BANGUI, 19 février 2026 – AFRIQUE EN PLUS – C’est un document qui se voulait une simple clarification. Daté du 18 Février 2026 de Genève et signé par le Dr Simplice Feikoumo, coordonnateur de la « Plateforme des Gbaya de Bossangoa », le communiqué parvenu à notre rédaction entendait corriger ce qu’il présente comme une « interprétation erronée » de la récente prise de parole de Jean Francis Bozizé. Problème : en tentant d’éteindre un incendie médiatique, ce texte en allume plusieurs autres.
Car la clarification soulève, par sa simple existence, une question fondamentale : une association apolitique peut-elle être codirigée depuis l’étranger par le fils d’un ancien chef d’État, et servir de véhicule à un discours qui emprunte autant aux codes de la rébellion qu’à ceux du développement local ?
« Apolitique » : le maquillage qui ne prend pas
Pour comprendre le paradoxe, il faut lire les statuts que l’association revendique : « organisation apolitique, non confessionnelle et à but non lucratif », dont l’objectif affiché est « le développement économique et social de Bossangoa et l’assistance humanitaire ». Un cadre parfaitement légitime, comme il en existe des centaines en Centrafrique, de l’Ouham à la Haute-Kotto.
La preuve par les actes : que pèse vraiment l’action associative ?
Une question, peut-être la plus gênante pour la thèse défendue depuis Genève. Si la Plateforme des Gbaya de Bossangoa n’est effectivement qu’une association de solidarité et de développement, si son objet se limite à « l’amélioration des conditions de vie dans leur localité d’origine », alors un test simple s’impose : celui des réalisations concrètes. Car en matière associative, les intentions se mesurent à l’aune des actes.
Quels sont donc les projets que cette plateforme a menés à Bossangoa ? Quelles écoles ont été réhabilitées ? Quels centres de santé ont été approvisionnés en médicaments ? Quelles filières agricoles ont été structurées ? Quelles bourses ont été attribuées aux étudiants de la région ? Les questions pourraient être déclinées à l’infini, tant le champ du « développement économique et social » est vaste.
À ce jour, force est de constater que les réalisations tangibles peinent à émerger. Aucun rapport d’activité, aucun bilan chiffré, aucune photographie d’infrastructure achevée ne vient étayer le discours. En République centrafricaine, de nombreuses associations locales, souvent avec des moyens dérisoires, parviennent pourtant à laisser des traces visibles de leur passage : un forage réhabilité à l’Est du pays, un marché réorganisé dans la Ouaka, une formation professionnelle dispensée à Bangui, un programme de leadership pour la jeunesse. Les exemples d’actions citoyennes concrètes ne manquent pas, et leurs promoteurs n’éprouvent généralement pas le besoin de les justifier depuis un cabinet genevois.
Cette absence de bilan interroge d’autant plus que le discours de Francis Bozizé lui-même, avec ses références aux « infiltrations » et au « travail inachevé », suggère un tout autre agenda. Lorsqu’une association censée construire des écoles passe plus de temps à évoquer des « secrets » et des « complicités » qu’à compter ses réalisations, le doute n’est plus permis : ce n’est pas de développement qu’il s’agit, mais de tout autre chose.
Mais alors, que fait Jean Francis Bozizé dans cette association ?
L’homme n’est pas un simple ressortissant de Bossangoa parmi d’autres. Fils aîné de l’ancien président François Bozizé, il a longtemps été présenté comme l’une des figures de proue potentielles de la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC). Son retour sur la scène médiatique, après des mois de silence, avait été interprété comme une tentative de repositionnement politique. La « clarification » du Dr Feikoumo voudrait nous faire croire qu’il ne s’agissait que d’une causerie entre parents du village.
Problème de taille : les textes ne mentent pas.
Les cinq aveux du texte
Notre rédaction a soumis l’enregistrement audio de Francis Bozizé à une analyse croisée. En voici les principiels enseignements, qui contredisent frontalement la thèse associative.
