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La métamorphose spectaculaire de la capitale centrafricaine à quelques jours du 30 mars pose une question qui dérange : faut-il attendre un invité de marque pour entretenir sa propre maison ?

Il y a dans la transformation actuelle de Bangui quelque chose qui force Ă  la fois l’admiration et l’interrogation. Les deux, simultanĂ©ment, sans qu’on puisse se rĂ©soudre Ă  l’une ou Ă  l’autre.

Admiration, d’abord, pour ce que les yeux voient. L’avenue des Martyrs, artère historique longtemps dĂ©figurĂ©e par des dĂ©cennies de nĂ©gligence et de crises successives, a Ă©tĂ© entièrement bitumĂ©e. Des milliers de lampadaires solaires illuminent dĂ©sormais les principaux axes d’une capitale qui s’endormait depuis trop longtemps dans l’obscuritĂ©. Les façades des bâtiments publics, jadis Ă©caillĂ©es et jaunies, arborent des couleurs neuves. Les marchĂ©s centraux ont Ă©tĂ© rĂ©habilitĂ©s. Des espaces verts — quasi inexistants il y a encore deux ans — fleurissent dans des quartiers qui n’en avaient jamais connu. Au total, selon des sources proches de la prĂ©sidence, plus de 200 kilomètres de voirie rĂ©novĂ©s, un rĂ©seau d’Ă©clairage triplĂ©, et un budget colossal d’environ 150 milliards de FCFA mobilisĂ© en l’espace de quelques mois.

Les Banguissois eux-mĂŞmes, pourtant peu enclins aux enthousiasmes faciles après ce qu’ils ont traversĂ©, qualifient le rythme de ces chantiers d’« exceptionnel ». Certains parlent de miracle. D’autres, plus mesurĂ©s, parlent simplement d’une volontĂ© politique enfin visible.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  qu’arrive l’interrogation.

Le calendrier trahit l’intention

Car il faut nommer ce que tout le monde voit sans toujours oser le dire. Cette mĂ©tamorphose n’est pas nĂ©e d’un plan de dĂ©veloppement urbain pluriannuel, soumis Ă  dĂ©bat public, auditĂ© par des instances indĂ©pendantes, et mis en Ĺ“uvre avec la rigueur patiente que mĂ©rite une capitale. Elle est nĂ©e d’une date : le 30 mars 2026, jour de l’investiture du prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra pour un troisième mandat. Et d’un impĂ©ratif : que Bangui soit prĂ©sentable aux chefs d’État, aux diplomates et aux camĂ©ras du monde entier qui convergeront vers elle ce jour-lĂ .

Ce calendrier, Ă  lui seul, dit quelque chose d’essentiel sur la nature de cet effort. Non pas qu’il le disqualifie — les routes bitumĂ©es sont des routes bitumĂ©es, les lampadaires Ă©clairent qu’on le veuille ou non, et les Banguissois en bĂ©nĂ©ficient rĂ©ellement. Mais il rĂ©vèle la logique qui le sous-tend : une logique d’Ă©vĂ©nement, et non une logique de gouvernance.

Or une ville ne se gère pas par événements. Une nation ne se développe pas par cérémonies.

La question qui fâche

Posons-la franchement, cette question que les habitants des arrondissements populaires posent sans fard dans les quartiers de Boy-Rabe ou du 5e arrondissement, lĂ  oĂą le bitume frais s’arrĂŞte et oĂą la vie reprend ses droits dans toute sa duretĂ© : fallait-il attendre des invitĂ©s pour embellir notre propre ville ?

Une mère de famille, rencontrĂ©e dans un quartier pĂ©riphĂ©rique, l’a formulĂ© avec une clartĂ© que n’auraient pas reniĂ©e les meilleurs Ă©ditorialistes : « Le prĂ©sident va ĂŞtre investi, c’est bien. Mais nous, on attend toujours l’hĂ´pital qu’on nous promet depuis trois ans, et les Ă©coles oĂą nos enfants peuvent apprendre dans des conditions dĂ©centes. »

Cette phrase n’est pas une critique de l’embellissement. C’est une question de prioritĂ©, de justice spatiale, et d’Ă©quitĂ© dans l’allocation des ressources publiques. Elle rappelle que derrière les façades neuves du centre-ville, des dizaines de milliers de Centrafricains continuent de vivre sans eau courante, sans Ă©lectricitĂ© fiable, sans structures de santĂ© dignes de ce nom. Que le contraste entre Bangui-vitrine et Bangui-rĂ©elle demeure saisissant. Et que les objectifs d’une gouvernance sĂ©rieuse ne sauraient se rĂ©duire Ă  l’impression produite sur les visiteurs d’un seul jour.

Et pourtant : et si c’Ă©tait possible ?

Mais voilĂ  oĂą la rĂ©flexion doit aller plus loin que la critique convenue. Car il y a dans cette transformation quelque chose d’infiniment instructif, au-delĂ  du dĂ©bat sur l’opportunisme politique.

Ce que Bangui vient de dĂ©montrer en quelques mois, c’est que c’est possible.

Possible de bitumer. Possible d’Ă©clairer. Possible de rĂ©nover. Possible de transformer le visage d’une capitale que certains avaient condamnĂ©e Ă  l’Ă©tat de ruine permanente. La volontĂ© politique, quand elle existe, produit des rĂ©sultats visibles. Le gĂ©nie organisationnel, quand il est mobilisĂ©, peut dĂ©placer des montagnes — ou du moins, poser des kilomètres d’asphalte lĂ  oĂą il n’y avait que de la latĂ©rite dĂ©foncĂ©e.

