0 6 minutes 3 minutes

La composition du gouvernement centrafricain dirigĂ© par FĂ©lix Moloua rĂ©vèle une vĂ©ritĂ© que personne Ă  Bangui n’ose formuler tout Ă  fait clairement : en Centrafrique, ce ne sont pas les urnes qui dĂ©signent les puissants, ce sont les armes. DĂ©cryptage d’une Ă©quipe gouvernementale qui en dit long sur l’Ă©tat rĂ©el du pouvoir.

Bangui 29 mai 2026— Il suffit de lire la liste des ministres pour comprendre ce que le prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra a voulu construire. D’un cĂ´tĂ©, son parti, le Mouvement CĹ“urs Unis (MCU), s’est arrogĂ© les portefeuilles qui comptent : l’IntĂ©rieur, la DĂ©fense, les Finances. De l’autre, les alliĂ©s politiques qui ont soutenu la « vision TouadĂ©ra » pendant les annĂ©es de crise — lors des rĂ©fĂ©rendums, des Ă©lections, des moments oĂą la solidaritĂ© avait un prix — ont Ă©tĂ© congĂ©diĂ©s sans mĂ©nagement. Ce n’est pas un remaniement. C’est une purge douce.

Mais la vĂ©ritable clĂ© de lecture du gouvernement Moloua 3 se trouve ailleurs. Dans ce que ce gouvernement a conservĂ©, et non dans ce qu’il a Ă©cartĂ©. Car tous les ministres issus des ex-groupes armĂ©s — anciennes factions de la Seleka, mouvements rebelles ont Ă©tĂ© maintenus Ă  leurs postes. Sans exception. Sans justification publique. Comme une Ă©vidence que personne ne discute.

Le calcul froid d’un prĂ©sident stratège

Pourquoi garder d’anciens chefs de guerre au gouvernement alors que la situation sĂ©curitaire s’est, sur le papier, amĂ©liorĂ©e grâce au dĂ©ploiement des paramilitaires russes et des soldats rwandais ? La rĂ©ponse tient en une logique que les diplomates en poste Ă  Bangui rĂ©sument sans ambages : en Centrafrique, les partis politiques peuvent ĂŞtre rachetĂ©s avec des promesses. Les groupes armĂ©s, eux, ne se rachètent pas. Ils se neutralisent, temporairement, en leur offrant un strapontin gouvernemental. Les exclure, c’est les renvoyer dans la brousse avec leurs kalachnikovs et leurs accès aux mines d’or, de diamants et d’uranium.

TouadĂ©ra a fait son calcul. Il prĂ©fère les avoir Ă  l’intĂ©rieur du système — visibles, surveillables, coĂ»teux mais maĂ®trisĂ©s — plutĂ´t qu’Ă  l’extĂ©rieur, incontrĂ´lables et dangereux.

« TouadĂ©ra a compris que gouverner le Centrafrique, c’est d’abord gĂ©rer les dĂ©sĂ©quilibres. Les groupes armĂ©s, s’ils sont exclus, reprennent les armes du jour au lendemain. Le choix est cynique mais logique », nous confie un diplomate accrĂ©ditĂ© Ă  Bangui.

En Centrafrique, la lĂ©gitimitĂ© du bulletin de vote reste fragile face Ă  la lĂ©gitimitĂ© de l’arme. Les poudrières ont la parole. Les urnes se taisent.

Les alliĂ©s d’hier, les déçus d’aujourd’hui

Ce calcul sĂ©curitaire a un prix politique. Les anciens partenaires du prĂ©sident — ces petits partis qui lui ont apportĂ© leur caution lors des moments difficiles — se retrouvent aujourd’hui sans portefeuille et sans illusion. Plusieurs n’hĂ©sitent plus Ă  exprimer leur amertume, Ă  demi-mot ou franchement. L’un d’eux, ancien ministre Ă©cartĂ©, rĂ©sume ce sentiment d’une formule qui rĂ©sonne : « Le prĂ©sident a utilisĂ© les petits partis quand il avait besoin d’un front uni. Aujourd’hui, il les jette comme un mouchoir usĂ©. »

En resserrant le gouvernement autour du MCU, Touadéra construit une machine électorale pour la prochaine présidentielle. Mais en éloignant ses alliés naturels, il creuse des rancœurs qui pourraient lui coûter cher le moment venu. La fidélité forcée a rarement tenu sur la durée en politique africaine.

Une démocratie sous tutelle des armes

Au fond, le gouvernement Moloua 3 est un miroir. Il reflète l’Ă©tat rĂ©el d’un pays oĂą l’Accord politique pour la paix et la rĂ©conciliation de Khartoum, signĂ© en 2019, a imposĂ© une règle non Ă©crite : les ex-rebelles auront une place Ă  la table du pouvoir tant que la paix restera fragile. Cette règle a une vertu : elle a Ă©vitĂ© un retour immĂ©diat au conflit ouvert. Elle a un vice profond : elle consacre l’idĂ©e que la violence paie, que prendre les armes est le meilleur moyen d’accĂ©der aux responsabilitĂ©s d’État.

Pour le citoyen centrafricain ordinaire, qui a voté, attendu, espéré, le message est dévastateur. Pourquoi aller aux urnes si les vrais décideurs sont ceux qui ont tenu les kalachnikovs ? Pourquoi militer dans un parti si les portefeuilles ministériels vont à ceux qui ont semé la terreur dans les provinces ?

Le gouvernement Moloua 3 n’est pas un gouvernement de transition vers la dĂ©mocratie. C’est un gouvernement de gestion de l’instabilitĂ©. Pragmatique, peut-ĂŞtre nĂ©cessaire dans le contexte centrafricain.

Mais certainement pas le modèle dont ce pays épuisé a besoin pour construire un avenir durable. Car un État qui récompense les armes finit toujours par en récolter davantage.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *