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L’ancien aide de camp de Dadis Camara, dont la peine devait expirer dans quelques mois, est mort dans des conditions qui attisent les soupçons. TransfĂ©rĂ© en fĂ©vrier dans une opĂ©ration musclĂ©e, son dĂ©cĂšs s’inscrit dans une sĂ©rie noire qui frappe les dĂ©tenus sensibles.

CONAKRY, le 25 Mars 2026 — Il n’aura pas vu la fin de sa peine. À quelques mois de sa libĂ©ration thĂ©orique, Aboubacar Sidiki DiakitĂ©, dit « Toumba », figure centrale du procĂšs du massacre du 28 septembre 2009, est dĂ©cĂ©dĂ© dans la nuit du 25 mars Ă  l’hĂŽpital militaire de Conakry. Officiellement, une hernie Ă©tranglĂ©e compliquĂ©e d’une pĂ©ritonite gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Officieusement, la GuinĂ©e s’interroge : le prĂ©sident Mamadi Doumbouya aurait-il sacrifiĂ© celui qui en savait trop ?

L’homme, qui purgeait une peine de dix ans de prison pour crimes contre l’humanitĂ©, Ă©tait devenu encombrant. Son tĂ©moignage fleuve lors du procĂšs historique avait Ă©branlĂ© les fondations de l’ancien rĂ©gime. Sa candidature Ă  la prĂ©sidentielle de dĂ©cembre 2025 — rejetĂ©e par la Cour suprĂȘme — en avait fait un opposant potentiel. Et sa dĂ©tention approchait de son terme.

« IL SAVAIT » : LE FARDEAU D’UN TÉMOIN GÊNANT

Dans les rues de Conakry, les mĂȘmes noms reviennent en boucle depuis l’annonce de sa mort. Koulibaly. Bilivogui. Pivi. Autant de figures militaires et politiques dĂ©cĂ©dĂ©es en dĂ©tention dans des conditions jamais pleinement Ă©lucidĂ©es. À chaque fois, un malaise. Une Ă©vacuation tardive. Une complication mĂ©dicale prĂ©sentĂ©e comme une fatalitĂ©. À chaque fois, des familles dĂ©noncent des nĂ©gligences, parfois des traitements inhumains. À chaque fois, l’opinion publique se heurte au mĂȘme mur de silence institutionnel.

« Cette mort ne restera pas impunie », Ă©crit un internaute sur les rĂ©seaux sociaux. « Allah vengera sa mort », renchĂ©rit un autre, tandis qu’un commentaire plus politique souligne : « Depuis son transfert il y a un mois de la prison de Conakry vers l’intĂ©rieur sans aucune raison officielle, je savais que Doumbouya avait dĂ©jĂ  scellĂ© son sort, car sa condamnation Ă  10 ans de prison arrivait Ă  Ă©chĂ©ance dans quelques mois ».

LE TRANSFERT MUSCLÉ : UNE OPÉRATION QUI INTERROGE

Le 10 fĂ©vrier 2026, des Ă©lĂ©ments des forces spĂ©ciales — l’unitĂ© d’élite devenue la garde prĂ©torienne du prĂ©sident Doumbouya — ont forcĂ© l’entrĂ©e de la Maison centrale de Conakry. Des coups de feu ont retenti dans le quartier de Kaloum, Ă  quelques centaines de mĂštres du palais prĂ©sidentiel. Selon plusieurs sources, des prisonniers ont Ă©tĂ© blessĂ©s par balle.

Motif officiel de cette opĂ©ration musclĂ©e : le refus de Toumba de se soumettre Ă  une fouille de sa cellule, lors de laquelle des tĂ©lĂ©phones portables et des armes blanches auraient Ă©tĂ© dĂ©couverts. Motif officieux : selon ses avocats, une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de l’isoler, de le « faire taire » avant qu’il ne retrouve la libertĂ©.

UNE SANTÉ QUI SE DÉGRADAIT EN SILENCE

Les signes avant-coureurs Ă©taient pourtant lĂ . Un rapport mĂ©dical datĂ© du 4 mars 2026, rendu public par l’administration pĂ©nitentiaire, faisait Ă©tat d’un « tableau clinique caractĂ©risĂ© notamment par une tumĂ©faction Ă©pigastrique, des douleurs abdominales persistantes, une constipation chronique et des troubles du sommeil ».

Pendant prĂšs de sept semaines, entre son transfert Ă  Coyah et son malaise fatal, rien n’a Ă©tĂ© fait, selon des sources proches du dossier, pour traiter ces symptĂŽmes Ă©vidents. Dans la nuit du 23 mars, une Ă©vacuation « d’urgence » est enfin dĂ©cidĂ©e. Trop tard. Le 25 mars Ă  4h35, les mĂ©decins constatent le dĂ©cĂšs d’un homme victime d’une « hernie de la ligne blanche Ă©tranglĂ©e compliquĂ©e d’une pĂ©ritonite aiguĂ« gĂ©nĂ©ralisĂ©e ».

UN CONTEXTE EXPLOSIF : DADIS GRACIÉ, TOUMBA DISPARAÎT

Trois jours aprĂšs la mort de Toumba, le prĂ©sident Doumbouya accordait une grĂące prĂ©sidentielle Ă  Moussa Dadis Camara, l’ex-dictateur condamnĂ© Ă  vingt ans de prison pour sa responsabilitĂ© dans le massacre du 28 septembre. Motif invoquĂ© : « raison de santĂ© ».

La concomitance des deux Ă©vĂ©nements n’a Ă©chappĂ© Ă  personne. D’un cĂŽtĂ©, le chef de la junte gracie celui qui fut le commanditaire prĂ©sumĂ© du massacre. De l’autre, disparaĂźt dans des conditions troubles celui qui en fut le bras armĂ© — et, surtout, celui qui avait brisĂ© l’omerta en accusant publiquement ses supĂ©rieurs lors du procĂšs.

« Toumba DiakitĂ© s’en est allĂ©, emportant avec lui une part de notre histoire », Ă©crit un commentateur. « Nous retiendrons son courage lors du procĂšs du 28 septembre, oĂč sa parole franche et sa quĂȘte de vĂ©ritĂ© ont marquĂ© les esprits ».

UNE SÉRIE NOIRE QUI PÈSE SUR LA TRANSITION

La mort de Toumba n’est pas un cas isolĂ©. Elle s’inscrit dans une sĂ©rie de dĂ©cĂšs en dĂ©tention qui, tous, prĂ©sentent le mĂȘme scĂ©nario : un malaise soudain, une prise en charge tardive, un dĂ©cĂšs prĂ©sentĂ© comme une fatalitĂ© mĂ©dicale, et une opinion publique laissĂ©e face Ă  un ocĂ©an de questions sans rĂ©ponses.

L’administration pĂ©nitentiaire annonce la transmission d’un « rapport circonstanciĂ© » aux juridictions compĂ©tentes. L’histoire rĂ©cente montre pourtant que ces rapports, lorsqu’ils sont produits, sont rarement suivis d’effets.

Pour les familles, pour les avocats, pour les organisations de défense des droits humains, une seule question demeure : combien de morts faudra-t-il encore pour que la lumiÚre soit faite sur les conditions réelles de détention et de prise en charge des prisonniers politiques en Guinée ?

En attendant, Toumba DiakitĂ© repose. Emportant avec lui, peut-ĂȘtre, les derniĂšres vĂ©ritĂ©s que le rĂ©gime de Conakry ne souhaitait pas voir Ă©clater au grand jour.

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