0 12 minutes 3 heures

Il y a des affaires qui commencent comme un fait divers et finissent comme un diagnostic. Un diagnostic sur l’Ă©tat d’un système. Sur la soliditĂ© — ou l’absence de soliditĂ© — des institutions qui sont censĂ©es protĂ©ger la RĂ©publique de ses ennemis, intĂ©rieurs comme extĂ©rieurs.

L’affaire Kokoma-Yalo-Koyagbele vient d’atteindre ce stade-lĂ .

Bangui, le 11 Juin 2026—Ce qui avait commencĂ© par la diffusion d’un enregistrement audio compromettant attribuĂ© Ă  Charly Kokoma, ressortissant centrafricain rĂ©sidant en France, oĂą l’intĂ©ressĂ© Ă©voquerait un plan de dĂ©stabilisation contre le rĂ©gime du prĂ©sident Faustin-Archange TouadĂ©ra, est en train de se transformer en quelque chose de bien plus grave que le scandale originel. Plus grave, parce qu’il ne met plus seulement en cause des individus suspects de trahison. Il met en cause l’État lui-mĂŞme — sa rigueur, sa cohĂ©rence, et sa capacitĂ© Ă©lĂ©mentaire Ă  garder un secret.

Le procès-verbal d’audition du ministre conseiller Bida Koyagbele circule librement sur les rĂ©seaux sociaux.

De l’audio compromettant au PV public : la chronologie d’une dĂ©bâcle

Retour sur les faits, parce que leur enchaĂ®nement mĂ©rite d’ĂŞtre lu dans l’ordre.

L’audio de Charly Kokoma provoque un sĂ©isme politique Ă  Bangui. Le parquet, saisi sans tarder, ouvre une enquĂŞte. Plusieurs personnalitĂ©s citĂ©es dans l’enregistrement — dont les ministres Sani Yalo et Bida Koyagbele — sont interpellĂ©es et auditionnĂ©es. L’affaire est classĂ©e sensible dès son ouverture. Elle touche Ă  la sĂ»retĂ© de l’État, Ă  l’intĂ©gritĂ© de la hiĂ©rarchie gouvernementale, Ă  des soupçons de trahison au plus haut niveau.

En d’autres termes : c’est exactement le type de dossier pour lequel le secret de l’instruction existe. Pour lequel les procĂ©dures de confidentialitĂ© ont Ă©tĂ© inventĂ©es. Pour lequel chaque agent qui y touche prĂŞte serment de discrĂ©tion.

Et pourtant. Alors que l’instruction suit encore son cours, que les juges n’ont pas rendu leur verdict, que les suspects n’ont pas Ă©tĂ© dĂ©finitivement mis en cause ou disculpĂ©s — des extraits du procès-verbal d’audition de Bida Koyagbele se retrouvent sur Facebook, sur WhatsApp, sur les plateformes qui font aujourd’hui l’opinion Ă  Bangui.

La procĂ©dure n’est pas terminĂ©e. Le secret, lui, est dĂ©jĂ  mort.

La question qui brĂ»le : comment ce document a-t-il quittĂ© l’enceinte judiciaire ?

C’est la question fondamentale. Celle que le parquet de Bangui devrait se poser en urgence — et dont l’absence de rĂ©ponse officielle, pour l’heure, est elle-mĂŞme un signal alarmant.

Un procès-verbal d’audition n’est pas un communiquĂ© de presse. Ce n’est pas un document destinĂ© Ă  la diffusion publique. C’est une pièce de procĂ©dure, encadrĂ©e par des règles strictes d’accès, numĂ©rotĂ©e, enregistrĂ©e, thĂ©oriquement impossible Ă  photocopier ou photographier sans laisser de trace dans une administration qui fonctionne correctement.

Théoriquement.

