WASHINGTON, 05 Mars 2026– L’administration Trump a franchi lundi un cap significatif dans la gestion de la crise séculaire qui déchire l’Est de la République démocratique du Congo. En imposant des sanctions financières directes aux Forces rwandaises de défense (RDF) et à quatre de ses plus hauts gradés, Washington n’a pas seulement envoyé une mise en demeure à son allié historique de Kigali ; il a tenté de redonner du crédit aux Accords de Washington, ce traité de paix dont il s’était fait le garant en décembre dernier.
Mais trois jours après cette annonce fracassante, une question obsède les chancelleries et les populations civiles prises en étau entre les laves du Nyiragongo et les tirs de roquettes : ces mesures changeront-elles enfin la donne sur le terrain, ou risquent-elles au contraire de plonger la région des Grands Lacs dans un chaos diplomatique et militaire encore plus grand ?
La fin de l’impunitĂ© pour les « architectes » de la guerre ?
Le TrĂ©sor amĂ©ricain a Ă©tĂ© d’une rare prĂ©cision dans ses accusations. La dĂ©cision vise nommĂ©ment le chef d’Ă©tat-major de l’armĂ©e rwandaise, Vincent Nyakarundi, et le commandant des forces spĂ©ciales, Stanislas Gashugi. Ils sont accusĂ©s d’ĂŞtre les « architectes » de l’offensive Ă©clair du M23 qui, en quelques semaines, a arrachĂ© aux forces congolaises les citĂ©s stratĂ©giques de Goma, Bukavu, et plus rĂ©cemment Uvira.
La Maison-Blanche ne parle plus de simples « allĂ©gations ». Les services du TrĂ©sor affirment en effet que des « milliers de soldats rwandais » sont dĂ©ployĂ©s sur le sol congolais, appuyant l’insurrection avec des moyens technologiques de pointe : brouilleurs GPS, systèmes de dĂ©fense anti-aĂ©rienne, et drones. « Les offensives du M23 n’auraient pas Ă©tĂ© possibles sans le soutien actif et la complicitĂ© des RDF », a tranchĂ© le secrĂ©taire au TrĂ©sor, Scott Bessent, exigeant un « retrait immĂ©diat » des troupes de Kigali.
Ces sanctions gèlent les avoirs américains des entités visées et, surtout, interdisent à toute personne ou entreprise américaine de transiger avec elles. C’est un coup dur pour l’image de l’armée rwandaise, fer de lance d’un régime qui a bâti sa respectabilité internationale sur sa discipline et son professionnalisme, y compris dans ses missions de maintien de la paix en Centrafrique ou au Mozambique.
Kigali contre-attaque sur le terrain diplomatique
Sans surprise, la réponse de Kigali ne s’est pas fait attendre. Par la voix de son porte-parole, le gouvernement rwandais a dénoncé des sanctions « injustes » qui « présentent mal la réalité et déforment les faits ».
Dans un jeu de miroirs accusateur, le Rwanda contre-attaque sur le terrain juridique et moral. Il rappelle que les Accords de Washington engageaient Kinshasa à « mettre fin de manière irrĂ©versible » Ă la collaboration avec les FDLR (Forces dĂ©mocratiques de libĂ©ration du Rwanda). Ces rebelles hutus, dont certains sont liĂ©s au gĂ©nocide des Tutsi en 1994, combattent toujours aux cĂ´tĂ©s de l’armĂ©e congolaise contre le M23. Kigali estime que les « attaques de drones » et les « offensives terrestres » de la coalition gouvernementale congolaise, Ă©paulĂ©e par des mercenaires Ă©trangers et des milices ethniques « Wazalendo », constituent des violations permanentes du cessez-le-feu.
Pour l’exĂ©cutif rwandais, ces sanctions ne sont donc qu’une lecture Ă sens unique d’un conflit dont les racines plongent dans les traumatismes de 1994. « ProtĂ©ger notre pays est un insigne d’honneur », a rĂ©torquĂ© l’armĂ©e rwandaise, refusant de courber l’Ă©chine.
Une région sous haute tension
Sur le terrain humanitaire, l’impact est immĂ©diat : la peur. Dans les camps de dĂ©placĂ©s autour de Goma, oĂą des centaines de milliers de personnes vivent sous des bâches, on redoute une nouvelle escalade. « Les sanctions, c’est bien, mais nous, ce qu’on veut, c’est rentrer chez nous », tĂ©moignait un habitant du Nord-Kivu joint par nos soins. Les combats ont rĂ©cemment menacĂ© la ville stratĂ©gique de Kisangani, situĂ©e Ă des centaines de kilomètres des lignes de front traditionnelles, signe que la guerre pourrait entrer dans une phase de dĂ©stabilisation profonde du territoire congolais.
L’autre consĂ©quence, plus insidieuse, pourrait ĂŞtre rĂ©gionale. Les sanctions contre les RDF menacent de compromettre la stabilitĂ© du Mozambique, oĂą près de 4 000 soldats rwandais sont dĂ©ployĂ©s pour combattre l’État islamique et sĂ©curiser les investissements gaziers de majors occidentales. Les États-Unis devront-ils choisir entre la paix dans l’Est du Congo et la lutte contre le terrorisme en Afrique australe ?
L’ultimatum de Washington
L’administration Trump, par la voix de son secrĂ©taire d’État adjoint, a prĂ©venu qu’elle Ă©tait « prĂŞte Ă utiliser tous les outils Ă sa disposition » pour faire respecter les accords. En qualifiant le prĂ©sident Trump de « PrĂ©sident de la Paix », le TrĂ©sor amĂ©ricain a placĂ© la barre très haut.
Pour l’Est de la RDC, ces sanctions sont une reconnaissance tardive mais cinglante de l’ingĂ©rence rwandaise. Pour Paul Kagame, c’est un dĂ©saveu public sans prĂ©cĂ©dent de la part d’un alliĂ© occidental clĂ©. L’avenir immĂ©diat de la rĂ©gion se jouera dans les prochains jours : soit Kigali plie et retire ses troupes, ouvrant la voie Ă un dĂ©sarmement contraint du M23 ; soit le rĂ©gime rwandais, se sentant acculĂ©, double la mise militaire, transformant un conflit rĂ©gional en une confrontation internationale ouverte. Une chose est sĂ»re : les accords de Washington sont en soins intensifs, et leur survie dĂ©terminera le sort de millions de Congolais.

