Après treize mois d’absence et une crise diplomatique qui a failli tout rompre, l’ambassadeur de France en AlgĂ©rie reprend ses fonctions ce vendredi. Son retour, dĂ©libĂ©rĂ©ment ancrĂ© dans la commĂ©moration du massacre du 8 mai 1945 Ă SĂ©tif, n’a rien d’un simple rappel de poste. C’est une opĂ©ration diplomatique soigneusement mise en scène. DĂ©cryptage.
Alger le 8 mai 2026—France-Algérie Diplomatie Mémoire coloniale Sahel Stéphane Romatet Christophe Gleizes
Il y a des retours qui se font dans la discrĂ©tion, valise Ă la main et sourire de façade. Celui de StĂ©phane Romatet n’est pas de ceux-lĂ . En choisissant de faire coĂŻncider la reprise de fonctions de son ambassadeur en AlgĂ©rie avec les cĂ©rĂ©monies commĂ©moratives du 8 mai 1945 Ă SĂ©tif, l’ÉlysĂ©e ne fait pas que normaliser une relation abĂ®mĂ©e. Il choisit un symbole. Et les symboles, en diplomatie, sont rarement innocents.
Ce vendredi, aux cĂ´tĂ©s d’Alice Rufo, ministre dĂ©lĂ©guĂ©e aux armĂ©es, Romatet posera le pied sur le sol algĂ©rien non pas Ă Alger mais Ă SĂ©tif — ville-martyre, ville de mĂ©moire, ville dont le nom Ă©voque pour des millions d’AlgĂ©riens l’un des massacres les plus meurtriers de la colonisation française. Ce choix d’entrĂ©e en matière dit tout sur la mĂ©thode que Paris a dĂ©cidĂ© d’employer pour renouer le fil : on commence par l’histoire, avant de parler affaires.
« Paris ne revient pas en terrain conquis. Il revient en terrain à reconquérir — et il le sait. »
Treize mois de vide, une crise en trois actes
Pour comprendre le poids de ce retour, il faut remonter au printemps 2025. La relation franco-algĂ©rienne, dĂ©jĂ fissurĂ©e depuis plusieurs annĂ©es sur les dossiers migratoires et mĂ©moriels, avait alors atteint son point de rupture. DĂ©saccords profonds sur le dossier du Sahara occidental — Paris ayant reconnu le plan d’autonomie marocain —, rĂ©visions unilatĂ©rales des politiques de visas, expulsions diplomatiques croisĂ©es. Le rappel de Romatet Ă Paris en avril 2025, dĂ©cision rarissime dans les relations bilatĂ©rales entre deux pays qui ne sont pas officiellement en conflit, avait Ă©tĂ© ressenti Ă Alger comme une rĂ©trogradation symbolique, et Ă Paris comme une capitulation devant les intransigeances algĂ©riennes.
Treize mois plus tard, les deux capitales ont apparemment choisi de tourner la page. Mais dans quel Ă©tat se retrouve-t-on de l’autre cĂ´tĂ© ?
Chronologie de la crise
Juillet 2022
Paris reconnaĂ®t le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Alger rappelle son ambassadeur.
2023-2024
Tensions répétées sur visas, expulsions de ressortissants, affaires judiciaires bilatérales.
Avril 2025
Rappel de Romatet Ă Paris. Gel de facto des relations diplomatiques de haut niveau.
8 mai 2026
Retour de Romatet à Sétif pour les commémorations du massacre de 1945. Reprise officielle du dialogue.
La mĂ©moire comme monnaie d’Ă©change
La prĂ©sence de l’ambassadeur aux commĂ©morations du 8 mai 1945 est un geste qui sera scrutĂ© Ă la loupe par chaque observateur du Maghreb. Le massacre de SĂ©tif, Guelma et Kherrata — des milliers de civils algĂ©riens tuĂ©s par l’armĂ©e française au lendemain de la victoire contre le nazisme — reste l’une des plaies les plus vives de la mĂ©moire algĂ©rienne. Pendant des dĂ©cennies, Paris a esquivĂ©, minimisĂ©, contournĂ©. En envoyant conjointement son ambassadeur et une ministre des armĂ©es dans cette ville ce 8 mai, la France envoie un signal inĂ©dit : elle accepte d’habiter l’histoire commune, mĂŞme dans ses pages les plus douloureuses.
