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Le président centrafricain a juré, vendredi lors du déjeuner de presse, n’avoir ni mauvaise intention ni mauvais cœur envers son « frère » Dologuélé. Pourtant, l’opposant reste sans passeport, élu sans siège, citoyen sans certitude. Ce n’est pas une affaire administrative. C’est une affaire d’État. Et nous refusons de faire semblant de ne pas le voir.

Le Président Faustin Archange Touadéra a l’art des déclarations apaisantes. Vendredi, depuis le palais de la renaissance, il a répété avec une tranquillité déconcertante qu’il n’avait « aucune intention, ni cœur du mal » à l’égard de Monsieur Anicet-Georges Dologuélé, qu’il a pris soin d’appeler son « frère ». Belle formule. Mais en politique, ce ne sont pas les mots qui gouvernent. Ce sont les actes. Et les actes, en Centrafrique, racontent une tout autre histoire.

Car pendant que le président parle de fraternité, son administration refuse à sieur Anicet Georges Dologuélé le document le plus élémentaire que tout État doit à ses citoyens : un passeport. Pendant que le chef de l’État invoque la sérénité, l’Agence nationale des élections a pourtant bien déclaré cet homme vainqueur d’une élection législative. Élu. Sans siège. Centrafricain. Sans papiers. On appelle cela une contradiction. Certains juristes ont un mot plus précis : une persécution administrative.

« En Centrafrique comme ailleurs, les actes du gouvernement engagent toujours le chef de l’État. Les mots doux ne délient pas les responsabilités. »

La loi de 1961 : un texte ou une arme ?

Le gouvernement centrafricain a sorti de ses tiroirs la loi de 1961 sur la nationalité. Un texte vénérable, certes. Mais une loi n’existe pas en dehors de son application. Et la question que tout juriste sérieux doit poser est simple, brutale et incontournable : cette loi de 1961 est-elle appliquée de manière uniforme à tous les citoyens centrafricains, ou est-elle sortie ponctuellement, chirurgicalement, uniquement lorsqu’il s’agit de gêner un adversaire politique du pouvoir en place ?

La réponse, que chacun connaît sans oser la formuler tout à fait, est dans la question. Parce que si cette loi s’appliquait réellement à tous, sans exception et sans faveur, il faudrait alors auditer la nationalité de nombre de personnalités proches du pouvoir dont les situations juridiques ne sont pas moins complexes que celle de Monsieur Dologuélé. On attend cette cohérence. On ne la voit pas venir.

Les faits en question

Anicet-Georges Dologuélé, ancien Premier ministre et figure de l’opposition centrafricaine, s’est vu refuser le renouvellement de son passeport par les autorités de Bangui. Et dernièrement son passeport diplomatique délivré comme ancien premier ministre a été saisi par le ministère de l’intérieur.

L’Agence nationale des élections l’a pourtant déclaré vainqueur hier vendredi 08 Mai 2026 au deuxième tour des élections législatives. Le Conseil constitutionnel avait statué sur des contentieux électoraux connexes le 14 novembre 2025.

Le gouvernement invoque la loi de 1961 sur la nationalité pour justifier une situation qui confine, juridiquement, à une apatridie provisoire imposée par l’État à l’un de ses propres citoyens.

L’apatridie : le mot qui devrait faire trembler

Parlons-en, de ce mot. L’apatridie — même provisoire, même partielle, même habillée en procédure administrative — est l’une des conditions les plus dramatiques que le droit international reconnaisse. C’est l’état de celui que son propre État ne reconnaît plus, ou reconnaît à géométrie variable. La Convention de 1954 relative au statut des apatrides existe précisément parce que l’histoire a montré ce que les régimes font aux individus quand ils décident de jouer avec leur appartenance nationale.

