.

Il fut prĂ©sident, gĂ©nĂ©ral, homme fort d’un pays pendant dix ans. Il est aujourd’hui un accusĂ© en fuite, sommĂ© de comparaĂ®tre pour des crimes prĂ©sumĂ©s commis Ă  BossembĂ©lĂ© entre 2009 et 2013. François BozizĂ© a choisi la GuinĂ©e-Bissau comme dernier refuge. La Cour pĂ©nale spĂ©ciale de Bangui lui a fixĂ© une Ă©chĂ©ance. L’histoire, elle, n’attend plus.

Bangui, le 13 avril 2026— Il existe, dans les capitales africaines les plus discrètes, une gĂ©ographie de l’impunitĂ©. Des villes oĂą les anciens puissants Ă©chouent après leur chute, oĂą les visas s’obtiennent sans questions, oĂą les extraditions restent des hypothèses thĂ©oriques. Bissau, capitale de la GuinĂ©e-Bissau — ce petit État cĂ´tier d’Afrique de l’Ouest, habituĂ© aux coups d’État et aux instabilitĂ©s chroniques — fait partie de cette gĂ©ographie. C’est lĂ  que François BozizĂ© Yangouvounda, 76 ans, ancien prĂ©sident de la RĂ©publique centrafricaine de 2003 Ă  2013, a posĂ© ses valises.

Et c’est lĂ  que le rattrape, ce lundi 13 avril 2026, une ordonnance n°009 de la Chambre d’assises de la Cour pĂ©nale spĂ©ciale de Bangui : vingt jours pour se rendre Ă  la justice centrafricaine. PassĂ© ce dĂ©lai, le procès se tiendra sans lui. En son absence. Par contumace. Et son nom rejoindra la liste de ceux que la justice africaine a jugĂ©s malgrĂ© eux.

Le calendrier d’une fuite programmĂ©e

Pour comprendre oĂą en est BozizĂ© aujourd’hui, il faut remonter le fil d’une fuite qui n’a jamais tout Ă  fait assumĂ© son nom. RenversĂ© en mars 2013 par la rĂ©bellion SĂ©lĂ©ka, il trouve d’abord refuge en Ouganda, puis en Cameroun — avec la discrĂ©tion que permettent les liens de solidaritĂ© entre anciens dirigeants africains. Revenu en Centrafrique après la fin des hostilitĂ©s, il s’y maintient dans un statut ambigu : sous sanctions internationales depuis 2021 (ONU, Union europĂ©enne, États-Unis) pour son rĂ´le prĂ©sumĂ© dans l’alimentation du conflit armĂ© via la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), mais jamais vraiment inquiĂ©tĂ© sur le plan judiciaire intĂ©rieur.

La Cour pĂ©nale spĂ©ciale, elle, avance. Une première ordonnance de comparution lui est notifiĂ©e le 9 mars 2026. Vingt jours. Silence. BozizĂ© ne se prĂ©sente pas. Il est dĂ©sormais en GuinĂ©e-Bissau — un choix qui n’a rien du hasard.

Bissau : un refuge, mais Ă  quel prix ?

La GuinĂ©e-Bissau est un État souverain. Elle n’est pas signataire du statut de Rome dans des conditions lui imposant une coopĂ©ration automatique avec les juridictions hybrides comme la CPS. Elle n’est pas non plus tenue par les mĂŞmes obligations qu’un État membre de l’Union europĂ©enne face Ă  un mandat d’arrĂŞt international. En d’autres termes : juridiquement, rien n’oblige Bissau Ă  extrader BozizĂ©.

Mais la politique internationale ne se rĂ©duit pas au droit. En accueillant sur son sol un homme sous sanctions onusiennes, sous mandat d’arrĂŞt prĂ©sumĂ© et dĂ©sormais sous ultimatum judiciaire explicite d’une cour internationale hybride, la GuinĂ©e-Bissau s’expose Ă  une pression diplomatique croissante. Les Nations unies, qui soutiennent techniquement et politiquement la CPS, ont Ă©tĂ© informĂ©es. L’ordonnance du 13 avril prĂ©voit explicitement une transmission Ă  un « État tiers » pour « assurer une large diffusion ». Ce langage feutrĂ© signifie : Bissau est dans la boucle. Et le monde le sait.

« Ă€ dĂ©faut, il sera procĂ©dĂ© contre lui en son absence. » — Ordonnance n°009, Chambre d’assises de la Cour pĂ©nale spĂ©ciale, Bangui, 13 avril 2026

BossembĂ©lĂ© : les crimes qui n’ont pas prescrit

Derrière le duel procĂ©dural entre un accusĂ© en fuite et une cour qui s’impatiente, il y a des faits. Des corps. Des tĂ©moignages. La CPS enquĂŞte sur des exactions prĂ©sumĂ©es commises entre 2009 et 2013 dans la rĂ©gion de BossembĂ©lĂ©, Ă  l’ouest de Bangui — crimes contre l’humanitĂ© et crimes de guerre selon les sources proches du dossier, perpĂ©trĂ©s par des forces fidèles au rĂ©gime BozizĂ© alors que la rĂ©bellion SĂ©lĂ©ka avançait vers la capitale.

