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Il y a soixante-six ans, le 13 août 1960, l’ancien Oubangui-Chari devenait la République centrafricaine. Un drapeau se levait, un hymne s’élevait, et avec eux, une promesse : celle d’un peuple maître de son destin. Six décennies plus tard, il est temps de poser une question que la bienséance diplomatique préfère souvent éluder : qu’a-t-on fait de cette promesse ?

La réponse tient en un chiffre qui devrait faire honte à tous ceux qui ont exercé le pouvoir depuis : 188e sur 189 à l’indice de développement humain. Avant-dernier pays du monde, dans un classement où figurent des nations en guerre ouverte. Et pourtant, la République Centrafricaine n’est pas un désert. C’est un pays gorgé de diamants, d’or, d’uranium, de bois précieux, de terres arables. La nature n’a pas failli. Les hommes, si.

Une malédiction qui n’a rien de divin

Il serait commode d’invoquer le fatalisme, une sorte de sort qui s’acharnerait sur ce pays enclavé au cœur du continent. Ce serait une facilité intellectuelle — et une lâcheté politique. Quand la Banque mondiale parle de « malédiction des ressources naturelles », elle ne décrit pas une fatalité géologique : elle décrit un choix de gouvernance. Celui de ne jamais avoir bâti les institutions capables de transformer la richesse du sous-sol en écoles, en hôpitaux, en routes praticables toute l’année.

La corruption et l’impunité ne sont pas des accidents de parcours ; la société civile centrafricaine elle-même les qualifie de véritable « mode de gouvernance ». On ne subit pas une malédiction : on l’entretient.

Touadéra, dix ans après l’espoir

En 2016, l’arrivée au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra avait suscité un espoir réel, y compris au-delà des frontières du pays.

Un mathématicien à la tête de l’État, loin des figures militaires qui avaient jusque-là rythmé l’histoire politique centrafricaine : la rupture semblait crédible.

Dix ans, puis un troisième mandat obtenu grâce à une révision constitutionnelle controversée qui a fait sauter le verrou du nombre de mandats, et allongé la durée présidentielle à sept ans. Entre-temps, une opposition largement muselée par la voie judiciaire, des scrutins boycottés faute de conditions jugées acceptables, un paysage politique déserté plutôt que pluraliste.

Le bilan que revendique le pouvoir n’est pas nul : le paiement plus régulier des fonctionnaires, quelques chantiers visibles à Bangui, une armée reconstituée, un discours sur les infrastructures, l’énergie, la santé. Le président lui-même reconnaît, non sans une certaine honnêteté rhétorique, que « le chemin vers le développement est encore long et semé d’embûches ». Mais un chef d’État qui gouverne depuis une décennie ne peut plus se contenter de désigner les embûches : il en est aussi le gestionnaire, et pour une large part, le responsable.

La confiance introuvable

Car c’est bien de confiance qu’il s’agit, et elle manque cruellement. Un plan national de développement de 12 milliards de dollars a été relancé. Sur le papier, l’ambition est immense. Dans la réalité vécue à Bangui et plus encore dans les préfectures reculées, elle sonne creux. « On entend qu’il y a des investisseurs, qu’il y a des subventions, mais on ne sait pas où vont ces subventions », résume, avec une lucidité désarmante, un habitant de la capitale. Cette phrase, à elle seule, dit tout du fossé entre la macroéconomie des communiqués officiels et l’économie de survie du quotidien — celle où l’on négocie, ruse, improvise pour tenir une journée de plus, dans une existence que les Centrafricains eux-mêmes qualifient de « tactique ».

Pendant ce temps, des voisins directement comparables — Gabon, Congo, Tchad, Cameroun — avancent, chacun à son rythme, chacun avec ses propres démons, mais avancent. Le contraste est cruel et il doit être assumé comme tel dans cet éditorial : la République Centrafricaine n’a pas de circonstances atténuantes suffisantes pour expliquer un tel décrochage. Elle a eu la paix relative de certaines périodes, elle a eu l’appui massif de la communauté internationale, elle a eu des ressources. Ce qui lui a manqué, c’est un contrat social digne de ce nom entre l’État et ses citoyens.

Ce que 66 ans devraient enfin enseigner

Soixante-six ans, ce n’est plus l’âge des excuses de jeunesse d’une nation. C’est l’âge de la maturité, celui où l’on juge un État non plus sur ses intentions mais sur ses résultats. La grandeur qu’appelle de ses vœux le président Touadéra ne se décrétera pas dans un discours, ni dans un plan chiffré en milliards de dollars affiché sans redevabilité. Elle se construira, si elle se construit un jour, par une transparence budgétaire réelle, une justice qui ne se referme pas sélectivement sur les opposants, une décentralisation qui sorte enfin Bangui de son splendide isolement vis-à-vis du reste du territoire.

Le peuple centrafricain n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il est riche de son sous-sol. Il le sait mieux que quiconque, et c’est précisément ce qui rend l’attente si amère. Ce qu’il attend, soixante-six ans après le 13 août 1960, ce ne sont plus des commémorations, mais des dividendes : ceux de la paix, ceux du sol, ceux d’une souveraineté qui, à force d’être proclamée sans être exercée pleinement au bénéfice de tous, finit par sonner comme un mot vidé de son sens.

L’histoire ne jugera pas la République Centrafricaine sur son âge, mais sur ce qu’elle en aura fait.

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