La République Centrafricaine est signataire d’engagements internationaux. Elle a des obligations. Laisser un citoyen — qui plus est un élu — dans un vide documentaire qui l’empêche de circuler librement, de défendre son mandat, d’exister pleinement sur la scène politique, ce n’est pas une question administrative. C’est une atteinte aux droits fondamentaux. Et aucune loi de 1961, aussi ancienne soit-elle, ne peut légitimer une telle atteinte quand elle est appliquée de façon sélective.

Monsieur le Président, quelques questions sans détour

Première question : Si la loi de 1961 doit être appliquée, pourquoi ne l’est-elle pas à l’ensemble des personnalités dont la double nationalité ou la situation juridique personnelle mériterait le même examen rigoureux ? La loi pour tous, ou la loi pour l’un ?

Deuxième question : Comment un homme déclaré élu par votre propre Autorité nationale des élections peut-il simultanément être traité comme un individu dont la citoyenneté est douteuse ? Qui dit vrai dans votre propre système institutionnel ?

Troisième question : Vous dites vouloir promouvoir la République Centrafricaine. Comment promouvoir un État dont les administrés les plus en vue ne savent pas, un matin, s’ils sont encore citoyens à part entière le soir ?

Ce que le peuple centrafricain voit, lui

Laissons de côté les constructions juridiques un instant. Regardons ce que voient les Centrafricains ordinaires — ceux qui ne sont ni ministres, ni ambassadeurs, ni éditorialistes. Ils voient un homme qui a osé se présenter contre le pouvoir, qui a gagné une élection, et qui se retrouve privé de son passeport. Ils font le calcul, rapidement, sans avoir besoin d’un cours de droit constitutionnel : se battre contre le pouvoir, c’est risquer de perdre ses papiers. C’est le message que l’État envoie, qu’il le veuille ou non.

Et ce message-là est dévastateur. Non pas seulement pour Sieur Dologuélé, qui a les moyens intellectuels et politiques de se défendre. Mais pour le jeune militant de vingt-cinq ans qui observe et qui se demande si l’engagement politique vaut vraiment ce prix. Pour le candidat de demain qui hésitera. Pour la démocratie centrafricaine, qui ne peut pas se construire sur la peur.

« La haine ne construit rien — vous l’avez dit, Monsieur le Président. Alors pourquoi cet acharnement ? Pourquoi ce traitement qui déshonore la loi au lieu de la servir ? »

La paix fragile qu’on ne peut pas se permettre de briser

Il y a, enfin, une dimension qui dépasse les personnes et les partis. La République Centrafricaine sort à peine de décennies de conflits armés, de crises politiques en cascade, de souffrances que le peuple porte dans sa chair. Cette paix — relative, imparfaite, fragile comme du verre soufflé — a un prix. Elle se nourrit de confiance. Elle se construit dans la certitude que les règles du jeu sont les mêmes pour tous. Que la loi protège, qu’elle ne punit pas selon les têtes.

Chaque fois qu’un gouvernement instrumentalise la loi contre un adversaire, il ne frappe pas seulement cet adversaire. Il fracture un peu plus la confiance collective. Il convainc ceux qui doutaient que les institutions ne sont pas des arbitres, mais des armes. Et dans un pays où les armes ont déjà trop parlé, cette conviction-là est particulièrement dangereuse.

Nous, journalistes d’Afrique en Plus, n’inventons rien. Nous écrivons ce que nos yeux voient, ce que nos sources vivent, ce que le droit commande. Et ce que nous voyons aujourd’hui, c’est un État qui joue avec la nationalité de ses citoyens comme s’il s’agissait d’un privilège révocable. Ce n’est pas ainsi que se construit un pays. Ce n’est pas ainsi que s’écrit l’avenir.

La charité bien ordonnée commence par soi-même. Si la loi de 1961 doit s’appliquer, qu’elle s’applique à tous — sans exception, sans crainte, sans faveur. Faute de quoi, les Centrafricains ne verront dans ces procédures qu’une manœuvre de plus. Et à ce petit jeu, Monsieur le Président, c’est toujours la paix fragile du pays que l’on met en danger. Nous ne pouvons plus nous le permettre. Plus jamais.

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