Ce qui ressemblait hier encore Ă une fusion politique indestructible rĂ©vèle aujourd’hui ses fractures. Entre le prĂ©sident Bassirou Diomaye Faye, qui bâtit mĂ©thodiquement sa propre base politique, et le Premier ministre Ousmane Sonko, qui refuse de disparaĂ®tre dans l’ombre de son protĂ©gĂ©, le SĂ©nĂ©gal assiste, mĂ©dusĂ©, Ă la lente dĂ©sintĂ©gration d’un mythe fondateur.
Dakar (SĂ©nĂ©gal), le 8 mars 2026 — Il y a encore deux ans, ce slogan enflammait les rues de Dakar et les rĂ©seaux sociaux du continent tout entier : « Sonko moy Diomaye, Diomaye moy Sonko » Sonko c’est Diomaye, Diomaye c’est Sonko. Une seule âme, deux corps. Un projet, deux hommes fusionnĂ©s dans le mĂŞme combat, la mĂŞme colère, la mĂŞme espĂ©rance. Des centaines de milliers de SĂ©nĂ©galais avaient cru Ă cette alchimie rare, Ă ce tandem rĂ©volutionnaire qui allait enfin briser les chaĂ®nes d’un système politique perçu comme verrouillĂ© par une oligarchie vieillissante.
Ce samedi 7 mars 2026, au King Fahd Palace de Dakar, ce mythe a pris un sĂ©rieux coup dans l’aile. Et peut-ĂŞtre, selon plusieurs observateurs, le coup de grâce.
King Fahd Palace : le jour oĂą la mise Ă mort est devenue publique
L’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de la coalition « Diomaye PrĂ©sident » devait ĂŞtre un moment de communion validation des textes fondateurs, affichage de l’unitĂ© de la majoritĂ©, selfies fraternels pour les photographes. Elle s’est muĂ©e en règlement de comptes politique d’une brutalitĂ© rarement vue dans une dĂ©mocratie aussi policĂ©e que le SĂ©nĂ©gal.
Ce samedi 7 mars 2026, au King Fahd, c’Ă©tait censĂ© ĂŞtre l’apothĂ©ose de la coalition « Diomaye PrĂ©sident » : validation des textes, discours d’unitĂ©, selfies de famille. Ça a virĂ© Ă la curĂ©e publique contre Ousmane Sonko… avec le prĂ©sident dans la salle, qui regarde, Ă©coute et ne dit rien.
Le ministre de l’Environnement, Dr Abdourahmane Diouf, a ouvert les hostilitĂ©s avec une prĂ©cision chirurgicale. Frontalement, il a affirmĂ© que la Coalition Diomaye PrĂ©sident est Ă l’origine de la victoire de Diomaye Faye Ă la PrĂ©sidentielle : « Personne ne pourra réécrire l’histoire, c’est la Coalition Diomaye PrĂ©sident qui a Ă©lu le prĂ©sident Diomaye Faye. » Une charge directe contre Sonko, qui avait proclamĂ© haut et fort que 90% de l’Ă©lectorat de Diomaye provenait du PASTEF et non des alliĂ©s de la coalition.
Mais le ministre est allĂ© plus loin encore. Lors de cette rencontre politique, il a Ă©voquĂ© la question des responsabilitĂ©s institutionnelles : « Le pays a actuellement beaucoup de gardiens. Il y a les gardiens de foot, les gardiens de portes, les gardiens de voitures, mais nous ne reconnaissons qu’un seul gardien : le gardien de la Constitution » une rĂ©ponse cinglante Ă Sonko, qui s’Ă©tait autoproclamĂ© « Gardien de la RĂ©volution » Ă l’AssemblĂ©e nationale.
Abdourahmane Diouf a également lancé, sans complexe, la campagne pour la réélection de Diomaye Faye à la Présidentielle prévue en 2029, déclarant : « Nous ne te demandons pas ton avis. Tu peux y réfléchir, mais nous, nous vous avons choisi pour nous représenter. »
Quant au prĂ©sident de la RĂ©publique ? Il applaudit poliment, prend des notes, pose pour les photos… mais ne recadre personne. Message reçu cinq sur cinq dans le landerneau politique : quand tes propres ministres te tapent dessus en ta prĂ©sence et que tu laisses faire, c’est que tu valides, au minimum.