C’est une leçon que les Centrafricains doivent s’approprier — non pour en faire l’apologie du rĂ©gime, mais pour retourner l’argument contre lui. Si en quelques mois, sous la pression d’une Ă©chĂ©ance, un gouvernement est capable de cela : qu’aurait-il Ă©tĂ© capable de faire en dix ans, sous la pression permanente d’une exigence citoyenne organisĂ©e ?

La question n’est pas rhĂ©torique. Elle est programmatique.

Vers une gouvernance de l’ordinaire

Car ce dont la RĂ©publique centrafricaine a besoin, ce n’est pas de la gouvernance de l’exceptionnel. Elle sait faire ça, comme vient de le prouver. Ce dont elle a besoin, c’est de la gouvernance de l’ordinaire : l’entretien rĂ©gulier des routes avant qu’elles ne s’effondrent, l’approvisionnement des hĂ´pitaux avant qu’ils ne deviennent des mouroirs, la maintenance des lampadaires avant qu’ils ne rouillent et tombent, la rĂ©habilitation des Ă©coles avant que les pluies ne trouent les toits.

Un ingĂ©nieur des travaux publics le dit avec la prĂ©cision froide de son mĂ©tier : « On met des lampadaires solaires, c’est bien. Mais qui va les rĂ©parer dans deux ans ? OĂą sont les services techniques municipaux formĂ©s pour assurer la maintenance ? » Sa question n’est pas pessimiste. Elle est fondatrice. Elle pose l’exigence minimale d’une gestion sĂ©rieuse des infrastructures publiques : que ce qui est construit soit ensuite entretenu. Que l’investissement initial ne soit pas sacrifiĂ© sur l’autel de la nĂ©gligence post-Ă©vĂ©nementielle.

Le vrai test de cette mĂ©tamorphose ne sera pas le 30 mars. Il sera le 30 mars 2027. Le 30 mars 2028. Les annĂ©es oĂą il n’y aura pas d’investiture, pas de camĂ©ras, pas de chefs d’État Ă  impressionner. Les annĂ©es ordinaires — celles qui, prĂ©cisĂ©ment, constituent l’essentiel de la vie d’un peuple.

L’ambition n’est pas le problème

Soyons justes : l’ambition n’est pas condamnable en soi. Vouloir faire de Bangui une capitale moderne, attractive, respectable, est une ambition lĂ©gitime. Les rĂŞves de grandeur ont leur utilitĂ© — ils donnent une direction, ils suscitent une Ă©nergie, ils crĂ©ent un rĂ©cit collectif autour duquel une nation peut se rassembler.

Ce qui pose problème, ce n’est pas l’ambition. C’est la sĂ©lectivitĂ© de son application. C’est qu’elle se manifeste sous forme de fièvre Ă©pisodique plutĂ´t que de discipline permanente. C’est que les 150 milliards mobilisĂ©s pour l’embellissement d’une seule ville en quelques mois interrogent — lĂ©gitimement — sur ce qu’auraient pu faire ces mĂŞmes ressources, orientĂ©es diffĂ©remment, sur une durĂ©e plus longue, au bĂ©nĂ©fice de l’ensemble du territoire.

DubaĂŻ — dont le nom flotte dĂ©sormais dans les conversations banguissoises avec ce mĂ©lange d’aspiration et d’ironie — ne s’est pas bâtie en quelques mois. Elle s’est construite en plusieurs dĂ©cennies, avec des institutions solides, une vision stratĂ©gique cohĂ©rente, une diversification Ă©conomique planifiĂ©e, et une stabilitĂ© politique assumĂ©e. La comparer Ă  Bangui n’est ni une insulte ni un aveu d’irrĂ©alisme : c’est une invitation Ă  prendre le temps long au sĂ©rieux.

Ce que l’investiture doit inaugurer

Le 30 mars, Bangui sera belle. C’est certain. Les chefs d’État qui dĂ©fileront sur l’avenue des Martyrs seront impressionnĂ©s. Les photographes rapporteront des images qui feront le tour des rĂ©dactions africaines et internationales. Et peut-ĂŞtre — peut-ĂŞtre — quelques investisseurs qui hĂ©sitaient regarderont d’un Ĺ“il diffĂ©rent un pays qu’ils associaient exclusivement aux images de conflit.

Tout cela est bien. Tout cela est même nécessaire.

Mais si l’investiture du prĂ©sident TouadĂ©ra doit vĂ©ritablement inaugurer quelque chose, que ce soit ceci : la conviction, enfin ancrĂ©e dans les pratiques de gouvernance, que la ville mĂ©rite d’ĂŞtre belle tous les jours, pas seulement le jour oĂą les invitĂ©s arrivent. Que les routes mĂ©ritent d’ĂŞtre entretenues en l’absence de toute camĂ©ra. Que les hĂ´pitaux mĂ©ritent d’ĂŞtre approvisionnĂ©s sans attendre qu’un ministre Ă©tranger en visite en franchisse le seuil.

Si cette Ă©nergie — celle qui a transformĂ© Bangui en quelques mois — devenait le mode de fonctionnement ordinaire de l’État centrafricain, alors oui : la RĂ©publique centrafricaine deviendrait mĂ©connaissable. Pas pour ressembler Ă  DubaĂŻ. Pour ressembler enfin Ă  elle-mĂŞme. Ă€ ce qu’elle aurait toujours pu ĂŞtre, si seulement on avait dĂ©cidĂ©, chaque jour et pas seulement les jours de fĂŞte, de la traiter avec le respect qu’elle mĂ©rite.

C’est le seul hĂ©ritage qui vaille. Et il commence le 31 mars, quand les camĂ©ras s’Ă©teignent.

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