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Bangui, le 15 juillet 2026— Il y a des moments dans l’histoire d’une nation oĂą la vĂ©ritĂ© refuse de se laisser habiller. OĂą les discours officiels, aussi bien construits soient-ils, se fracassent contre la rĂ©alitĂ© du terrain. La RĂ©publique Centrafricaine traverse l’un de ces moments.

Et ce moment exige, de ceux qui ont le privilège et la responsabilité de la parole publique, une lucidité sans concession et une honnêteté sans détour.

Ce que nous observons depuis plusieurs semaines n’est pas la succession alĂ©atoire d’incidents sĂ©curitaires dans un pays chroniquement instable.

 C’est la convergence dangereuse de plusieurs lignes de fracture — militaire, communautaire, diplomatique, Ă©conomique — dont chacune, prise isolĂ©ment, serait dĂ©jĂ  prĂ©occupante, mais dont la combinaison dessine quelque chose d’infiniment plus inquiĂ©tant : le portrait d’un pays au bord d’une rechute systĂ©mique.

La RĂ©publique Centrafricaine est Ă  la croisĂ©e des chemins. Et cette fois, l’erreur de route ne sera peut-ĂŞtre pas rĂ©parable.

Am-Dafock : bien plus qu’une attaque frontière

L’offensive du 30 juin 2026 contre Am-Dafock, dans la prĂ©fecture de la Vakaga, a Ă©tĂ© traitĂ©e par les autoritĂ©s de Bangui comme un incident sĂ©curitaire circonscrit, une incursion rebelle parmi d’autres dans cette zone frontalière rĂ©putĂ©e difficile. Le porte-parole du gouvernement a parlĂ© de « retour au calme ». L’Ă©tat-major a Ă©voquĂ© une « reprise de contrĂ´le ». Le prĂ©sident TouadĂ©ra a mis en cause des « combattants Ă©trangers ».

Aucun de ces Ă©lĂ©ments de langage ne tient la distance de l’analyse.

Car Am-Dafock n’est pas une pĂ©riphĂ©rie du conflit centrafricain. C’est l’un de ses baromètres les plus fiables. Cette localitĂ© frontalière avec le Soudan est, depuis plus d’une dĂ©cennie, un point de passage, de financement et de recomposition des groupes armĂ©s qui dĂ©stabilisent le pays. Quand Am-Dafock brĂ»le, c’est rarement le seul feu allumĂ©. C’est presque toujours le premier d’une sĂ©rie.

Ce qui rend l’attaque du 30 juin qualitativement diffĂ©rente des prĂ©cĂ©dentes incursions, c’est son niveau de coordination et d’internationalisation. La coalition qui a frappĂ© — FPRC de Nourredine Adam, MDRPC d’Arda Hakouma et dĂ©sormais, selon des sources concordantes, des Ă©lĂ©ments des Forces de Soutien Rapide soudanaises aux cĂ´tĂ©s des rebelles centrafricains — ne s’improvise pas en quelques semaines. Elle suppose une logistique, un financement, une chaĂ®ne de commandement et un renseignement qui dĂ©passent largement la capacitĂ© opĂ©rationnelle de groupes purement locaux.

Une rĂ©bellion qui bĂ©nĂ©ficie de parrains rĂ©gionaux identifiĂ©s est une rĂ©bellion d’un autre ordre. Elle n’obĂ©it plus seulement Ă  la logique des griefs internes centrafricains.

Elle s’inscrit dans un jeu gĂ©opolitique plus large, oĂą la RĂ©publique Centrafricaine est autant un enjeu qu’un acteur — et oĂą ses propres choix d’alliance internationaux, notamment avec Moscou et ses supplĂ©tifs russes, ont produit des effets boomerang que Bangui n’avait peut-ĂŞtre pas pleinement anticipĂ©s.

La question française : réalité, mythe ou instrumentalisation ?

Le spectre du soutien français aux forces de dĂ©stabilisation continue de structurer une grande partie du discours politique intĂ©rieur centrafricain. Et il serait aussi intellectuellement malhonnĂŞte d’en faire le grand rĂ©cit explicatif de toutes les crises que de le balayer d’un revers de main sans examen sĂ©rieux.

La vérité, comme souvent, est plus complexe et moins romanesque que les deux camps ne le souhaitent.

Oui, la France a des intĂ©rĂŞts dans la rĂ©gion — miniers, diplomatiques, gĂ©ostratĂ©giques — qui ont parfois conduit Ă  des politiques Ă©quivoques en Centrafrique depuis l’indĂ©pendance.