Le choc des légitimités : révolution contre institution
Pour comprendre ce qui se joue au SĂ©nĂ©gal, il faut saisir la nature profonde du conflit qui oppose ces deux hommes. Ce n’est pas, contrairement aux apparences, une simple querelle d’Ă©gos ou une rivalitĂ© de palais. Ce qui se joue n’est pas une simple querelle d’Ă©gos. C’est un choc de lĂ©gitimitĂ©s. Sonko incarne la rue, la jeunesse, la base militante qui s’est battue pendant des annĂ©es, qui a manifestĂ©, qui a Ă©tĂ© gazĂ©e, emprisonnĂ©e, endeuillĂ©e. Pour beaucoup de ses partisans, Diomaye n’est prĂ©sident que par procuration. Un dĂ©putĂ© PASTEF l’avait dit sans dĂ©tour : « Le prĂ©sident Bassirou Diomaye Faye n’est pas notre leader politique. »
De l’autre cĂ´tĂ© de l’Ă©chiquier, Diomaye incarne l’institution. Il dĂ©tient les attributs constitutionnels, la coalition des maires, la lĂ©gitimitĂ© des urnes. Depuis le Palais, il construit une base politique autonome, indĂ©pendante de l’appareil du PASTEF, avec le ralliement annoncĂ© de 300 maires autour de sa coalition.
Dans son allocution, Bassirou Diomaye Faye a tenu Ă clarifier la ligne stratĂ©gique de son camp en rappelant que l’objectif principal reste la consolidation de l’action gouvernementale face aux forces adverses : « Vous n’avez qu’un seul adversaire et c’est l’opposition », a-t-il dĂ©clarĂ© devant les responsables et militants de la coalition. Un message d’unitĂ© en façade. Mais dans l’arrière-cour, les signaux envoyĂ©s ce samedi sont d’une tout autre nature.
L’arrangement qui vole en Ă©clats
L’architecture du pouvoir imaginĂ©e au lendemain de la victoire de mars 2024 reposait sur un pacte implicite, presque naĂŻf dans sa formulation. L’arrangement implicite ? Diomaye occupe le Palais, Sonko tient la Primature. Deux tĂŞtes, un seul cerveau. Du moins, c’est ce que Sonko avait prĂ©vu.
La rĂ©alitĂ© du pouvoir en a dĂ©cidĂ© autrement. Dès les premiers mois du mandat, des divergences de fond ont commencĂ© Ă sourdre, notamment sur la gestion Ă©conomique. Après la rĂ©vĂ©lation d’un stock de plus de 11 milliards de dollars de dettes non dĂ©clarĂ©es par l’administration prĂ©cĂ©dente, le FMI avait gelĂ©, en 2024, un programme de financement de 1,8 milliard de dollars. Cette dĂ©cision a exacerbĂ© les tensions entre la PrĂ©sidence et le Premier ministre. Ousmane Sonko adopte une position ferme face aux propositions de restructuration du FMI, refusant certaines mesures jugĂ©es inacceptables, tandis que Bassirou Diomaye Faye privilĂ©gie une approche plus diplomatique, visant Ă rassurer les marchĂ©s.
Ce clivage Ă©conomique souverainisme radical contre pragmatisme institutionnel s’est progressivement superposĂ© Ă une rivalitĂ© de positionnement qui empoisonne dĂ©sormais le quotidien du gouvernement.
Sonko ne partira pas. Pas encore.
Face Ă l’avalanche de signaux hostiles, la question brĂ»lante est celle que chaque observateur se pose : Sonko va-t-il claquer la porte ? La rĂ©ponse, pour l’heure, est non. Et pour cause.
Il tient toujours le robinet lĂ©gislatif via le PASTEF. Ses ministres sont encore en poste et pas les moins stratĂ©giques. Il sait que s’il part maintenant, l’opinion le tiendra pour responsable du chaos qui suivra. Et il prĂ©pare dĂ©jĂ 2029 en mode « victime du système qu’il a lui-mĂŞme portĂ© au pouvoir ».
Dans le camp de Sonko, l’initiative de Diomaye est perçue comme une tentative de contrepoids visant Ă limiter l’influence du Premier ministre au sein du pouvoir. Pendant ce temps, Ousmane Sonko n’exclut pas de retirer son parti du gouvernement et de rejoindre l’opposition si les divergences venaient Ă s’aggraver.
