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Pendant que Bangui cĂ©lĂ©brait l’investiture de la 7ème RĂ©publique, une autre cĂ©rĂ©monie se tenait en coulisses — celle de l’enterrement d’un projet agricole majeur. Des licenciements illĂ©gaux, un audit dĂ©tournĂ©, un rapport d’innocence dĂ©libĂ©rĂ©ment cachĂ© : l’affaire PRAPAM-FIDA est le miroir brisĂ© des promesses de dĂ©veloppement de Faustin-Archange TouadĂ©ra.

Bangui, le 30 Mars 2026 —Il y a ce que l’on voit. Et il y a ce que l’on cache. Le 30 mars 2026, pendant que les camĂ©ras filmaient les prĂ©sidents sous la pluie battante et que les discours s’enchaĂ®naient sur le renouveau national, une tout autre histoire se racontait Ă  voix basse dans les couloirs du ministère de l’Agriculture de Bangui. Celle d’un programme agricole de 17 000 bĂ©nĂ©ficiaires rĂ©duit Ă  nĂ©ant. Celle de 49 cadres centrafricains — pour la plupart rentrĂ©s de la diaspora pour servir leur pays — jetĂ©s Ă  la rue dans des conditions juridiquement intenables. Celle d’un rapport qui innocente les accusĂ©s et que personne, dans l’appareil d’État, n’a eu le courage de publier.

Cette affaire s’appelle le PRAPAM-FIDA. Elle n’a fait l’objet d’aucun communiquĂ© officiel, d’aucune confĂ©rence de presse, d’aucun dĂ©menti. Elle a Ă©tĂ© traitĂ©e comme on traite les dossiers gĂŞnants dans les États fragiles : par le silence, l’usure, et l’espoir que les victimes finissent par se lasser. C’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’elles ne se sont pas lassĂ©es que nous en parlons aujourd’hui.

Un programme d’exception — dĂ©libĂ©rĂ©ment dĂ©truit

Le PRAPAM-FIDA n’Ă©tait pas un projet de papier. FinancĂ© par le Fonds international de dĂ©veloppement agricole — un bailleur onusien dont la rigueur de suivi est reconnue — il avait dĂ©jĂ  produit des rĂ©sultats tangibles dans les prĂ©fectures de Boali, Damara, YalokĂ©, Bouar et Boda. Des rĂ©gions qui ne font pas la une, mais oĂą des milliers de familles vivaient de ce que ce programme leur avait apportĂ©.

17 000 Familles paysannes directement bénéficiaires

300 ha De champs emblavés, 2 000 ha supplémentaires programmés

100 ha Aménagements hydroagricoles avec irrigation goutte-à-goutte

+50 % De taux de décaissement avant la mi-parcours — performance rare en RCA

11 Tracteurs acquis — aujourd’hui sous plastique au ministère

49 Cadres licenciés, dont des retours de diaspora

Ajoutez Ă  cela deux bulldozers D8, dix boucheries modernes, cinq magasins de stockage, 150 000 volailles de races amĂ©liorĂ©es, et une usine de fabrication de farine panifiable Ă  base de manioc — conçue pour rĂ©duire la dĂ©pendance centrafricaine au blĂ© importĂ©. Ce tableau, aussi impressionnant soit-il, n’existe plus qu’Ă  l’imparfait. Selon le coordinateur du projet, Yvon Francis Bouba Dalambaye, l’ensemble de ces acquis a Ă©tĂ© « parti en fumĂ©e » par la volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de ceux qui lui voulaient du mal. Ce ne sont pas ses mots. C’est sa lettre ouverte, signĂ©e, publiĂ©e, sous son nom.

« Nous avons quittĂ© la diaspora pour venir partager ce qu’on a appris des autres. » — Yvon Francis Bouba Dalambaye, coordonnateur du PRAPAM-FIDA, lettre ouverte, mars 2026

L’arme du rapport dĂ©tournĂ©

Voici comment fonctionne la machine Ă  broyer, dans sa version centrafricaine. Bouba Dalambaye, en gestionnaire rigoureux, commande un audit interne — exercice banal, recommandĂ©, destinĂ© Ă  tracer ses propres dĂ©penses avant la clĂ´ture de l’exercice budgĂ©taire. Un rapport strictement interne, confidentiel par nature, dont la circulation est normalement encadrĂ©e.