Car en Centrafrique — et c’est ce que cette affaire rĂ©vèle avec une clartĂ© douloureuse — la chaĂ®ne de confidentialitĂ© qui devrait entourer les dossiers sensibles est trouĂ©e de toutes parts. Greffiers, conseillers, hauts fonctionnaires, agents d’instruction: le cercle de ceux qui ont accès Ă  un dossier judiciaire est souvent bien plus large que les règles ne le prĂ©voient. Et dans ce cercle, la tentation est grande — par intĂ©rĂŞt, par loyautĂ© Ă  tel ou tel camp, par simple attrait du buzz numĂ©rique — de transformer un document confidentiel en munition politique.

Un ancien magistrat que nous avons joint sous couvert d’anonymat pose le diagnostic avec une prĂ©cision qui fait froid dans le dos :

« Ce qui est en jeu ici, c’est la crĂ©dibilitĂ© mĂŞme de l’État centrafricain. Si le secret des auditions et des enquĂŞtes prĂ©paratoires devient public, comment garantir l’impartialitĂ©, la sĂ©curitĂ© des tĂ©moins, ou mĂŞme l’efficacitĂ© des investigations ? Vous ne pouvez pas conduire une enquĂŞte sur une scène de crime ouverte Ă  tous les vents. »

Fuite innocente ou arme politique ?

Ă€ Bangui, personne ou presque ne croit Ă  la thèse de la simple nĂ©gligence. Les fuites de documents judiciaires ne tombent pas du ciel. Elles partent d’une main, avec une intention.

Plusieurs lectures circulent dans les cercles politiques et juridiques de la capitale.

La première est celle du règlement de comptes interne : des acteurs proches du pouvoir, souhaitant fragiliser Bida Koyagbele ou lui couper toute possibilitĂ© de sortie honorable, auraient dĂ©libĂ©rĂ©ment exposĂ© son audition pour le condamner dans l’opinion avant mĂŞme que la justice ne se prononce. Ce type de pratique n’est pas nouveau dans les crises politiques centrafricaines — utiliser la justice comme arbre et les rĂ©seaux sociaux comme bĂ»cher.

La deuxième lecture est celle de la dĂ©faillance systĂ©mique : personne n’aurait organisĂ© cette fuite, mais personne n’avait non plus mis en place les garde-fous nĂ©cessaires pour l’empĂŞcher. Des documents sensibles traitĂ©s avec la mĂŞme lĂ©gèretĂ© que des circulaires administratives ordinaires. Un système oĂą la culture du secret d’État n’existe tout simplement pas, faute de formation, faute de procĂ©dures, faute de sanctions dissuasives.

La troisième — la plus sombre — est celle de la fuite d’État : des agents de l’appareil sĂ©curitaire ou judiciaire, rĂ©munĂ©rĂ©s ou instrumentalisĂ©s par des intĂ©rĂŞts extĂ©rieurs, qui transforment mĂ©thodiquement les enquĂŞtes sensibles en instruments de dĂ©stabilisation.

Quelle que soit la vĂ©ritĂ© — et Afrique en Plus n’a pas Ă  ce jour les Ă©lĂ©ments pour trancher dĂ©finitivement entre ces hypothèses — l’effet est le mĂŞme : l’instruction est compromise, les suspects sont exposĂ©s avant jugement, et l’État centrafricain apparaĂ®t incapable de protĂ©ger ses propres secrets.

Le silence du parquet : une réponse en creux

Ce qui aggrave le tableau, c’est l’absence de rĂ©action officielle du parquet de Bangui face Ă  ces fuites.

Une fuite de procès-verbal dans une affaire de complot contre l’État n’est pas une bavure administrative mineure. C’est une violation caractĂ©risĂ©e du secret de l’instruction. C’est une infraction pĂ©nale. C’est, dans certaines lĂ©gislations, un crime.

Le minimum attendu d’un parquet digne de ce nom est d’ouvrir une enquĂŞte interne sur les circonstances de la fuite, d’identifier la ou les personnes ayant divulguĂ© le document, et de les poursuivre avec la mĂŞme vigueur que les suspects de l’affaire principale.

Le silence, lui, envoie un message tout aussi clair — et bien plus dangereux : les fuites sont tolérées. Ou pire : les fuites sont organisées par ceux-là mêmes qui sont censés les empêcher.