Oui, l’Ă©viction de l’influence française par l’arrivĂ©e d’Africa Corps a créé des frustrations rĂ©elles dans les milieux diplomatiques parisiens, qui ne s’en sont jamais cachĂ©s.

Mais non, la persistance des groupes armĂ©s centrafricains, la fragilitĂ© des FACA, la porositĂ© des frontières et la rupture du contrat social dans plusieurs rĂ©gions du pays ne s’expliquent pas par la seule action — rĂ©elle ou supposĂ©e — d’une puissance extĂ©rieure. Elles s’expliquent aussi et d’abord par des dĂ©cennies de prĂ©dation interne, d’État absent, de ressources naturelles non redistribuĂ©es et de gouvernance Ă  gĂ©omĂ©trie variable.

Utiliser le spectre français pour Ă©viter ce bilan-lĂ , c’est instrumentaliser la rhĂ©torique anticoloniale pour protĂ©ger un rĂ©gime de ses propres responsabilitĂ©s. Et ce dĂ©tournement-lĂ , Afrique en Plus ne peut pas le cautionner — quel que soit le camp qui en use.

Boali : le feu qui couve aux portes de la capitale

Pendant que tous les regards Ă©taient tournĂ©s vers le nord-est, un autre front s’ouvrait silencieusement Ă  quelques dizaines de kilomètres de Bangui. Boali.

Les tensions intercommunautaires qui montent dans cette zone stratĂ©gique — aux confins de la rĂ©gion du plateau, sur l’un des axes d’approvisionnement encore fonctionnels de la capitale — sont peut-ĂŞtre le signal d’alarme le plus grave que ce pays ait reçu depuis longtemps. PrĂ©cisĂ©ment parce qu’il n’arrive pas sous la forme d’une attaque militaire frontale, identifiable, attribuable. Il arrive sous la forme la plus insidieuse qui soit : la montĂ©e lente et mĂ©thodique des peurs identitaires, l’affrontement entre communautĂ©s chrĂ©tiennes et musulmanes que des acteurs locaux entretiennent avec une patience qui trahit une intention.

Ceux qui ont vĂ©cu 2013-2014 savent exactement ce que signifie ce type d’escalade quand personne n’intervient Ă  temps. Ils savent comment une rumeur devient un incident, comment un incident devient une milice, comment une milice devient un massacre. Ils savent que la violence communautaire, une fois dĂ©clenchĂ©e Ă  grande Ă©chelle, ne se contrĂ´le plus depuis un bureau de Bangui.

Si la violence religieuse reprend Ă  Boali, c’est toute la rĂ©gion du plateau qui peut s’embraser, coupant la capitale de ses derniers corridors d’approvisionnement et plongeant le pays dans un chaos dont nous n’oserons pas dĂ©crire ici toutes les consĂ©quences — parce que nous les connaissons. Parce que nous les avons dĂ©jĂ  vĂ©cues. Parce que nous ne voulons pas les revivre.

La dialectique des deux fronts : hasard ou stratégie ?

La simultanéité des deux crises — Am-Dafock au nord-est, Boali aux portes de Bangui — mérite une lecture qui dépasse la simple coïncidence temporelle.

Un analyste militaire aguerri vous dira que l’ouverture simultanĂ©e de deux fronts distincts dans un pays aux capacitĂ©s de rĂ©ponse limitĂ©es n’est presque jamais accidentelle. Elle rĂ©pond Ă  une logique de saturation des capacitĂ©s de riposte : forcer l’adversaire Ă  choisir entre deux prioritĂ©s Ă©galement urgentes, sachant qu’il ne peut pas rĂ©pondre efficacement aux deux en mĂŞme temps.

Si tel est bien le cas en Centrafrique en ce milieu de l’annĂ©e 2026, alors nous ne sommes plus face Ă  des groupes armĂ©s opportunistes qui exploitent un vide sĂ©curitaire. Nous sommes face Ă  une architecture de dĂ©stabilisation, coordonnĂ©e, planifiĂ©e, dotĂ©e d’une vision stratĂ©gique que l’État centrafricain, Ă  ce stade, ne semble pas encore avoir pleinement mesurĂ©e — ou n’a pas encore les moyens de contrer efficacement.

