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En ce 8 mars 2026, des entrepreneures centrafricaines réunies à Bangui pour le Salon national de l’entrepreneuriat féminin ont choisi de célébrer la Journée internationale des droits des femmes au cimetière de Ndres, devant la sépulture dégradée de Ruth-Roland. Une visite empreinte d’émotion, qui débouche sur un engagement solennel : réhabiliter la tombe de celle qui s’est battue pour les femmes de ce pays, et que le temps est en train d’effacer.

Bangui (République Centrafricaine), le 8 mars 2026 Il est des gestes qui en disent plus long que les discours. Ce dimanche matin, tandis que Bangui s’éveillait dans les couleurs et les sons d’une Journée internationale des droits des femmes célébrée sur toute l’étendue du territoire centrafricain, plusieurs femmes membres de la Fédération des Femmes Entrepreneures de Centrafrique (FAFECA) ont choisi de ne pas commencer leur journée dans la fièvre d’un salon ou d’une tribune officielle. Elles se sont dirigées, discrètement mais résolument, vers le cimetière de Ndres, à Bangui, pour se recueillir devant la sépulture de feu Ruth-Roland, figure historique du leadership féminin centrafricain, décédée en 1995.

Ce qu’elles ont trouvé en arrivant sur les lieux les a profondément meurtries. Et les a décidées à agir.

Au cimetière de Ndres, la mémoire livrée aux herbes folles

La scène est à la fois simple et déchirante. La tombe de Ruth-Roland femme qui a consacré sa vie à l’émancipation et à la promotion des femmes centrafricaines gît dans un état de dégradation avancée. La stèle est abîmée. Les herbes ont envahi le site. Rien, dans l’état actuel de cette sépulture, ne laisse deviner qu’il s’agit de la dernière demeure d’une femme qui fut, de son vivant, une voix essentielle pour des milliers de ses sœurs en Centrafrique.

Pour les membres de la FAFECA présentes ce matin-là, l’émotion est immédiate et sincère. « Nous ne pouvions pas célébrer le 8 mars en ignorant celles qui nous ont ouvert le chemin », a confié l’une d’elles, la voix serrée. « Et voir la tombe de Ruth-Roland dans cet état, c’est un choc. C’est comme si nous avions choisi, collectivement, d’oublier celles sur les épaules de qui nous nous tenons aujourd’hui. »

Ce recueillement n’était pas improvisé. Les femmes de la FAFECA, en séjour à Bangui dans le cadre du Salon national de l’entrepreneuriat féminin (SANEF), avaient inscrit cette visite dans leur programme des célébrations du 8 mars conscientes que l’émancipation des femmes d’aujourd’hui ne peut se construire en faisant le deuil de la mémoire de celles d’hier.

Ruth-Roland : qui était cette femme que Bangui est en train d’oublier ?

Pour les générations les plus jeunes, le nom de Ruth-Roland ne résonne peut-être plus avec l’éclat qu’il mérite. Il est d’autant plus urgent de le rappeler.

Figure marquante du mouvement féminin centrafricain, Ruth-Roland s’est imposée de son vivant comme une militante inlassable de la promotion des droits des femmes dans une société où les inégalités de genre constituaient une réalité écrasante. À une époque où la parole publique des femmes était loin d’être acquise en République Centrafricaine, elle a porté haut la conviction que l’émancipation féminine n’était pas un luxe, mais une condition sine qua non du développement du pays tout entier.

Son engagement a traversé les turbulences politiques et institutionnelles que la RCA a connues, sans jamais fléchir. Elle est décédée en 1995, laissant derrière elle un héritage vivant incarné aujourd’hui, précisément, par des femmes comme celles de la FAFECA qui perpétuent, chacune à leur manière, le combat qu’elle a mené.

« Elle était une pionnière. Une de celles qui ont dit, avant tout le monde, que les femmes centrafricaines avaient leur place dans la vie publique, économique et sociale de ce pays », rappelle une responsable de la FAFECA. « La réhabiliter, c’est nous réhabiliter nous-mêmes. »

Le SANEF, creuset d’une nouvelle génération d’entrepreneures

La présence des membres de la FAFECA à Bangui ce 8 mars n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans le cadre du Salon national de l’entrepreneuriat féminin (SANEF), événement phare dédié à la mise en valeur et au soutien des femmes entrepreneures centrafricaines. Réunissant des participantes venues de Bangui et des provinces, le SANEF est un espace de rencontres, d’échanges de bonnes pratiques, de recherche de partenariats et de plaidoyer pour un environnement économique plus favorable aux femmes.

Dans un pays où les femmes sont responsables d’une part considérable de la production agricole et du commerce informel, mais restent largement exclues des circuits bancaires formels, des marchés publics et des organes de décision économique, ce type d’initiative revêt une importance stratégique majeure. La FAFECA, par ses actions de formation, de mise en réseau et de représentation collective, s’inscrit dans la lignée directe des combats menés par des femmes comme Ruth-Roland mais avec les outils et les défis du XXIe siècle.

Choisir de marquer la Journée internationale des droits des femmes par ce pèlerinage au cimetière de Ndres, c’est, pour ces entrepreneures, tracer une ligne de continuité entre les luttes du passé et les ambitions du présent. Un geste à la fois symbolique et profondément politique.

Un engagement solennel : réhabiliter la tombe, réhabiliter la mémoire

Face à l’état de délabrement constaté, les femmes de la FAFECA n’ont pas voulu s’en tenir à l’émotion du moment. Elles ont pris, collectivement, un engagement public et solennel : porter le projet de réhabilitation de la tombe de Ruth-Roland, afin de rendre à ce lieu la dignité qu’il mérite et d’en faire un espace de mémoire vivant pour les générations à venir.

Les modalités précises financement, calendrier, maîtrise d’œuvre restent à définir en concertation avec les familles concernées et les autorités compétentes. Mais la volonté est là, clairement exprimée, et plusieurs membres présentes ont d’ores et déjà annoncé leur intention de mobiliser des fonds auprès des réseaux de femmes entrepreneures à l’échelle nationale et régionale.

Au-delà de la réhabilitation matérielle, l’ambition de la FAFECA est plus large encore : faire de la sépulture de Ruth-Roland un lieu de commémoration annuelle, un point de ralliement symbolique pour toutes les femmes centrafricaines désireuses de rendre hommage à celles qui ont pavé le chemin avant elles. « Nous voulons que les jeunes filles de ce pays sachent qu’il y a eu des femmes qui se sont battues pour elles. Que ces femmes ont un nom. Que ce nom mérite d’être gravé dans la pierre et dans les mémoires », a affirmé avec force une porte-parole de la délégation.

Honorer le passé pour bâtir l’avenir : un impératif de mémoire

Il y a dans ce geste des femmes de la FAFECA quelque chose d’essentiel que les grandes cérémonies officielles du 8 mars ne parviennent pas toujours à capturer. L’émancipation des femmes n’est pas un phénomène spontané. Elle est le fruit d’un travail acharné, souvent solitaire, toujours courageux, mené par des femmes qui, souvent, n’en ont pas vu les fruits de leur vivant.

En République Centrafricaine, pays qui figure parmi les plus fragiles du monde et où les femmes paient le prix le plus lourd des violences et des crises répétées, entretenir la mémoire des pionnières du féminisme local n’est pas un acte nostalgique. C’est un acte de résistance. C’est rappeler à une société qui a parfois tendance à l’oubli commode que l’histoire des femmes est l’histoire du pays tout entier.

Ruth-Roland est morte en 1995. Trente et un ans plus tard, des femmes se lèvent pour que son nom ne disparaisse pas avec les herbes qui envahissent sa tombe. C’est, en ce 8 mars 2026, le plus beau des hommages.

La RCA au rendez-vous d’une mémoire retrouvée

Cette initiative de la FAFECA arrive dans un contexte où plusieurs voix, en Centrafrique, s’élèvent pour exiger une meilleure préservation du patrimoine mémoriel féminin du pays. Des militantes des droits des femmes, des enseignantes, des historiennes locales réclament depuis des années que les programmes scolaires intègrent davantage les figures féminines de l’histoire centrafricaine trop souvent absentes des manuels, des monuments et des discours officiels.

Le projet de réhabilitation de la tombe de Ruth-Roland, porté par la FAFECA, pourrait ainsi s’inscrire dans une dynamique mémorielle plus large, portée par la société civile et les institutions. Un appel est lancé, en ce jour symbolique, aux autorités centrafricaines, aux organisations de femmes, aux partenaires techniques et financiers : rejoindre ce projet, le soutenir, l’amplifier.

Parce que les sociétés qui oublient leurs pionnières se condamnent à réinventer, péniblement, ce qui a déjà été conquis.

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