Bangui, le 6 mai 2026— Il y a des confĂ©rences de presse qui ne sont pas des confĂ©rences de presse. Elles sont des actes politiques. Des dĂ©clarations de guerre. Des cris d’alarme lancĂ©s par un homme qui a Ă©puisĂ© les recours discrets et dĂ©cidĂ© que le silence, dĂ©sormais, serait une complicitĂ©.
Ce matin Ă Bangui, Anicet Georges DologuĂ©lĂ© — ancien Premier ministre, prĂ©sident du parti URCA, membre du Conseil d’administration du Fonds pour la Paix de l’Union africaine — a brisĂ© cinq mois de silence. Et il ne l’a pas fait Ă moitiĂ©.
« En donnant la confĂ©rence de presse d’aujourd’hui, je romps un silence de près de cinq mois. »
Ce qu’il a dit ensuite mĂ©rite d’ĂŞtre lu et entendu par chaque Centrafricain, par chaque partenaire international, par chaque institution qui prĂ©tend surveiller l’Ă©tat de la dĂ©mocratie en Afrique centrale. Parce que ce que DologuĂ©lĂ© dĂ©crit n’est pas une querelle personnelle entre deux hommes politiques. C’est le portrait d’un État qui dĂ©vore ses propres règles.
Les faits : un ancien Premier ministre interdit de sortie du territoire
Commençons par les faits bruts, parce que leur accumulation suffit à provoquer la stupeur.
Anicet Georges DologuĂ©lĂ© devait se rendre Ă Addis-Abeba pour coprĂ©sider une retraite stratĂ©gique du Fonds pour la Paix de l’Union africaine aux cĂ´tĂ©s du prĂ©sident de la Commission de l’UA. Il Ă©tait invitĂ© en sa qualitĂ© officielle de prĂ©sident du conseil d’administration de ce fonds — une mission internationale, reconnue, lĂ©gitime, qui engage non seulement sa personne mais la reprĂ©sentation de la RĂ©publique Centrafricaine au sein des institutions panafricaines.
Il n’est pas parti.
Les autoritĂ©s centrafricaines lui ont signifiĂ© qu’il n’avait droit Ă aucun passeport centrafricain. Ni ordinaire, ni diplomatique. Son passeport diplomatique — auquel il a droit en sa qualitĂ© d’ancien chef de gouvernement — lui a Ă©tĂ© physiquement confisquĂ© Ă l’aĂ©roport de Bangui, sur ordre direct du ministre de l’IntĂ©rieur.
C’est le procureur de la RĂ©publique lui-mĂŞme qui a dĂ» intervenir pour exiger que le document lui soit restituĂ©. Un procureur qui, dans le mĂŞme mouvement, est accusĂ© par DologuĂ©lĂ© de s’ĂŞtre prĂŞtĂ© Ă des « ordonnances maladroites » au service d’une dĂ©cision politique dĂ©guisĂ©e en acte judiciaire.
Un ancien Premier ministre. Interdit de sortie. Sur ordre de l’exĂ©cutif. En violation d’une dĂ©cision du Conseil constitutionnel.
Prenons le temps de mesurer l’Ă©normitĂ© de ce que cela reprĂ©sente.
Le Conseil constitutionnel bafoué : quand la décision de justice ne protège plus personne
Pour comprendre la gravitĂ© de ce qui se passe, il faut remonter Ă l’origine de l’affaire.
En aoĂ»t 2025, Anicet Georges DologuĂ©lĂ© a officiellement renoncĂ© Ă la nationalitĂ© française. Une dĂ©cision volontaire, assumĂ©e publiquement, prise pour se conformer Ă l’exigence constitutionnelle de la Constitution du 30 aoĂ»t 2023 en vue de briguer la magistrature suprĂŞme.
ImmĂ©diatement après, il a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© apatride par une correspondance signĂ©e par le directeur de cabinet du prĂ©sident TouadĂ©ra. Apatride — ce mot qui signifie n’appartenir Ă aucun pays, ne jouir d’aucune protection nationale. AppliquĂ© Ă un homme qui vient de renoncer Ă une nationalitĂ© Ă©trangère prĂ©cisĂ©ment pour affirmer son appartenance exclusive Ă la Centrafrique.
Le Conseil constitutionnel, saisi de la question, a tranchĂ© le 14 novembre 2025 avec une clartĂ© qui ne laisse place Ă aucune interprĂ©tation : aucun dĂ©cret de perte de nationalitĂ© n’ayant jamais Ă©tĂ© pris, DologuĂ©lĂ© n’a jamais cessĂ© d’ĂŞtre citoyen centrafricain. Sa candidature Ă la prĂ©sidentielle et aux lĂ©gislatives a Ă©tĂ© validĂ©e sur cette base.
Une dĂ©cision du Conseil constitutionnel est, par dĂ©finition, insusceptible de recours. Elle s’impose Ă tous — au citoyen ordinaire, Ă l’opposant politique, au ministre, et au prĂ©sident de la RĂ©publique lui-mĂŞme.
Sauf, apparemment, Ă Bangui en 2026.
Car malgrĂ© cette dĂ©cision, l’accès au passeport lui est toujours refusĂ©. La confiscation Ă l’aĂ©roport a eu lieu hier. Pendant que cette dĂ©cision judiciaire suprĂŞme croupissait, ignorĂ©e, dans les archives du palais de la Renaissance.
DologuĂ©lĂ© l’a dit avec la prĂ©cision d’un homme qui mesure chaque mot :
« Son premier acte est de violer une décision du Conseil constitutionnel. Il a juré devant Dieu et devant la Nation que la Justice serait indépendante. »
La triple interpellation : TouadĂ©ra, le ministre de l’IntĂ©rieur, le procureur
DologuĂ©lĂ© n’a pas mâchĂ© ses mots. Et nous ne masquerons pas sa parole.
Au prĂ©sident TouadĂ©ra, il adresse l’accusation la plus grave qui puisse ĂŞtre formulĂ©e contre un chef d’État dans une RĂ©publique : celle de laisser parler sa « haine personnelle » au dĂ©triment de ses obligations constitutionnelles. Il l’accuse d’avoir violĂ© l’article 56 du Code Ă©lectoral en allant personnellement battre campagne contre lui Ă Bocaranga lors du second tour des lĂ©gislatives, avec les moyens de l’État.
« Il viole son devoir d’impartialitĂ©. Son premier acte est de violer une dĂ©cision du Conseil constitutionnel. »
Au ministre de l’IntĂ©rieur, il dĂ©nonce des actes « politiques, non administratifs », une obstruction dĂ©libĂ©rĂ©e, un mĂ©pris assumĂ© des règles. Et il lui adresse un avertissement que l’histoire centrafricaine a dĂ©jĂ maintes fois confirmĂ© :
« Je lui conseille plus de modestie, car les responsabilités politiques prennent toujours fin un jour. »
Au procureur de la RĂ©publique, enfin, il exprime une stupeur douloureuse — celle d’un homme qui croyait encore que la magistrature pouvait servir de rempart contre l’arbitraire :
« Je suis abasourdi par ces actes qui n’honorent pas la justice de notre pays. »
Ce que cette affaire rĂ©vèle de l’Ă©tat de droit centrafricain
Afrique en Plus l’a dit, le rĂ©pète et le redira : nous ne sommes pas le journal du parti URCA. Nous ne sommes pas le porte-voix de DologuĂ©lĂ©. Nous sommes le journal des institutions, des règles, de l’État de droit — et du peuple centrafricain qui en a besoin pour vivre dignement.
Et ce que cette affaire rĂ©vèle de l’Ă©tat de ces institutions doit ĂŞtre nommĂ© sans dĂ©tour.
Quand la dĂ©cision d’un Conseil constitutionnel peut ĂŞtre ignorĂ©e par l’exĂ©cutif, ce n’est plus un État de droit. C’est une RĂ©publique de convenance, oĂą la loi s’applique aux faibles et s’Ă©vapore face aux puissants.