Ce que cette affaire rĂ©vèle de l’administration centrafricaine

Au-delĂ  du cas Kokoma-Yalo-Koyagbele, c’est une vĂ©ritĂ© structurelle que cette fuite met Ă  nu : l’administration centrafricaine n’a pas de culture du secret.

Ce n’est pas une insulte. C’est un constat qui appelle des rĂ©formes urgentes.

Dans des pays comparables qui ont rĂ©ussi Ă  moderniser leur appareil judiciaire et sĂ©curitaire, la protection des informations sensibles repose sur trois piliers : des procĂ©dures strictes de classification des documents, des contrĂ´les d’accès rigoureux avec traçabilitĂ©, et des sanctions sĂ©vères, exemplaires et publiques pour toute violation.

En Centrafrique, aucun de ces trois piliers n’existe de manière opĂ©rationnelle. Les documents sensibles circulent par email non chiffrĂ©, par SMS, parfois photocopiĂ©s et laissĂ©s dans des bureaux non verrouillĂ©s. Les agents qui y accèdent ne sont pas systĂ©matiquement identifiĂ©s ni responsabilisĂ©s. Et les sanctions pour violation du secret professionnel restent, dans les faits, pratiquement inexistantes.

Le rĂ©sultat, on le voit aujourd’hui : un procès-verbal d’audition dans une affaire de complot contre l’État transformĂ© en contenu viral sur les rĂ©seaux sociaux.

Les exigences qui s’imposent

Afrique en Plus ne se contente pas d’observer. Nous formulons ce que la situation commande.

Premièrement, le parquet de Bangui doit immĂ©diatement ouvrir une enquĂŞte sur les circonstances de la fuite du PV d’audition de Bida Koyagbele. L’identification et la poursuite du ou des divulgateurs ne sont pas optionnelles dans un État de droit — elles sont obligatoires.

Deuxièmement, le ministère de la Justice doit diligenter une inspection interne sur les procĂ©dures de gestion des documents sensibles dans l’ensemble des juridictions du pays. Cette fuite ne peut pas rester sans consĂ©quences institutionnelles.

Troisièmement, une rĂ©forme urgente des procĂ©dures de classification et de protection des documents judiciaires s’impose. Cela passe par la formation des personnels, la mise en place de registres d’accès traçables, le chiffrement des communications internes et la crĂ©ation d’une cellule de sĂ©curitĂ© documentaire au sein du parquet.

Quatrièmement, les mĂ©dias et les citoyens qui ont relayĂ© ce document sur les rĂ©seaux sociaux doivent comprendre qu’ils participent, consciemment ou non, Ă  la destruction d’une procĂ©dure judiciaire en cours. Diffuser un procès-verbal confidentiel n’est pas un acte journalistique — c’est une complicitĂ© dans une violation de la loi.

On ne peut pas conduire une enquĂŞte d’État sur une scène ouverte

L’affaire Kokoma avait commencĂ© comme un test de la rĂ©activitĂ© judiciaire centrafricaine face aux menaces contre l’État. Elle est en train de devenir un test de tout autre chose : la capacitĂ© de cet État Ă  se protĂ©ger de lui-mĂŞme.

Car le plus grand ennemi d’une enquĂŞte sensible n’est souvent pas l’accusĂ©. C’est l’impunitĂ© qui règne Ă  l’intĂ©rieur mĂŞme du système supposĂ© le poursuivre.

Bangui peut encore corriger le tir. Mais chaque jour sans rĂ©action officielle, chaque heure de silence du parquet, chaque partage supplĂ©mentaire du PV sur les rĂ©seaux sociaux est un message envoyĂ© Ă  tous ceux qui, demain, voudront nuire Ă  la RĂ©publique Centrafricaine depuis l’intĂ©rieur : Ici, les secrets d’État ne coĂ»tent pas cher. Et les fuites ne coĂ»tent rien.

Afrique en Plus continuera Ă  suivre cette affaire jusqu’Ă  ce que des rĂ©ponses soient apportĂ©es — publiquement, institutionnellement, et sans complaisance.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *