Six mois après l’arrestation du Dr Dominique DĂ©sirĂ© Erenon, constitutionnaliste et opposant, les partis politiques centrafricains se taisent, calculent ou regardent ailleurs. Un silence qui n’est pas seulement une lâchetĂ© — c’est un aveu.
Il existe un adage populaire que les Centrafricains connaissent bien, et que leur classe politique semble avoir Ă©levĂ© au rang de programme politique : « Chacun pour soi et Dieu pour tous. » Face Ă l’emprisonnement du Dr Erenon, ce principe non Ă©crit s’applique avec une constance qui confine au scandale. Le peuple, lui, observe. Et le peuple, contrairement Ă ce que croient ses reprĂ©sentants, a de la mĂ©moire.
Bangui, le 13 avril 2026— Le 3 octobre 2025, le Dr Dominique DĂ©sirĂ© Erenon posait le pied sur le tarmac de l’aĂ©roport de Bangui M’Poko. Il rentrait d’exil, rĂ©pondant Ă l’appel public du prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra lui-mĂŞme, qui exhortait la diaspora Ă revenir participer Ă la reconstruction nationale. Constitutionnaliste formĂ© Ă Paris-PanthĂ©on-Assas, prĂ©sident du parti Marche pour la DĂ©mocratie et le Salut du Peuple, figure respectĂ©e au-delĂ de ses propres rangs — Erenon Ă©tait exactement le profil que tout pouvoir qui se respecte devrait vouloir autour de la table.
Il fut arrĂŞtĂ© Ă l’aĂ©roport. Conduit Ă l’OCRB. Puis Ă la SRI. InculpĂ© en dĂ©cembre pour « conspiration contre la sĂ©curitĂ© de l’État », « association de malfaiteurs » et « incitation Ă la haine ». Il est depuis Ă la prison de Ngaragba. Six mois. Sans procès Ă©quitable. Sur la base, selon sa dĂ©fense, d’une liste de 52 contacts tĂ©lĂ©phoniques.
Ce n’est pas de l’arrestation d’Erenon que cet article veut principalement parler. C’est de ce qui s’est passĂ© après.
L’inventaire du silence
PassĂ© le premier mouvement de quelques communiquĂ©s — dont celui, courageux et immĂ©diat, du Parti du Changement Social de Chancel SekodĂ©-NdĂ©ugbayi exigeant une « libĂ©ration immĂ©diate et sans condition » — le reste de l’opposition centrafricaine a progressivement adoptĂ© une posture que seul un mot rĂ©sume exactement : l’absence. Absence dans les tribunes. Absence dans les rues. Absence dans les confĂ©rences de presse. Absence dans les conversations publiques oĂą le nom d’Erenon devrait pourtant rĂ©sonner comme un cri collectif.
Les leaders en exil publient des communiquĂ©s depuis Paris ou Bruxelles, destinĂ©s Ă la presse internationale plus qu’aux Centrafricains. Ceux qui sont restĂ©s Ă Bangui calculent, nĂ©gocient leur survie politique minimale, rasent les murs. Ceux qui avaient encore une tribune publique ont appris, après l’arrestation d’Erenon, ce que cela coĂ»te de rentrer au pays sur invitation prĂ©sidentielle. Le message Ă©tait clair. L’opposition l’a reçu cinq sur cinq — et s’est tue.
« Chacun pour soi et Dieu pour tous. » Un adage populaire. Devenu, en Centrafrique de 2026, le programme politique non Ă©crit d’une opposition qui a choisi sa survie personnelle contre la solidaritĂ© collective.
La peur comme explication — et comme limite
Il serait intellectuellement malhonnĂŞte de ne pas nommer la peur pour ce qu’elle est. Le rĂ©trĂ©cissement de l’espace civique sous l’effet de la prĂ©sence des paramilitaires russes, la manipulation judiciaire Ă©rigĂ©e en système, l’isolement dĂ©libĂ©rĂ© des prisonniers politiques pour Ă©viter qu’ils ne deviennent des martyrs fĂ©dĂ©rateurs : tout cela est rĂ©el, documentĂ©, et produit son effet. Personne ne rentre d’exil pour ĂŞtre accueilli Ă Ngaragba. Personne ne prend la parole Ă Bangui sans mesurer exactement ce que cela coĂ»te.
Cette rĂ©alitĂ©-lĂ , nous l’entendons. Nous la documentons. Nous ne la minimisons pas.
Mais la peur explique, elle n’excuse pas. Et surtout, elle n’explique pas tout. Car dans les dĂ©mocraties naissantes d’Afrique, comme dans les vieilles rĂ©publiques d’Europe, il existe une autre raison au silence des opposants face Ă l’emprisonnement d’un des leurs : l’absence de conviction que la cause commune vaut le risque personnel. Et cette raison-lĂ ne s’appelle pas la peur. Elle s’appelle le calcul.
Le dossier Erenon en cinq chiffres
6 mois de dĂ©tention sans procès Ă©quitable. 52 contacts tĂ©lĂ©phoniques — seule pièce matĂ©rielle du dossier d’accusation. 0 document prouvant les chefs de « conspiration » retenus. 1 invitation prĂ©sidentielle — celle qui a conduit Erenon dans le piège. 1 appel de la dĂ©fense restĂ© sans rĂ©ponse judiciaire satisfaisante Ă ce jour.