Mais gardons la tĂŞte froide. Un geste mĂ©moriel, aussi fort soit-il, ne règle pas les contentieux de fond. La question du Sahara occidental n’a pas disparu. Les tensions sur les visas ne se sont pas Ă©vaporĂ©es. Et la prĂ©sence militaire française au Sahel — en recomposition permanente depuis les dĂ©parts du Mali et du Burkina Faso — reste un sujet inflammable dans les couloirs algĂ©riens, oĂą certains voient Paris comme un perturbateur plutĂ´t qu’un partenaire.
L’affaire Gleizes : l’humanitaire comme levier politique
Il y a dans la feuille de route de Romatet un second volet, moins visible mais tout aussi dĂ©terminant. L’ÉlysĂ©e a prĂ©cisĂ© que l’ambassadeur accordera « une attention prioritaire au retour en France de Christophe Gleizes ». Ce nom — encore peu connu du grand public europĂ©en — est en rĂ©alitĂ© au centre d’un dossier extrĂŞmement sensible : consultant ou ancien acteur des milieux de la sĂ©curitĂ© rĂ©gionale, Gleizes est retenu en AlgĂ©rie dans des conditions que Paris n’a jamais officiellement dĂ©taillĂ©es. Son cas Ă©tait devenu, ces derniers mois, le symbole concret de ce que les crises diplomatiques font aux individus : des ressortissants pris en otage — symboliquement ou rĂ©ellement — des tensions entre États.
En faisant de son retour une prioritĂ© nommĂ©e publiquement, Paris adopte une stratĂ©gie claire : rendre visible ce qui Ă©tait invisible, et transformer un cas individuel en test de bonne volontĂ© algĂ©rienne. Si Alger libère Gleizes ou facilite son dĂ©part, c’est la preuve que le dialogue fonctionne. Si rien ne bouge, le retour de Romatet n’aura Ă©tĂ© qu’une mise en scène coĂ»teuse.
« Restaurer un dialogue efficace — selon les mots mĂŞmes de l’ÉlysĂ©e — cela commence toujours par un acte concret. Gleizes est cet acte. »
Alger : entre méfiance structurelle et pragmatisme obligé
Comment le pouvoir algĂ©rien accueillera-t-il ce retour ? La question est centrale, et la rĂ©ponse n’est pas acquise. Alger a une longue tradition de patience stratĂ©gique. Elle n’est pas pressĂ©e. Elle sait que la France, affaiblie sur le continent africain, a davantage besoin d’elle aujourd’hui qu’elle ne l’avait il y a dix ans. La recomposition des Ă©quilibres au Sahel — avec la montĂ©e en puissance de la Russie, de la Turquie et des pays du Golfe — a paradoxalement renforcĂ© la position algĂ©rienne : Alger est dĂ©sormais incontournable pour quiconque veut peser dans la rĂ©gion.
Dans ce contexte, accepter le retour de Romatet sans contrepartie visible serait perçu Ă Alger comme une faiblesse. La participation algĂ©rienne aux commĂ©morations de SĂ©tif aux cĂ´tĂ©s de l’ambassadeur français sera donc le premier signal. Si les officiels algĂ©riens jouent le jeu de la solennitĂ© commune, la voie sera ouverte. Si l’accueil est glacial ou boycottĂ©, le message sera sans ambiguĂŻtĂ©.
Ce que ce retour dit de l’Afrique du Nord de demain
Au-delĂ des deux pays, c’est toute la gĂ©opolitique mĂ©diterranĂ©enne et sahĂ©lienne qui observe. Car la relation franco-algĂ©rienne est bien plus qu’un contentieux bilatĂ©ral : c’est un baromètre. Quand elle fonctionne, les routes migratoires se gèrent mieux, les dossiers sĂ©curitaires avancent, les Ă©changes Ă©conomiques reprennent. Quand elle se grippe, c’est toute la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e qui tangue.
En ce sens, le retour de StĂ©phane Romatet Ă SĂ©tif ce 8 mai 2026 est un Ă©vĂ©nement qui dĂ©passe le cadre franco-algĂ©rien. Il dit que l’Europe et l’Afrique du Nord n’ont pas d’autre choix que de se parler — mĂŞme quand l’histoire commune est lourde, mĂŞme quand les intĂ©rĂŞts divergent, mĂŞme quand la mĂ©fiance est profonde. Le dialogue n’est pas une option. C’est une nĂ©cessitĂ© gĂ©ographique.
Reste Ă savoir si cette fois, les deux rives auront la patience, la luciditĂ© et l’humilitĂ© nĂ©cessaires pour en faire une rĂ©alitĂ© durable. Les prochaines semaines rĂ©pondront Ă cette question. En attendant, Romatet atterrit. L’histoire, elle, ne dĂ©colle jamais vraiment.

