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Créé pour gérer et entretenir les infrastructures sportives, l’Office National des Sports (ONASPORT) est aujourd’hui accusé de tous les maux. Entre détournement des recettes locatives, gonflement artificiel de la masse salariale et bureaucratie stérile, l’institution incarne la dérive d’un État qui laisse dépérir son patrimoine. La disparition annoncée du stade 20 000 places de Bangui en est le symbole le plus tragique.

BANGUI, 09 Mars 2026 — Il devait être le garant du patrimoine sportif national. Il en est devenu le fossoyeur. En République centrafricaine, l’Office National de Gestion des Infrastructures Sportives (ONASPORT) traverse une crise de légitimité sans précédent. Loin de sa mission technique originelle la maintenance des stades et gymnases l’institution est aujourd’hui décrite par les observateurs comme une simple « vache à lait » pour une classe politique et administrative prédatrice.

Une mission initiale dévoyée

Créé par la loi n°08.023 du 16 août 2008, l’ONASPORT était destiné à être le pilier de la politique sportive nationale, chargé de la promotion et de la gestion des infrastructures publiques. Mais seize ans plus tard, le constat est amer. Les rapports et témoignages concordent : l’office est devenu une structure pléthorique où la masse salariale, gonflée par des recrutements familiaux et des postes fictifs, absorbe l’essentiel des ressources, tandis que les rares ouvriers techniques chargés de l’entretien réel sont marginalisés.

Selon des documents internes à notre possession, l’effectif de l’office serait passé de 52 à près de 90 agents en quelques années, sans que cela n’améliore la gestion des stades. Une croissance qualifiée « d’incontrôlée » par les délégués du personnel, qui dénoncent des « recrutements abusifs » de parents et amis de la direction, transformant l’office en une entreprise de redistribution clientéliste.

« Tout l’argent des locations est dévié »

Le cÅ“ur du scandale réside dans la gestion des recettes locatives. Pour justifier la transformation des enceintes sportives en centres commerciaux, la direction de l’ONASPORT a toujours avancé le même argument : les loyers perçus permettent d’auto-financer l’entretien des infrastructures. Mais dans les faits, l’argent semble s’évaporer.

Une enquête de notre rédaction révèle que les locations ponctuelles de salles, les bars, les échoppes et même les panneaux publicitaires généreraient un potentiel mensuel d’environ 32 millions de francs CFA. Pourtant, ces recettes sont gérées de manière opaque, via des « caisses parallèles », sans jamais être réinvesties dans la réfection des terrains ou des vestiaires.

Le résultat est sous les yeux de tous. Le stade 20 000 places, joyau du pays, n’est plus qu’une coquille vide. Pire, selon des documents de la Confédération Africaine de Football (CAF) datant de novembre 2024, sa rénovation récente a tourné au fiasco. Quelque 400 millions de francs CFA, débloqués par l’État, ont été dilapidés dans un système d’entreprises fictives.

L’argent public a servi à un « ravalement superficiel » peinture bâclée, sièges bricolés tandis que les installations stratégiques, comme l’éclairage et la pelouse, sont restées aux normes désuètes. La CAF a logiquement refusé d’homologuer l’enceinte. Plus grave encore, des sources internes accusent le Directeur Général de l’ONASPORT, Séverin Lidamon, d’avoir converti des installations sanitaires en bureaux commerciaux pour générer des loyers supplémentaires, détournant définitivement l’édifice de sa fonction sportive.

Une « vache à lait » qui ruine le sport

Ce système de prédation a des conséquences concrètes sur la vie des athlètes. L’équipe nationale de football, les Fauves, est contrainte de jouer tous ses matchs « à domicile » au Cameroun voisin, privant le pays de retombées économiques et les supporters de spectacle. Au Palais des Sports, la Ligue nationale de basket se déchire avec l’ONASPORT, qui privilégie systématiquement les concerts religieux et les funérailles lucratives au détriment des entraînements. Le parquet se dégrade, la FIBA (Fédération internationale) a sanctionné le gymnase, et les jeunes talents n’ont plus de toit .

« Ici, le sport est devenu un prétexte », résume un animateur sportif local. « L’ONASPORT n’emploie presque plus d’ouvriers pour entretenir les terrains. En revanche, il regorge de bureaucrates et d’agents de sécurité qui touchent leur salaire grâce aux loyers des bars installés dans les vestiaires. »

L’urgence d’une réforme

Face à ce gâchis, les acteurs du sport et la société civile centrafricaine lancent un cri d’alarme. Si le gouvernement ne reprend pas fermement la main sur cet office, c’est tout un pan du patrimoine national qui disparaîtra. La transformation du stade 20 000 places en centre commercial n’est plus une métaphore : c’est une réalité physique, où les gradins se vident pendant que les caisses de l’office se remplissent pour des intérêts privés.

Il est temps que l’État mette fin à ce qu’un rapport syndical récent qualifie de « gestion calamiteuse ». Remettre l’ONASPORT sur ses rails implique une réduction drastique de la masse salariale bureaucratique, la transparence des comptes locatifs et le licenciement des cadres qui ont fait de ce service public leur fief personnel. Faute de quoi, la République Centrafricaine, double championne d’Afrique de basketball, continuera de regarder ses infrastructures sportives mourir, étouffées par le système même qui devait les protéger.

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