Ce que le peuple voit — et ce qu’il retient
C’est ici que l’affaire Erenon quitte le registre juridique pour entrer dans celui de la mĂ©moire collective. Les peuples africains, et le peuple centrafricain en particulier, ont une capacitĂ© remarquable Ă absorber les trahisons de leurs Ă©lites — et Ă les enregistrer. Pas toujours dans l’immĂ©diat. Pas toujours bruyamment. Mais durablement.
Ce que le citoyen de Bangui observe depuis six mois, c’est ceci : un homme s’est rendu dans son propre pays sur parole du prĂ©sident, il a Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© Ă l’aĂ©roport, et ses camarades politiques ont, pour l’essentiel, dĂ©tournĂ© le regard. Ce qu’il en retient n’est pas une pensĂ©e abstraite sur la libertĂ© d’expression ou l’État de droit. C’est une pensĂ©e concrète, intime, dĂ©finitive : si ces gens-lĂ ne dĂ©fendent pas l’un des leurs quand c’est lui qui est Ă terre, ils ne me dĂ©fendront pas moi non plus. Et si le pouvoir peut arrĂŞter un constitutionnaliste rentrĂ© sur invitation prĂ©sidentielle, il peut arrĂŞter n’importe qui.
Cette pensĂ©e-lĂ , une fois installĂ©e dans l’esprit d’un peuple, ne se dĂ©racine pas avec un communiquĂ© tardif ni avec une confĂ©rence de presse Ă Paris.
La trahison qui dure
Les opposants centrafricains silencieux sur le cas Erenon commettent une erreur stratĂ©gique autant qu’une faute morale.
StratĂ©gique, parce qu’en abandonnant l’un des leurs au nom de leur survie immĂ©diate, ils signalent au rĂ©gime qu’il peut continuer — que le coĂ»t de l’emprisonnement d’un opposant est nul, que la solidaritĂ© politique n’existe pas, que chaque arrestation peut se faire dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale du camp adverse.
Morale, parce qu’un homme dont le seul crime documentĂ© est d’avoir des contacts tĂ©lĂ©phoniques avec d’autres Centrafricains croupit depuis six mois Ă Ngaragba — et que leur silence, aussi calculĂ© soit-il, est une forme de consentement.
Le rĂ©gime TouadĂ©ra n’a pas seulement arrĂŞtĂ© Erenon. Il a rĂ©ussi quelque chose de plus subtil et de plus durable : il a transformĂ© l’arrestation d’un opposant en rĂ©vĂ©lateur de l’Ă©tat rĂ©el de l’opposition. Et ce rĂ©vĂ©lateur dit quelque chose de prĂ©cis : il n’y a pas, aujourd’hui en Centrafrique, de classe politique d’opposition capable de faire front collectif face Ă une atteinte aux libertĂ©s fondamentales de l’un de ses membres.
Le combat pour la libĂ©ration du Dr Erenon n’est pas seulement celui de son parti ou de sa famille. C’est le test ultime de ce qu’il reste de dĂ©mocratie en Centrafrique. — La RĂ©daction, Afrique en Plus
Ce que le peuple retiendra
La question posée par notre rédaction est la plus importante de toutes : que retient le peuple centrafricain de sa classe politique dans cette affaire ? La réponse est cruelle, mais elle se dessine déjà .
Il retient que le discours sur la dĂ©mocratie, la libertĂ© et la dĂ©fense des droits s’arrĂŞte lĂ oĂą commence le risque personnel.
Il retient que les leaders qui prononcent les grands mots — République, État de droit, dignité — sont les premiers à se taire quand ces mots demandent un prix.
Il retient que l’opposition centrafricaine a deux vitesses : combative quand le vent est favorable, silencieuse quand le vent tourne. Et il retient, surtout, que personne ne viendra pour lui — pas davantage qu’on ne vient pour Erenon.
Ce legs-lĂ est lourd. Plus lourd que n’importe quelle dĂ©faite Ă©lectorale. Une dĂ©faite Ă©lectorale, on peut la renverser. La perte de confiance d’un peuple dans l’intĂ©gritĂ© de ceux qui prĂ©tendent le reprĂ©senter — cette perte-lĂ prend des dĂ©cennies Ă rĂ©parer, si elle se rĂ©pare.
La RĂ©publique Centrafricaine a produit des hommes et des femmes de valeur, des juristes, des militants, des intellectuels qui ont payĂ© cher leur engagement. Le Dr Erenon est l’un d’eux — aujourd’hui seul dans une cellule de Ngaragba, abandonnĂ© par une classe politique qui n’a pas encore compris que les peuples ne pardonnent pas l’abandon. Ils ne l’oublient jamais. Ils attendent — patiemment, silencieusement — le moment de rendre leur verdict. Ce moment s’appelle une Ă©lection, ou s’appelle l’histoire. Dans les deux cas, il arrive toujours.
La rĂ©daction d’Afrique en Plus suit cette affaire de près et continuera d’interpeller les autoritĂ©s centrafricaines sur la lĂ©gitimitĂ© d’une dĂ©tention qui, après six mois sans preuve matĂ©rielle solide, ressemble chaque jour davantage Ă une vengeance politique dĂ©guisĂ©e en procĂ©dure judiciaire. Tout droit de rĂ©ponse des autoritĂ©s centrafricaines sera publiĂ© intĂ©gralement.