Ce que le président Touadéra doit faire — maintenant

Afrique en Plus n’est pas un organe d’opposition. Nous ne souhaitons pas l’instabilitĂ© de la RĂ©publique Centrafricaine. Nous ne sommes pas les avocats des rebelles, ni les procureurs du rĂ©gime. Nous sommes les avocats du peuple centrafricain — de ces millions de femmes et d’hommes qui ont payĂ©, de leur sang et de leur dignitĂ©, le prix des guerres des autres.

Et c’est en leur nom que nous formulons les exigences suivantes, sans Ă©gard pour leur commoditĂ© politique.

Premièrement, la transparence sur les alliances militaires. Le gouvernement centrafricain entretient des relations sĂ©curitaires avec plusieurs acteurs — Africa Corps, forces rwandaises, MINUSCA — dont les termes exacts, les mandats rĂ©els et les zones d’opĂ©ration restent largement opaques pour l’opinion publique nationale. Cette opacitĂ© nourrit les rumeurs et affaiblit la lĂ©gitimitĂ© des opĂ©rations conduites. Un État qui ne peut pas expliquer Ă  ses citoyens qui combat en son nom, et Ă  quelles conditions, est un État qui gouverne de facto dans un angle mort dĂ©mocratique.

Deuxièmement, un dialogue inclusif d’urgence, Ă  Am-Dafock comme Ă  Boali. Pas une rĂ©union de façade entre reprĂ©sentants triĂ©s sur le volet. Un dialogue rĂ©el, associant les chefs religieux, les reprĂ©sentants des communautĂ©s en tension, les leaders locaux des zones affectĂ©es — avec des mĂ©diateurs indĂ©pendants et des engagements vĂ©rifiables. Les discours sur la cohĂ©sion sociale ne valent rien sans les mĂ©canismes institutionnels qui la garantissent.

Troisièmement, une clarification diplomatique ferme adressĂ©e Ă  la France, au Tchad, au Soudan et Ă  tout autre acteur rĂ©gional dont les ressortissants armĂ©s opèrent sur le sol centrafricain. La souverainetĂ© n’est pas un mot. C’est une ligne Ă  dĂ©fendre diplomatiquement avant que les armes n’aient Ă  le faire.

Quatrièmement, un plan Ă©conomique d’urgence pour la rĂ©gion de la Vakaga. Car les rĂ©bellions ne naissent pas dans le vide. Elles naissent dans l’abandon. Dans les zones oĂą l’État n’a jamais existĂ© autrement que comme une autoritĂ© qui prĂ©lève sans jamais redistribuer, la rĂ©bellion est une rĂ©ponse rationnelle Ă  une injustice structurelle. SĂ©curiser sans dĂ©velopper, c’est Ă©teindre un incendie avec un verre d’eau.

L’espoir existe. Mais il a une condition.

Le titre de ce journal porte un mot qui nous engage : Plus. Plus de rigueur, plus de vĂ©ritĂ©, plus d’exigence envers ceux qui gouvernent comme envers ceux qui contestent. Plus d’Afrique, aussi — dans sa complexitĂ© rĂ©elle, loin des simplifications commodes.

L’espoir pour la RĂ©publique Centrafricaine n’est pas une chimère. Ce pays a survĂ©cu Ă  des crises que bien d’autres n’auraient pas traversĂ©es. Il a une jeunesse, des ressources, une rĂ©silience qui forcent le respect. Il a aussi, dans ses meilleurs moments, une capacitĂ© au dialogue et au pardon qui devrait ĂŞtre une leçon pour des nations bien plus stables.

Mais cet espoir a une condition inéchangeable : la volonté politique sincère de choisir le pays plutôt que le régime, la paix durable plutôt que la stabilité de façade, et la transparence plutôt que la communication.

Si cette volontĂ© est au rendez-vous, la RĂ©publique Centrafricaine peut encore choisir son chemin Ă  cette croisĂ©e des chemins. Si elle ne l’est pas — si les pressions extĂ©rieures, les jeux d’alliances et les intĂ©rĂŞts de caste continuent de dicter les prioritĂ©s au dĂ©triment de l’intĂ©rĂŞt national — alors ce ne sera pas une nouvelle guerre qui s’abattra sur ce pays. Ce sera la rĂ©surgence de l’ancienne, plus profonde, plus longue et plus dĂ©vastatrice que toutes celles qui ont prĂ©cĂ©dĂ©.

Le chaos ne prĂ©vient pas. Il s’installe dans les silences qu’on aurait dĂ» remplir d’actes.

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