Pour les victimes et leurs familles, qui attendent depuis plus d’une dĂ©cennie que la lumière soit faite, la prĂ©sence de BozizĂ© en GuinĂ©e-Bissau est une obscĂ©nitĂ© supplĂ©mentaire. Lui dans un pays Ă©tranger, en semi-libertĂ©. Elles Ă  BossembĂ©lĂ©, avec leurs morts, leurs maisons brĂ»lĂ©es, leurs vies fracturĂ©es. La contumace leur offrira peut-ĂŞtre une reconnaissance judiciaire. Elle ne leur offrira pas la confrontation avec l’homme qui, selon les enquĂŞteurs de la CPS, porte une responsabilitĂ© dans ce qu’ils ont subi.

Qu’est-ce que la contumace ?

La contumace est une procĂ©dure du droit pĂ©nal francophone permettant de juger un accusĂ© en son absence, après notification rĂ©gulière et refus de comparaĂ®tre. Le jugement rendu Ă  valeur lĂ©gale. Le condamnĂ© par contumace peut demander la rĂ©ouverture du procès s’il se prĂ©sente ultĂ©rieurement — mais il doit alors purger la peine provisoire ou ĂŞtre rejugĂ©. Pour les victimes, c’est une reconnaissance judiciaire. Pour l’accusĂ©, c’est une Ă©pĂ©e de Damoclès permanente : aucun territoire signataire des accords de coopĂ©ration judiciaire internationale ne pourra l’accueillir sans risquer de le livrer Ă  la justice.

La question que Bissau doit se poser

La GuinĂ©e-Bissau a elle-mĂŞme traversĂ© des dĂ©cennies de violence politique, de coups d’État, de dirigeants chassĂ©s du pouvoir dans le sang. Elle sait ce que signifie l’impunitĂ© pour un peuple — et ce que coĂ»te, sur le long terme, l’absence de justice pour les crimes du passĂ©. En offrant un refuge Ă  François BozizĂ©, elle ne choisit pas la neutralitĂ©. Elle choisit un camp — celui des puissants que les cours n’atteignent pas.

Ce choix a un coĂ»t diplomatique croissant. La CPS, soutenue par l’ONU, n’est pas une juridiction isolĂ©e. Elle s’inscrit dans l’architecture internationale de lutte contre l’impunitĂ© que l’Afrique elle-mĂŞme a contribuĂ© Ă  construire. En laissant BozizĂ© couler des jours tranquilles Ă  Bissau pendant que la justice centrafricaine l’attend, la GuinĂ©e-Bissau envoie un signal que les chancelleries qui comptent enregistrent soigneusement.

Notre rĂ©daction a sollicitĂ© une rĂ©action du gouvernement de GuinĂ©e-Bissau sur la prĂ©sence de l’ex-prĂ©sident BozizĂ© sur son territoire et sur les Ă©ventuelles dĂ©marches de coopĂ©ration judiciaire avec la CPS. Aucune rĂ©ponse n’avait Ă©tĂ© reçue Ă  l’heure de publication. Nous publierons tout Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse officielle transmis dans les règles.

L’horloge tourne — et cette fois, elle ne s’arrĂŞtera pas

Dans vingt jours, la Chambre d’assises de la Cour pĂ©nale spĂ©ciale statuera. Avec BozizĂ© ou sans lui. Mais la portĂ©e de ce moment dĂ©passe le seul cas de l’ex-prĂ©sident centrafricain. Elle dit quelque chose d’essentiel sur l’Ă©tat de la justice en Afrique — et sur la direction dans laquelle elle Ă©volue.

Les anciens prĂ©sidents africains qui croyaient que l’exil constituait une assurance-vie contre la reddition de comptes doivent rĂ©viser ce calcul. La CPS n’est pas La Haye, Ă©loignĂ©e et froide. C’est une juridiction africaine, ancrĂ©e Ă  Bangui, portĂ©e par des juges nationaux et internationaux, adossĂ©e Ă  un soutien onusien qui lui donne une capacitĂ© de pression diplomatique rĂ©elle. Elle frappe Ă  la porte de BozizĂ© depuis des semaines. Si celui-ci continue Ă  ne pas rĂ©pondre depuis Bissau, c’est la porte de la contumace qui s’ouvrira — et derrière cette porte, il n’y a pas de retour en arrière.

François BozizĂ© a dirigĂ© le Centrafrique d’une main de fer pendant dix ans. Il a fui, intriguĂ©, rĂ©sistĂ© et survĂ©cu Ă  tout — y compris Ă  des sanctions internationales que d’autres n’auraient pas traversĂ©es. Mais il ne peut pas fuir le temps. L’ordonnance du 13 avril 2026 fixe une date. Dans vingt jours, la RĂ©publique Centrafricaine saura si elle fait face Ă  un accusĂ© ou Ă  un fugitif dĂ©finitif. La GuinĂ©e-Bissau, elle, devra dĂ©cider quelle mĂ©moire elle veut laisser de cet Ă©pisode. Car l’histoire, contrairement aux frontières, ne protège personne.

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