Les cent premiers jours du gouvernement de la 7e République s’achèvent dans un silence qui en dit long. Là où l’on annonçait une lune de miel institutionnelle, les Centrafricains n’ont entendu ni le murmure des promesses tenues, ni même leur écho. Ce qu’ils entendent, en revanche, le bruit sec des armes dans le Sud-Est, le grincement des convois humanitaires qui replient leurs tentes, et le silence pesant d’un pouvoir qui croit encore qu’on gouverne un pays en récitant des taux de croissance à une Assemblée acquise.
La continuité comme unique programme
Faustin-Archange Touadéra a été investi le 30 mars pour un troisième mandat, porté à sept ans depuis la révision constitutionnelle de 2023, après une réélection proclamée en janvier avec un score avoisinant les 76 %. Un score que l’opposition, morcelée et largement absente des urnes, continue de contester — mais qui, surtout, dans les quartiers où l’on compte les pénuries plutôt que les voix, ne change rien au quotidien de personne.
La reconduction de Félix Moloua à la primature le 15 mai devait porter une promesse de rupture. Elle a scellé, au contraire, une continuité assumée : un gouvernement de 29 ministres où seuls une dizaine de visages sont nouveaux, sous la domination inchangée du Mouvement Cœurs Unis. Changer le numéro de la République sur le papier ne change pas les hommes qui la font — ni, surtout, les foyers qui l’endurent.
Ce que la sécurité « en progrès » laisse derrière elle
Le discours officiel, relayé par la MINUSCA, parle de « progrès tangibles ». Il n’a pas complètement tort : les grandes offensives rebelles qui menaçaient directement Bangui appartiennent au passé, un quadruple scrutin s’est tenu, des accords ont été signés avec certains groupes armés. La mission onusienne a même commencé à fermer des bases temporaires devenues, selon elle, superflues, transférant la sécurité de zones entières aux forces nationales.
Mais ce récit s’arrête aux frontières de Bangui — et c’est précisément là que le décalage devient violent pour ceux qui vivent en dehors de ce périmètre. Au nord-est, la guerre civile soudanaise déborde sur le territoire centrafricain, charriant armes, déplacés et prédation.
Au sud-est, la milice d’autodéfense Azandé Ani Kpi Gbé, née en 2023 du sentiment d’abandon des populations zandé, poursuit ses actions dans le Haut-Mbomou ; le gouvernement a officiellement exclu tout dialogue avec elle en juillet, pendant que la milice, elle, accuse en retour les mercenaires russes et les FACA d’exactions contre les civils. Dans cet entrelacs d’accusations croisées, une seule chose est certaine : ce sont les habitants du Haut-Mbomou et de la Vakaga qui absorbent le choc — pillages, enlèvements, déplacements — loin des caméras qui filment les cérémonies d’investiture.
Le pari du transfert de la sécurité aux forces nationales est en cela un pari à double tranchant. Il suppose un État capable d’occuper le terrain que l’ONU libère. Or dans une bonne partie du pays, l’État n’apparaît que par intermittence — au gré des convois, des tournées officielles, des annonces de financement — et repart aussitôt, laissant les populations se réorganiser seules face à des groupes armés qui, eux, ne connaissent pas de calendrier de retrait.
Le quotidien ne se résume pas à un communiqué
C’est là que le fossé se creuse le plus nettement entre le discours de la 7e République et la vie réelle des Centrafricains. Les annonces de financement — les 13 milliards de francs CFA promis pour la Vakaga en sont l’exemple le plus récent — sont nécessaires, mais elles ne remplacent ni une route entretenue, ni un centre de santé approvisionné, ni une école qui fonctionne toute l’année. Pendant que les hydrocarbures grimpent et que les ONG humanitaires, piliers de la survie de pans entiers de la population, réduisent leur présence, la pauvreté ne recule pas au rythme des discours budgétaires.
Vivre au quotidien en Centrafrique en 2026, dans les zones touchées par les violences résurgentes, c’est composer avec l’absence : absence de routes praticables pour évacuer un malade, absence de forces de sécurité avant que l’attaque n’ait déjà eu lieu, absence de recours quand une milice ou un groupe affilié impose sa loi. Ce n’est pas une abstraction statistique — c’est une accumulation de renoncements individuels, répétés dans chaque village qui n’a plus l’assurance de voir le lendemain ressembler à la veille.
L’heure de la vérité n’est pas une heure de bilan chiffré
La présentation du bilan des cent jours devant l’Assemblée nationale sera scrutée. Mais aucun indicateur macroéconomique ne rendra compte de ce qui se joue vraiment : la capacité de l’État à être là où la violence recommence, avant qu’elle ne s’installe. La 7e République n’est pas condamnée d’avance — mais elle jouera sa crédibilité, non sur ses taux de croissance ou ses scores électoraux, sur sa capacité à répondre à une question simple posée chaque jour dans le Haut-Mbomou, la Vakaga ou n’importe quelle préfecture délaissée : qui vient, quand on a besoin de lui ?
Notre rédaction n’a ni l’intention d’instruire un procès systématique contre ce nouveau pouvoir, ni celle de lui accorder un crédit qu’il n’a pas encore mérité sur le terrain. Le temps de la lune de miel est passé. Celui de l’évaluation citoyenne — la seule qui compte, celle qui se mesure en kilomètres de routes sûres et en nuits sans coups de feu — vient de commencer.