La guerre des images est devenue une guerre de tranchĂ©es. D’un cĂ´tĂ© Sonko qui continue de bomber le torse, de menacer de sortir le PASTEF du gouvernement et de rĂ©pĂ©ter qu’il ne travaille « ni pour Diomaye Faye ni pour personne d’autre, mais pour le SĂ©nĂ©gal ». De l’autre Diomaye qui joue le père calme de la nation… tout en laissant ses lieutenants dĂ©zinguer son Premier ministre Ă bout portant.
Les presses sĂ©nĂ©galaises sonnent l’alerte
La presse nationale, ce samedi 7 mars, n’a pas fait dans la litote. Walf Quotidien adopte un ton alarmiste en titrant « Sonko – Diomaye : prĂ©mices d’un divorce ». Direct News titre sans dĂ©tour « Diomaye – Sonko : l’heure de la rupture ». Tribune affirme que « Diomaye se dĂ©marque de Pastef et trace sa voie ». La couverture mĂ©diatique, dans sa diversitĂ© et son unanimitĂ© de ton, dessine le portrait d’une crise qui n’ose pas encore dire son nom mais dont les contours sont dĂ©sormais parfaitement lisibles.
Derrière les tensions de mars 2026 se profile l’Ă©chĂ©ance dĂ©cisive. Diomaye peut lĂ©galement se reprĂ©senter en 2029. Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side le cĹ“ur du problème : la construction de l’après, la bataille pour l’hĂ©ritage politique de l’alternance, le contrĂ´le du rĂ©cit de la « rupture » promise aux SĂ©nĂ©galais.
Le SĂ©nĂ©gal pris en otage d’une querelle de successeurs
Ce qui devrait inquiĂ©ter au-delĂ du spectacle politique, c’est le coĂ»t rĂ©el de cette dĂ©chirure pour les millions de SĂ©nĂ©galais qui ont votĂ© pour le changement. Une instabilitĂ© sociale accrue, alors que les universitĂ©s connaissent dĂ©jĂ des tensions rĂ©currentes. Une perte de confiance des investisseurs Ă©trangers, attentifs Ă la cohĂ©rence et Ă la stabilitĂ© du gouvernement.
Un pays dont la dette dĂ©passe les 132% du PIB selon les donnĂ©es du gouvernement lui-mĂŞme ne peut se permettre le luxe d’une paralysie politique au sommet de l’État. Les rĂ©formes promises souverainetĂ© alimentaire, exploitation des ressources pĂ©trolières et gazières, rĂ©forme de la justice exigent une cohĂ©rence d’action que la guerre des egos rend chaque jour plus improbable.
Les SĂ©nĂ©galais, eux, commencent Ă afficher leur lassitude. Sur les rĂ©seaux sociaux, la dĂ©sillusion s’exprime sans retenue : « On en a marre. Ces gens ne peuvent nous amener nulle part. » Des voix de plus en plus nombreuses rĂ©clament une clarification institutionnelle et certains, les plus impatients, des Ă©lections anticipĂ©es.
La dĂ©mocratie sĂ©nĂ©galaise Ă l’Ă©preuve de ses propres enfants
L’ironie cruelle de la situation, c’est que c’est le SĂ©nĂ©gal lui-mĂŞme cette dĂ©mocratie longtemps citĂ©e en exemple sur le continent qui est l’otage de ceux-lĂ mĂŞme qui ont promis de le libĂ©rer. Sonko et Diomaye sont les enfants d’un système qu’ils ont jurĂ© de rĂ©former. Ils en reproduisent dĂ©sormais, avec une fidĂ©litĂ© dĂ©concertante, les travers les plus classiques : la personnalisation du pouvoir, la guerre des clans, la confusion entre l’intĂ©rĂŞt partisan et l’intĂ©rĂŞt national.
Diomaye a choisi son camp : Ă©largir la coalition, diluer le poids du PASTEF, mettre Aminata TourĂ© et compagnie en première ligne. Pari risquĂ©. Parce que si Sonko dĂ©cide un jour que la goutte est de trop, il peut faire tomber le gouvernement en 48 heures. Et lĂ , ce ne sera plus une guerre d’images : ce sera une vraie crise d’État.
Pour l’instant, le SĂ©nĂ©gal observe. Il prend note. Il attend. Et il se souvient qu’il a votĂ© pour autre chose.

