L’armĂ©e nigĂ©riane a annoncĂ© avoir neutralisĂ© quarante-cinq hommes armĂ©s dans l’État de Katsina, lors d’une opĂ©ration dĂ©clenchĂ©e après des tentatives de vol de bĂ©tail. Derrière le communiquĂ© militaire laconique, la rĂ©alitĂ© complexe et sanglante d’une crise sĂ©curitaire qui ronge le Nord-Ouest du Nigeria depuis plus d’une dĂ©cennie.
Abuja / Katsina (Nigeria), le 7 mars 2026 — Le communiquĂ© est tombĂ© avec la sĂ©cheresse habituelle des bulletins de victoire militaire. L’armĂ©e nigĂ©riane a annoncĂ© jeudi avoir tuĂ© quarante-cinq « bandits » lors d’un affrontement survenu dans l’État de Katsina, dans le Nord-Ouest du pays, après que des groupes armĂ©s ont tentĂ© de s’emparer de troupeaux de bĂ©tail appartenant Ă des communautĂ©s locales. Aucun bilan cĂ´tĂ© militaire n’a Ă©tĂ© communiquĂ©. Aucun nom, aucune identitĂ©, aucune procĂ©dure judiciaire. Quarante-cinq hommes morts, une ligne de plus dans le long registre d’une guerre qui ne dit pas son nom.
L’opĂ©ration de Katsina : ce que l’on sait
Selon le porte-parole de l’armĂ©e nigĂ©riane, des unitĂ©s des Forces ArmĂ©es du Nigeria (Nigerian Army) ont Ă©tĂ© dĂ©pĂŞchĂ©es en urgence après des signalements d’incursions armĂ©es dans plusieurs localitĂ©s rurales de l’État de Katsina. Des groupes de bandits, lourdement armĂ©s, auraient tentĂ© de s’emparer de tĂŞtes de bĂ©tail ressource vitale pour les communautĂ©s agropastorales de la rĂ©gion avant d’ĂŞtre interceptĂ©s par les forces rĂ©gulières.
L’affrontement, dont la durĂ©e et la localisation exacte n’ont pas Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©es, aurait tournĂ© Ă l’avantage des militaires nigĂ©rians, qui revendiquent la neutralisation de quarante-cinq assaillants, la saisie d’armes lĂ©gères et la libĂ©ration de plusieurs civils retenus en otages. Les autoritĂ©s militaires ont qualifiĂ© l’opĂ©ration de « succès total » et promis de poursuivre la pression sur les groupes armĂ©s opĂ©rant dans la rĂ©gion.
Ces Ă©lĂ©ments, pour l’heure, ne peuvent ĂŞtre vĂ©rifiĂ©s de manière indĂ©pendante. Katsina, comme les États voisins de Zamfara, Sokoto et Kebbi, est une zone Ă accès extrĂŞmement restreint pour les journalistes et les organisations humanitaires, ce qui rend toute vĂ©rification de terrain quasi impossible dans l’immĂ©diat.
Katsina, Ă©picentre d’une violence endĂ©mique
L’État de Katsina n’est pas un terrain inconnu de la violence. Frontalier du Niger au nord, il constitue depuis plusieurs annĂ©es l’un des Ă©picentres les plus meurtriers de la crise du banditisme armĂ© qui dĂ©vaste le Nord-Ouest nigĂ©rian. Des groupes hĂ©tĂ©rogènes dĂ©serteurs, mercenaires, criminels organisĂ©s, anciens Ă©leveurs spoliĂ©s y ont progressivement constituĂ© des milices autonomes capables de tenir tĂŞte Ă l’armĂ©e rĂ©gulière, d’attaquer des convois, de prendre des villages en otage et de rançonner des populations entières.
Le vol de bĂ©tail, ou « cattle rustling », est au cĹ“ur de cette Ă©conomie de prĂ©dation. Dans un contexte de compĂ©tition exacerbĂ©e pour les ressources naturelles terres arables, pâturages, points d’eau, le bĂ©tail constitue Ă la fois un capital Ă©conomique majeur et un enjeu de pouvoir symbolique entre communautĂ©s d’Ă©leveurs peuls et d’agriculteurs sĂ©dentaires. Les troupeaux volĂ©s alimentent un marchĂ© parallèle florissant, finançant en retour l’achat d’armes de guerre souvent issues des arsenaux libyens dĂ©mantelĂ©s après 2011.
Selon les donnĂ©es du Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), l’État de Katsina a enregistrĂ© plusieurs centaines d’Ă©vĂ©nements violents au cours des douze derniers mois, faisant de cette rĂ©gion l’une des plus instables du continent africain, loin des projecteurs mĂ©diatiques internationaux focalisĂ©s sur le Nord-Est et les exactions de Boko Haram.
La rhétorique militaire face aux questions de fond
Le terme de « bandits », systĂ©matiquement utilisĂ© par les autoritĂ©s militaires et politiques nigĂ©rianes pour dĂ©signer les groupes armĂ©s du Nord-Ouest, est lui-mĂŞme rĂ©vĂ©lateur d’une stratĂ©gie de communication soigneusement entretenue. En les qualifiant de simples criminels plutĂ´t que d’insurgĂ©s ou de groupes armĂ©s organisĂ©s, l’État nigĂ©rian refuse implicitement toute reconnaissance politique de leur existence et se prĂ©munit contre l’obligation d’engager un dialogue ou des nĂ©gociations.
