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Il est des frontières qui séparent et d’autres qui, à force d’être ignorées, finissent par relier : par les armes, les rancunes et les trafics. Celle qui court dans la Vakaga, entre Tissi et Birao, appartient à la seconde catégorie.

Nul cartographe n’y a jamais tracé de ligne que les hommes en armes aient daigné respecter. Qu’elle s’embrase aujourd’hui n’étonnera que ceux qui, à Bangui, à N’Djamena ou dans les chancelleries, avaient décidé de n’y plus prêter attention.

Les faits, d’abord, dans leur sécheresse. Le 10 octobre, des combats opposent à Abnabak, localité tchadienne, des éléments des FACA à des hommes que chacun, selon sa convenance, qualifie de civils, de militaires ou de mercenaires. Le lendemain, N’Djamena convoque l’ambassadeur centrafricain et dénonce une incursion sur son sol. Bangui répond par la voix de la Défense : il s’agissait d’une frappe préventive contre un groupe étranger en préparation d’une « attaque sanglante », menée avec le concours de ses « spécialistes russes ». Deux récits, donc, et un seul bilan chiffré, soixante morts et blessés, que l’on ne doit qu’à la COSI, officine dont la neutralité n’est pas la vertu cardinale. En matière d’information de guerre, une source unique est rarement une source fiable.

Une chronologie trop bien ajustée

Reste le calendrier, qui a le goût amer des coïncidences trop parfaites. C’est à la veille du départ de Mahamat Idriss Déby pour Paris que la frontière s’enflamme. Le même Paris dont le Tchad avait, fin 2024, congédié l’armée avec une désinvolture qui fit date, avant de faire la tournée des alternatives, Moscou compris. Que le chef de l’État tchadien se retrouve, au moment d’aller renouer avec l’ancien allié, rappelé à la dureté de son voisinage immédiat relève, au choix, du hasard ou de la mise en scène. On se gardera de trancher sans preuve. On s’interdira aussi de croire à la fortune.

Le grand absent du communiqué

Car la question que les deux capitales s’emploient à contourner est d’une simplicité biblique : que faisaient des gardes-frontières tchadiens dans une zone où se déroulait une opération visant des rebelles ? C’est le FPRC de Noureddine Adam lui-même qui, dans un communiqué, a admis que le raid avait touché des éléments des forces tchadiennes de contrôle des frontières. Un aveu d’une partie intéressée, certes, mais qui a le mérite de contredire le récit d’un Tchad simple victime d’une agression gratuite.

Il faut ici faire œuvre d’histoire. Depuis un quart de siècle, la sécurité de la République Centrafricaine s’est largement jouée entre les rives du Chari et celles de l’Oubangui. C’est de N’Djamena que partit, en 2003, le coup de force qui porta Bozizé au pouvoir. C’est vers N’Djamena que se tournèrent les regards en 2013, quand la Séléka, née dans ces mêmes confins du nord-est, balaya Bangui.

Et c’est Idriss Déby Itno lui-même qui, en 2014, retira ses troupes de la force africaine sous les huées d’une population centrafricaine exaspérée. Ces souvenirs ne s’effacent pas, et Bangui ne les a jamais effacés.

Prétendre aujourd’hui que le Tchad n’a ni intérêt ni ami dans les mouvances armées de la Vakaga relève de la candeur diplomatique plus que de l’analyse.

Le protectorat qui ne dit pas son nom

Mais que l’on n’absolve pas pour autant l’autre camp. Bangui a fait, depuis 2018, le choix de la protection russe, d’abord sous la bannière de Wagner, aujourd’hui sous celle de l’Africa Corps, c’est-à-dire de l’État russe sans le masque.

Le marché est connu : sécurité contre ressources, souveraineté contre survie. Le président Touadéra a gagné par là des victoires militaires réelles et un sursis politique. Il a aussi perdu quelque chose de moins visible, la capacité de mener une opération, fût-elle légitime, sans qu’on soupçonne aussitôt une main étrangère sur la manette. Lorsqu’une frappe « préventive » franchit une frontière avec des conseillers de Moscou à ses côtés, le droit de poursuite dont elle se réclame à l’allure d’une doctrine d’importation.

Le Soudan, mère de toutes les crises

Au-dessus de ces querelles de voisinage plane l’ombre du grand incendie soudanais. Trois ans et demi de guerre ont fait de l’est tchadien un camp de réfugiés grandeur nature (près d’un million de personnes) et de toute la région un vivier pour les trafiquants d’armes, de carburant et de mercenaires.

Les FSR de Hemetti, adossées à des réseaux transfrontaliers qui ne datent pas d’hier, ont ajouté leur propre loi à un espace qui n’en manquait déjà pas. Quand un plan d’aide régional n’est financé qu’à 18 %, on ne s’étonne plus que les États aient plus de combattants à nourrir que de réfugiés à secourir.

Les institutions, ou l’art de s’absenter

Et les gendarmes du système ? La MINUSCA, exsangue financièrement et tenue à distance de la Vakaga, regarde. L’Union africaine publie. La force mixte tchado-centrafricaine, annoncée comme opérationnelle, n’a laissé que le souvenir d’un communiqué.

L’architecture de sécurité collective de l’Afrique centrale ressemble à ces immeubles dont on a soigné la façade en oubliant les fondations. On y admire les plaques de cuivre. On y cherche en vain l’ascenseur.

Ce qu’il faudrait faire, et que l’on ne fera sans doute pas

La sagesse commande trois gestes. Une enquête internationale indépendante, d’abord, avec des observateurs qui ne doivent leur salaire à aucun des belligérants, car sans établissement des faits, il n’y aura que des procès d’intention. Une clarification tchadienne, ensuite, sur ses relations réelles avec les groupes armés centrafricains, que l’on ne saurait à la fois démentir par principe et protéger en pratique.

Un engagement de Bangui, enfin, à ne pas faire de la lutte contre les groupes armés un prétexte à l’extension de son rayon d’action au-delà de ses frontières. Rien de tout cela n’est révolutionnaire. Rien de tout cela n’est, hélas, acquis.

Le plus grave n’est pas qu’il y ait eu des morts à Abnabak. Le plus grave est que chacun sait désormais que la prochaine fois, la même scène se rejouera, avec les mêmes acteurs, les mêmes communiqués et la même indifférence.

Dans ce coin d’Afrique où l’on aime à répéter que les frontières sont un héritage colonial, il serait temps de s’aviser que l’impunité, elle, est une invention bien contemporaine.

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