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Bangui 12 Octobre 2026 – Les capitales ont leurs bruits, comme les hommes ont leur voix. Celui de Bangui, fait de klaxons, de motos-taxis zigzaguant entre les nids-de-poule et de marchandages au grand marchĂ©, s’est tu ce lundi 12 octobre.

Nulle panne, nul orage n’y est pour rien. Le silence était voulu, organisé, assumé : une journée « ville morte » appelée par un consortium d’organisations de la société civile, que l’on aurait tort de réduire à un simple caprice de saison.

Le prix du litre, étincelle d’un vieux malaise

Le déclencheur est connu. Depuis le 1er octobre, le litre d’essence est passé de 1 050 à 1 150 francs CFA pour les particuliers, le gasoil de 1 250 à 1 400, avec des tarifs encore plus lourds, jusqu’à 1 500 et 1 650, pour les entreprises et les transporteurs. Le président Touadéra a plaidé l’impasse budgétaire : l’État ne peut plus supporter un litre subventionné à hauteur de 350 francs.

L’argument n’est pas absurde. Il se heurte pourtant à une réalité que chaque Banguissois mesure à la pompe : le carburant y serait l’un des plus chers de la zone franc, dans l’un des pays les plus pauvres de la sous-région.

Le malaise est d’ailleurs moins pétrolier que budgétaire. Selon les données disponibles, les salaires de la fonction publique auraient absorbé 81 % des recettes fiscales et douanières au premier semestre 2026. Quand la masse salariale dévore à ce point les ressources de l’État, il reste peu pour les routes, les écoles et les hôpitaux, et c’est précisément ce que les manifestants du silence reprochent à leurs gouvernants.

Une mobilisation réelle, mais pas unanime

Sur le terrain, le constat est net : rues vidées dès l’aube, administrations tournant au ralenti, levée des couleurs maintenues dans les ministères mais bureaux clairsemés ensuite, écoles publiques et privées closes, bars et restaurants fermés. À KM5, Ouango, Bimbo ou Combattant, quelques motos-taxis circulaient encore, faute de clients. « Je vais remettre mes poulets dans leur enclos », confiait un commerçant du centre-ville, avec cette philosophie placide qui est parfois la forme la plus éloquente de la protestation.

Il serait toutefois abusif de parler d’unanimité. Le syndicat des motos-taxis, qui revendique quelque 50 000 conducteurs, a refusé de s’associer à l’appel. Son président, Marcel Nzapayembi, a posé la question qui fâche : « Si nous cessons de travailler, avec quelles économies allons-nous vivre ? » Le dilemme est celui de tous les mouvements de désobéissance civile dans les économies informelles : on ne fait pas de grève quand on vit du revenu du jour.

À l’inverse, la COSCIPAC de Petit Delphin Kotto et la plateforme PJLOD ont rejoint la mobilisation, aux côtés des initiateurs de l’appel, la plateforme iGwé et l’Observatoire pour la Gouvernance Démocratique en Centrafrique.

Le pouvoir et ses maladresses

La réponse gouvernementale a oscillé entre l’intimidation verbale et la manœuvre. Le ministre de la Communication, Évariste Ngamana, a qualifié l’appel de « trouble à l’ordre public », formule que la société civile a aussitôt retournée avec un bon sens désarmant : rester chez soi n’est pas un crime.

Le ministère de la Fonction publique, lui, a invoqué la continuité du service. Dimanche, quelques syndicats ont été réunis en urgence pour signer une déclaration conjointe, accueillie avec scepticisme par ceux qui y voient une tentative de diviser le front social.

Plus cocasse, la distribution de carburant gratuit aux motos-taxis devant la station des Martyrs. L’opération, attribuée à des proches du pouvoir, a surtout produit des files de bénéficiaires et quelques répliques savoureuses : « Pouvez-vous nous donner ces deux litres chaque jour ? Sinon, nous ne voulons plus de ce geste. »

On n’achète pas une conscience au prix d’un plein, encore moins celle d’un conducteur dont le litre quotidien pèse sur la marge.

Des sources concordantes évoquent par ailleurs le déploiement de réseaux de miliciens, les « Requins », pour traquer les initiateurs du mouvement. Ces informations, graves, appellent à la prudence : elles reposent à ce stade sur des témoignages et n’ont pas été confirmées officiellement. Si elles se vérifiaient, elles diraient beaucoup d’un pouvoir qui préfère l’ombre au dialogue.

Ce que dit ce lundi 12 Octobre 2026

Une journée « ville morte » ne renverse pas un régime. Elle mesure, plus modestement, la distance entre un pouvoir et ceux qu’il gouverne. Et sur ce terrain, le thermomètre de Bangui indique de la fièvre : une contestation qui ne se cantonne plus aux cercles politiques traditionnels mais gagne les marchés, les écoles, les administrations, pour des raisons très matérielles, celles du plein et du panier.

Le président Touadéra, qui a consolidé son assise sécuritaire et politique ces dernières années, sait mieux que personne qu’un pouvoir s’use moins sur le champ de bataille que dans les files d’attente. Le choix qui s’offre à lui est simple : ouvrir un vrai dialogue social incluant le secteur informel, premier concerné par la cherté de la vie, ou continuer à répondre par des communiqués à une colère qui se manifeste désormais par le silence.

À Bangui, c’est généralement quand les gens cessent de parler qu’il faut commencer à les écouter.

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