Or, la rĂ©alitĂ© de terrain est bien plus complexe. Certains de ces groupes ont dĂ©veloppĂ© des structures de commandement sophistiquĂ©es, nĂ©gocient des cessez-le-feu locaux, prĂ©lèvent des taxes sur les populations et exercent une forme de gouvernance parallèle dans les zones qu’ils contrĂ´lent. Des chercheurs de l’Institut de Relations Internationales du Nigeria (NIIA) et de l’UniversitĂ© de Maiduguri ont documentĂ© ces dynamiques, appelant depuis plusieurs annĂ©es Ă une approche plus nuancĂ©e et Ă l’intĂ©gration de voies de sortie politique dans la rĂ©ponse Ă la crise.
La question des pertes civiles et des bavures militaires se pose Ă©galement avec acuitĂ©. Des organisations de dĂ©fense des droits humains, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont rĂ©gulièrement documentĂ© des opĂ©rations aĂ©riennes et terrestres au cours desquelles des civils ont Ă©tĂ© tuĂ©s ou blessĂ©s, prĂ©sentĂ©s ensuite comme des combattants neutralisĂ©s. Sans accès indĂ©pendant aux zones d’opĂ©ration, ces allĂ©gations restent difficiles Ă Ă©tablir formellement mais elles alimentent une mĂ©fiance profonde des populations locales envers les forces de sĂ©curitĂ©.
Le prĂ©sident Tinubu face Ă l’Ă©preuve sĂ©curitaire
Pour le prĂ©sident Bola Tinubu, arrivĂ© au pouvoir en mai 2023, la crise sĂ©curitaire du Nord-Ouest reprĂ©sente l’un des dĂ©fis les plus Ă©pineux de son mandat. Son prĂ©dĂ©cesseur, Muhammadu Buhari lui-mĂŞme originaire de Katsina n’Ă©tait pas parvenu Ă endiguer le phĂ©nomène malgrĂ© plusieurs annĂ©es d’opĂ©rations militaires intensifiĂ©es, de dĂ©clarations de zones de conflit et de tentatives de nĂ©gociation avec certains chefs de bande.
L’administration Tinubu a hĂ©ritĂ© d’une situation dĂ©gradĂ©e : plus de quatre millions de personnes dĂ©placĂ©es dans le Nord-Ouest et le Nord-Centre selon les dernières estimations du Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (OCHA), des activitĂ©s agricoles effondrĂ©es dans des zones entières, une insĂ©curitĂ© alimentaire galopante et une jeunesse dĂ©sĹ“uvrĂ©e que les groupes armĂ©s continuent de recruter massivement.
La rĂ©ponse du gouvernement fĂ©dĂ©ral s’est jusqu’ici articulĂ©e autour d’une intensification des opĂ©rations militaires y compris des frappes aĂ©riennes et de programmes de dĂ©sarmement volontaire aux rĂ©sultats mitigĂ©s. Certains gouverneurs d’États, dont celui de Zamfara, ont expĂ©rimentĂ© des accords locaux avec des chefs bandits, suscitant la controverse mais obtenant parfois des accalmies temporaires.
Une crise oubliée, des victimes invisibles
Ce qui frappe, dans cette tragĂ©die nigĂ©riane, c’est l’indiffĂ©rence relative qu’elle suscite Ă l’Ă©chelle internationale. LĂ oĂą les attaques de Boko Haram dans le Nord-Est mobilisent mĂ©dias et diplomates du monde entier, la crise du banditisme armĂ© dans le Nord-Ouest pourtant plus meurtrière en nombre absolu de victimes civiles ces dernières annĂ©es demeure largement invisible sur les radars de l’opinion mondiale.
Les populations paysannes de Katsina, de Zamfara ou de Sokoto paient pourtant un tribut effroyable : enlèvements contre rançon, massacres de villages, destruction de rĂ©coltes, viols systĂ©matiques utilisĂ©s comme arme de terreur. Des enfants qui ne vont plus Ă l’Ă©cole par crainte des attaques. Des familles entières qui ont tout abandonnĂ© pour se rĂ©fugier dans des camps de fortune aux abords des villes.
Quarante-cinq morts annoncĂ©s vendredi par l’armĂ©e nigĂ©riane. Un chiffre qui ne dit rien des circonstances prĂ©cises, des identitĂ©s, des histoires. Un chiffre qui, demain, sera dĂ©jĂ recouvert par la poussière du prochain communiquĂ©.
La paix, horizon toujours repoussé
La solution militaire, aussi nĂ©cessaire soit-elle dans l’urgence, a montrĂ© ses limites criantes. Dix ans d’opĂ©rations intensives n’ont pas affaibli durablement les groupes armĂ©s du Nord-Ouest ils les ont parfois renforcĂ©s, en alimentant un cycle de vengeances et de recrutements. La vĂ©ritable sortie de crise, selon la quasi-totalitĂ© des analystes sĂ©rieux, implique une combinaison d’actions que le Nigeria peine Ă articuler : dĂ©veloppement Ă©conomique des zones rurales enclavĂ©es, rĂ©forme foncière, gestion concertĂ©e des ressources pastorales, dĂ©sarmement accompagnĂ© de rĂ©intĂ©gration sociale et, au bout du chemin, un dialogue politique inclusif.
Le Nigeria, première Ă©conomie africaine et nation de 220 millions d’habitants, en a les moyens. La question est celle de la volontĂ©.
En attendant, Ă Katsina, les bergers comptent leurs bĂŞtes. Et les familles comptent leurs morts.