Ce document se retrouve pourtant, dans des dĂ©lais qui dĂ©fient toute explication administrative ordinaire, sur les bureaux du ministère de l’Agriculture, du ministère de l’Élevage, de la Primature, et jusqu’au siège romain du FIDA. De rapport de gestion, il est devenu instrument d’accusation. De la transparence, on a fabriquĂ© un dossier Ă  charge. La question — simple, directe, sans rĂ©ponse officielle Ă  ce jour — est la suivante : qui a transmis ce document, Ă  qui, et dans quel but ?

La chaîne des anomalies juridiques

Le rapport qui innocente — et que personne ne publie

C’est lĂ  que l’affaire bascule du registre de la mauvaise gestion Ă  celui du scandale d’État caractĂ©risĂ©. Après les licenciements, des inspecteurs centraux assermentĂ©s sont mandatĂ©s pour enquĂŞter. Ils enquĂŞtent. Ils concluent. Leur rapport disculpe les responsables du projet. Et ce rapport — celui qui dit la vĂ©ritĂ©, celui qui rĂ©tablit les faits — reste dans un tiroir.

Aucune publication. Aucune rĂ©habilitation. Aucune excuse. L’État centrafricain, dans toute sa rigueur institutionnelle, a produit la preuve de l’innocence de ses propres fonctionnaires — et a choisi de l’enterrer. Ce choix n’est pas une erreur administrative. C’est une dĂ©cision. Elle a un auteur. Et cet auteur, Ă  ce jour, n’a pas Ă©tĂ© identifiĂ© publiquement.

Nous apprenons que ce rapport est désormais dans le domaine public. Notre rédaction se le procurera. Nous en analyserons les conclusions dans une prochaine édition. Nommément.

La contradiction au cœur du nouveau quinquennat

Le prĂ©sident TouadĂ©ra a fait de l’agriculture l’un des piliers affichĂ©s de son troisième mandat. L’autosuffisance alimentaire, la transformation locale, la valorisation des filières vivrières — ces formules ont rythmĂ© sa campagne et ornĂ© ses discours d’investiture. Pendant ce temps, onze tracteurs flambant neufs pourrissent sous plastique dans la cour d’un ministère. Des bulldozers D8 sont garĂ©s en dĂ©corations improbables. Une usine de farine de manioc est Ă  l’arrĂŞt. Et 17 000 familles paysannes attendent ce qui leur avait Ă©tĂ© promis.

On ne peut pas promettre l’agriculture et saborder les programmes agricoles qui fonctionnent. On ne peut pas cĂ©lĂ©brer le retour de la diaspora et traiter ses cadres comme des suspects. On ne peut pas appeler Ă  la transparence et enterrer les rapports qui dĂ©rangent. Ces contradictions ne sont pas des maladresses de communication. Elles sont des signaux de gouvernance. Et les bailleurs internationaux — FIDA en tĂŞte — les lisent aussi bien que nous.

Notre rĂ©daction a sollicitĂ© une rĂ©action officielle du ministère de l’Agriculture, du ministère de l’Élevage et de la Primature. Ă€ l’heure de publier cet article, aucune rĂ©ponse n’a Ă©tĂ© reçue. Nos demandes restent ouvertes. Nous publierons tout Ă©lĂ©ment contradictoire transmis dans les règles.

La 7ème RĂ©publique Ă  l’Ă©preuve de la vĂ©ritĂ©

RĂ©nover une RĂ©publique ne se dĂ©crète pas. Cela se prouve — dans les actes, dans les dossiers, dans le traitement rĂ©servĂ© Ă  ceux qui ont servi et ont Ă©tĂ© trahis par l’appareil qu’ils servaient. L’affaire PRAPAM-FIDA est, Ă  cet Ă©gard, un test de vĂ©ritĂ© pour le nouveau quinquennat. Un test simple, documentĂ©, vĂ©rifiable : publier le rapport des inspecteurs, rĂ©tablir les droits des 49 cadres licenciĂ©s, remettre en marche les tracteurs, relancer le programme.

Si la 7ème RĂ©publique ne peut pas rĂ©soudre une affaire aussi clairement documentĂ©e — avec des victimes identifiĂ©es, des anomalies juridiques prouvĂ©es, et un rapport d’innocence qui existe — alors les grandes promesses de transformation ne valent pas le papier des discours d’investiture.

Comme le dit Yvon Francis Bouba Dalambaye avec l’amertume de ceux qui ont tout donnĂ© : « Si la vĂ©ritĂ© pouvait aller aussi vite que le mensonge… » Ce n’est pas Ă  lui de la faire courir. C’est Ă  l’État. Et l’État, en cette 7ème RĂ©publique, en a les moyens — s’il en a la volontĂ©.

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