BRUXELLES, 29 janvier 2026 – Alors que les menaces de l’administration Trump contre l’Europe se précisent, le Vieux Continent se réveille brutalement face à sa plus grande vulnérabilité : une dépendance écrasante et systémique aux technologies américaines. Entre la volonté de Bruxelles de faire respecter sa régulation et le risque d’un « black-out » numérique ordonné par Washington, l’Europe joue son avenir stratégique.
Un constat alarmant : l’Europe « a perdu Internet »
Les chiffres officiels sont sans appel. Selon un récent rapport du Parlement européen, l’Union dépend de pays tiers pour plus de 80% de ses produits, services, infrastructures et propriétés intellectuelles numériques. Miguel De Bruycker, le responsable de la cybersécurité belge, l’affirme crûment : l’Europe « a perdu Internet » au profit des États-Unis.
Cette dépendance, longtemps perçue comme un simple déséquilibre commercial, est désormais vue comme une menace existentielle. La crise diplomatique autour du Groenland et les tensions commerciales récurrentes ont exposé la possibilité que ces outils technologiques puissent être utilisés comme des armes géopolitiques.
Les points critiques de la dépendance européenne :
· Le Cloud Computing : Près de 70% du marché européen est contrôlé par trois géants américains : Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud.
· Les Logiciels en tant que Service (SaaS) : 80% des dépenses professionnelles européennes en logiciels et cloud sont dirigées vers des entreprises américaines, pour un volume annuel de 284 milliards d’euros.
· Le Matériel (Hardware) : L’Europe produit moins de 10% des semi-conducteurs mondiaux et dépend de chaînes d’approvisionnement critiques en Asie et aux États-Unis.
· Les Paiements : Les réseaux Visa et Mastercard dominent sans réelle alternative européenne mature.
La régulation européenne, déclencheur d’une guerre commerciale
La détermination de Bruxelles à appliquer ses règles du jeu a mis le feu aux poudres. Le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA), conçus pour réguler les « gardiens de l’accès » et la modération de contenu, sont perçus à Washington comme une « guerre économique » ciblant délibérément les entreprises américaines.
L’année 2025 a été marquée par une série d’amendes historiques :
· Google : 2,95 milliards d’euros pour des pratiques anticoncurrentières
· Apple : 500 millions d’euros pour non-conformité au DMA
· Meta : 200 millions d’euros
· X (ex-Twitter) : 120 millions d’euros pour violation de la transparence du DSA
La réponse américaine n’a pas tardé. L’administration Trump menace désormais d’utiliser l’article 301 de la loi sur le commerce de 1974 pour imposer des tarifs douaniers de rétaliation. Des entreprises européennes comme Spotify, Siemens, SAP ou encore le champion français de l’IA Mistral AI sont directement dans le collimateur. Fin décembre, Washington est allé plus loin en imposant des sanctions sur les visas à cinq responsables européens, dont l’ancien commissaire Thierry Breton, considéré comme l’architecte du DSA.
Le scénario cauchemar : et si Trump « coupait le robinet » ?
La menace la plus extrême, mais que les experts considèrent désormais comme plausible, est celle d’un décret présidentiel américain interdisant purement et simplement aux entreprises de fournir des services à l’Europe.
Conséquences d’un « black-out » numérique américain :
· Arrêt immédiat des suites bureautiques (Microsoft 365, Google Workspace), paralysant administrations et entreprises.
· Blocage des systèmes de gestion de la relation client (Salesforce), de gestion des processus (ServiceNow) et des outils de développement (GitHub).
· Paralysie progressive des infrastructures cloud vitales, affectant hôpitaux, énergie et transports.
· Expiration des certificats de sécurité et arrêt des mises à jour, ouvrant la porte à des cyberattaques massives.
La quête désespérée d’une souveraineté numérique
Face à cette vulnérabilité, l’Europe tente de se mobiliser. La Commission a nommé une première responsable de la « souveraineté technologique » et promeut des initiatives comme l’Eurostack, qui vise à bâtir une infrastructure numérique indépendante. Cependant, le think-tank Bertelsmann Stiftung estime qu’il faudrait une décennie et 300 milliards d’euros pour y parvenir.
Des alternatives européennes existent, mais peinent à émerger :
· Cloud : OVHcloud, Scaleway (certification SecNumCloud)
· Bureautique : OnlyOffice, Nextcloud, LibreOffice
· Messagerie : Proton Mail (Suisse), Tutanota
· IA : Mistral AI (France)
· Réseaux sociaux : Mastodon (Allemagne)
Certaines collectivités montrent l’exemple. La région allemande de Schleswig-Holstein a annulé 80% de ses licences Microsoft pour migrer vers des logiciels libres, avec l’objectif d’être totalement indépendante d’ici 2030. La France a également annoncé le déploiement de sa solution de visioconférence souveraine « Visio » pour toute son administration d’ici 2027.
Un équilibre impossible entre résistance et réalisme
L’Europe est donc prise dans un dilemme insoluble. D’un côté, la commissaire à la Concurrence Teresa Ribera affirme avec fermeté : « Nous n’allons pas revenir sur notre réglementation simplement parce qu’elle ne leur plaît pas ». De l’autre, un projet de rapport interne de la Commission admettait en juin 2025 qu’un « découplage » complet était « irréaliste ».
La pression est maximale alors que l’Union doit également gérer la crise ukrainienne et ne peut se permettre une rupture totale avec Washington. Comme le résume un analyste, l’UE doit « faire respecter ses règles numériques sans déclencher une guerre commerciale transatlantique ou provoquer le président américain au point qu’il se range du côté de la Russie sur l’Ukraine ».
L’année 2026 s’annonce donc comme un tournant historique. Elle déterminera si l’Europe peut vraiment s’émanciper de sa dépendance technologique, ou si elle devra plier face aux menaces de représailles, condamnée à rester une colonie numérique dans un monde où les données sont le nouvel or noir. La prise de conscience est là. Les solutions existent. Mais face à l’urgence et à l’ampleur des investissements nécessaires, le temps pourrait déjà manquer au Vieux Continent.