1. La salutation au patriarche
Francis Bozizé ouvre son propos par une salutation appuyée à son père, « Kota Nguira » François Bozizé, à qui il demande de faire une « rétrospection » sur « ce qui a marché et ce qui n’a pas marché ». Une association apolitique se réunit-elle pour évaluer le bilan d’un ancien chef d’État ? Et si oui, dans quel but ?
2. La date comme marqueur politique
Pour Francis Bozizé, la « souffrance du peuple gbaya de Bossangoa » a commencé à une date très précise : celle de la chute de son père.
Dr Feikoumo, la coïncidence est-elle encore un hasard ? Depuis quand le calendrier des associations humanitaires est-il calqué sur celui des alternances politiques à Bangui ?
3. L’appel aux ancêtres guerriers
La liste est citée, elle ne trompe pas : Karinou, Gbele, Mbata, Vackat, Zakonon. Tout historien centrafricain reconnaîtra là les figures de la résistance à la colonisation et au pouvoir central.
Quand une association de développement convoque les mânes des guerriers d’antan, parle-t-elle encore de forages et d’écoles ?
4. L’aveu sécuritaire
Le passage le plus troublant est peut-être celui-ci : « désormais ce qui est confidentiel et secret, le coordonnateur Simplice a donné son accord qu’on le gère en in box, comme vous savez on est nombreux sur la plateforme, il y a des infiltrations, on doit vraiment faire attention dans toutes choses. »
Des infiltrations. Le vocabulaire est choisi. Il n’appartient pas au registre associatif ordinaire. Les organisations humanitaires ne craignent pas les « infiltrations » ; elles redoutent les détournements de fonds ou les ingérences politiques. Le terme est celui des mouvements clandestins, des groupes armés, des structures qui ont quelque chose à cacher.
5. Le « travail inachevé »
« Qui peut faire pour revenir afin d’achever ce travail qu’on a commencé ensemble ? » demande Francis Bozizé. La question, posée à sa communauté, est restée sans réponse. Mais le sous-entendu, lui, est clair : il y a un « avant » et un « après », une œuvre interrompue qu’il s’agirait de reprendre. Cette œuvre, est-ce la construction d’une école à Bossangoa ? Ou la reconquête d’un pouvoir perdu ?
Genève-Bangui : le jeu des chaises musicales
Il est un dernier élément que la clarification du Dr Feikoumo ne pourra effacer : le lieu de sa rédaction. Genève, le 18 février 2026.
La Suisse est une terre d’accueil, certes. Mais c’est aussi, et peut-être surtout, la terre d’exil de nombreux acteurs des crises centrafricaines. C’est de là que s’organisent les stratégies, que se nouent les alliances, que se préparent les retours. Qu’une association censée œuvrer pour le développement de Bossangoa ait son coordonnateur à Genève interroge sur ses modes d’action réels.
La responsabilité de la presse
Faut-il voir dans cette affaire une simple maladresse de communication ? Ou la preuve que, du côté de certains cercles de l’opposition, on peine toujours à se départir d’une logique qui a déjà tant coûté au pays ?
Notre rôle n’est pas de trancher cette question de manière définitive. Il est de confronter les discours aux faits, et les faits à leur interprétation.
La clarification du Dr Feikoumo a le mérite de tenter une chose rare en politique : reprendre la main sur un récit qui échappe. Mais en attribuant à une simple association de développement local un discours structuré par la mémoire d’un pouvoir déchu, l’appel aux ancêtres résistants et la hantise des « infiltrations », elle produit l’effet inverse de celui recherché.
Elle confirme, malgré elle, que le politique, en Centrafrique, emprunte parfois des habits civils pour voyager incognito.
Et que Bossangoa, décidément, n’est pas qu’une préfecture de l’Ouham-Fafa. C’est aussi, pour certains, une mémoire, un symbole, et peut-être un programme.