Quand un ancien Premier ministre peut ĂŞtre dĂ©clarĂ© apatride par correspondance interne, sans dĂ©cret, sans procĂ©dure, sans recours possible, sur dĂ©cision du directeur de cabinet d’un prĂ©sident — c’est l’arbitraire Ă l’Ă©tat pur.
Quand un passeport diplomatique peut ĂŞtre confisquĂ© Ă l’aĂ©roport pour empĂŞcher un responsable de rejoindre une rĂ©union de l’Union africaine sur la paix — c’est une atteinte Ă la souverainetĂ© mĂŞme de l’institution panafricaine qui l’avait conviĂ©.
Quand un magistrat du parquet peut s’associer Ă une mesure de rĂ©torsion politique contre un opposant, au mĂ©pris de l’indĂ©pendance que son serment lui impose — c’est la justice elle-mĂŞme qui est compromise.
L’Union africaine ne peut pas rester silencieuse
Cette affaire dĂ©passe les frontières de la RĂ©publique Centrafricaine. Elle interpelle directement l’Union africaine — dont le Fonds pour la Paix vient de voir son administrateur empĂŞchĂ©, par les autoritĂ©s d’un État membre, de rejoindre une rĂ©union officielle.
Ce prĂ©cĂ©dent est grave. Si les reprĂ©sentants des organes panafricains peuvent ĂŞtre retenus arbitrairement sur le sol d’un État membre, si une dĂ©cision politique nationale peut paralyser le fonctionnement d’une institution continentale, alors c’est la crĂ©dibilitĂ© de l’UA elle-mĂŞme qui est en jeu.
Nous attendons que la Commission de l’UA, que son prĂ©sident qui devait coprĂ©sider cette retraite avec DologuĂ©lĂ©, s’expriment sur ce qui s’est passĂ© Ă l’aĂ©roport de Bangui. Le silence de l’institution serait, en lui-mĂŞme, un signal dĂ©sastreux.
Ce que DologuĂ©lĂ© n’est pas — et ce que cette affaire signifie
L’ancien Premier ministre l’a dit lui-mĂŞme, avec une clartĂ© qui mĂ©rite d’ĂŞtre citĂ©e :
« Je ne suis pas l’ennemi du prĂ©sident TouadĂ©ra. Je suis un homme politique centrafricain, respectueux des lois de notre pays et des règles de la dĂ©mocratie. Vouloir devenir prĂ©sident de la RĂ©publique ou dĂ©putĂ© n’est pas une offense. C’est un devoir citoyen. »
Cette phrase devrait ĂŞtre affichĂ©e dans chaque cabinet ministĂ©riel de Bangui. Elle rappelle une Ă©vidence que le pouvoir, dans ses excès, finit toujours par oublier : l’opposition politique n’est pas une trahison. C’est le fondement de la dĂ©mocratie.
EmpĂŞcher un adversaire politique de voyager n’est pas une victoire. C’est un aveu de faiblesse. C’est la dĂ©monstration que l’on ne fait pas confiance aux urnes pour trancher, que l’on ne fait pas confiance aux institutions pour arbitrer, que l’on ne fait pas confiance au peuple pour choisir.
Quand l’État se retourne contre ses propres règles
La RĂ©publique Centrafricaine de la 7e RĂ©publique se trouve aujourd’hui face Ă une question dont la rĂ©ponse dessinera son avenir institutionnel pour les annĂ©es qui viennent :
Les décisions de justice ont-elles encore une valeur contraignante pour le pouvoir exécutif ?
Si la rĂ©ponse est non — si le Conseil constitutionnel peut rendre des dĂ©cisions que la prĂ©sidence ignore par correspondance interne — alors il n’y a plus de RĂ©publique. Il y a un rĂ©gime. Et la diffĂ©rence entre les deux n’est pas sĂ©mantique. Elle est existentielle.
Anicet Georges Dologuélé a rompu le silence ce matin. Il a posé les questions qui fâchent. Il a nommé les responsables. Il a invoqué le droit.
À Bangui, il appartient maintenant au droit de répondre. Pas au palais de la Renaissance.
Afrique en Plus suivra cette affaire avec toute la rigueur et toute l’indĂ©pendance qui ont fait la rĂ©putation de ce journal.

