Lâaccord en cours de finalisation entre Paris et NâDjamena, qualifiĂ© Ă juste titre de « paix de brigands », est bien plus quâun simple rĂ©alignement tactique. Il est le symptĂŽme dâune double faillite : celle de la politique africaine de la France post-coloniale, et celle dâun ordre rĂ©gional sahĂ©lien en pleine dĂ©liquescence. Ce rapprochement, nĂ© du chantage et cimentĂ© par la peur, mĂ©rite une analyse qui dĂ©passe lâanecdote diplomatique pour toucher au cĆur des impasses gĂ©opolitiques contemporaines.
LâArchĂ©ologie dâune DĂ©pendance Toxique
La mĂ©taphore des « deux truands » est brutale, mais elle saisit lâessence dâune relation oĂč la connivence lâemporte sur les principes. Depuis le soutien de Paris Ă Idriss DĂ©by Itno en 1990, la France a fait le choix constant de la « stabilitĂ© » autoritaire contre lâincertitude dĂ©mocratique. Elle a ainsi accumulĂ© un capital de secrets militaires et de complicitĂ©s politiques qui la rendent aujourdâhui captive. Mahamat DĂ©by hĂ©rite de ce systĂšme, sachant que les archives françaises contiennent potentiellement les clefs de la survie⊠ou de la chute, de son rĂ©gime. Câest cette mĂ©moire partagĂ©e qui transforme une relation Ă©tatique en pacte de protection mafieux. La France ne peut se permettre de voir sâeffondrer un rĂ©gime qui sait trop ; le rĂ©gime DĂ©by ne peut survivre sans la lĂ©gitimitĂ© sĂ©curitaire et le parapluie discret que seul lâancienne puissance peut encore fournir.
Le Jeu dâĂchecs RĂ©gional : Un Ăchiquier en Fusion
Le contexte actuel révÚle un rééquilibrage des puissances profondément instable.
· Le Retrait Ămirati : Le supposĂ© « lĂąchage » des Ămirats arabes unis est un sĂ©isme stratĂ©gique. Abou Dhabi avait compris, aprĂšs le retrait français, que le vide sĂ©curitaire Ă©tait une opportunitĂ©. Son soutien Ă DĂ©by et aux FSR de Hemetti au Soudan Ă©tait un double pari sur lâinfluence par proxy. Son retrait probable signale soit un recentrage gĂ©opolitique, soit une réévaluation catastrophique du rapport coĂ»t/bĂ©nĂ©fice de ces aventures sahĂ©liennes. Il laisse Mahamat DĂ©by exsangue financiĂšrement et isolĂ© diplomatiquement.
· LâĂtau Soudanais : La guerre civile au Soudan nâest plus un conflit pĂ©riphĂ©rique pour le Tchad, mais une menace existentielle. LâhypothĂšse dâun soutien du gĂ©nĂ©ral Burhane Ă des rebelles tchadiens plonge NâDjamena dans son cauchemar historique : une guerre par procuration sur sa frontiĂšre orientale, miroir de celle que Khartoum soutenait il y a deux dĂ©cennies. La demande dâaide en renseignement Ă la DGSE est donc un cri dâalarme. La France, en acceptant, deviendrait de facto un belligĂ©rant indirect dans la guerre soudanaise.
· Le Front NigĂ©rien : Pour Paris, lâenjeu est de contenir lâinfluence russe et de marginaliser la junte de Niamey. Le Tchad est la derniĂšre piĂšce maĂźtresse sur lâĂ©chiquier sahĂ©lien. En le tenant, la France espĂšre prouver que son modĂšle de partenariat militaire (formation, renseignement) reste supĂ©rieur au mercenariat du groupe Wagner ou de ses successeurs. Câest un pari risquĂ© : le soutien Ă un rĂ©gime rĂ©pressif Ă NâDjamena fournira Ă Niamey et Ă ses alliĂ©s un argument de propagande inespĂ©rĂ© contre le « nĂ©ocolonialisme » français.
La Transaction Macron-Déby : Le Realpolitik dans Toute sa Nudité
Le marchĂ© en cours renseignement contre libĂ©ration dâun prisonnier politique est Ă©difiant. Il rĂ©duit la relation Ă une logique de troc brutal :
· Pour DĂ©by, câest lâassurance-vie. Le renseignement français est le seul bien quâil ne peut acheter ailleurs Ă un niveau aussi efficace. Câest la technologie de la rĂ©pression prĂ©ventive.
· Pour Macron, câest une tentative de sauver les meubles. Obtenir la libĂ©ration de SuccĂšs Masra permet de jeter une pincĂ©e de « droits de lâhomme » sur un accord par ailleurs cynique. Câest un alibi moral, une monnaie dâĂ©change qui donne une apparence de victoire diplomatique Ă lâĂlysĂ©e, tout en scellant un partenariat avec lâoppresseur de Masra.
LâImpasse et le Prix Ă Payer
Cette « paix de brigands » nâest pas une solution, mais lâaggravation dâun problĂšme historique. Elle consacre plusieurs Ă©checs :
1. LâĂ©chec de la diversification : Le Tchad de DĂ©by, aprĂšs avoir flirtĂ© avec dâautres parrains, revient, contraint, Ă son marieur originel. La France, aprĂšs avoir promis un « nouveau discours », revient Ă son rĂ©flexe sĂ©curitaire et autoritaire.
2. LâĂ©chec dĂ©mocratique : La libĂ©ration conditionnelle dâun opposant ne masquera pas le renforcement dâun rĂ©gime qui a verrouillĂ© le pouvoir par la force. On troque un prisonnier contre la consolidation dâune prison politique.
3. LâĂ©chec stratĂ©gique Ă long terme : En sâaccrochant au rĂ©gime DĂ©by, la France lie son destin Ă la pĂ©rennitĂ© dâune structure de pouvoir fragile, dĂ©testĂ©e par une partie de sa population et de son armĂ©e. Elle prĂ©pare le terrain pour la prochaine crise, la prochaine rĂ©bellion, le prochain chantage.
Ă terme, ce pacte perpĂ©tue le cycle de violence et dâinstabilitĂ© quâil prĂ©tend combattre. Il enseigne aux peuples que la justice nâest pas une valeur, mais une variable dâajustement. Il montre aux rĂ©gimes que la rĂ©pression est rentable, puisquâelle peut ĂȘtre monnayĂ©e contre des services vitaux.
Et il prouve, une fois de plus, que dans le calcul gĂ©ostratĂ©gique, lâombre des « cadavres enterrĂ©s main dans la main » finit toujours par ressurgir, plus longue et plus dĂ©formĂ©e que jamais.
La France, en cĂ©dant une fois de plus Ă la logique du « moindre mal », choisit de sâenfoncer dans son placard tchadien, sâassurant peut-ĂȘtre une influence de dernier recours, mais renonçant dĂ©finitivement Ă toute prĂ©tention Ă porter un projet politique lĂ©gitime pour la rĂ©gion. Câest le rĂ©alisme dans son Ă©tat le plus triste : une myopie stratĂ©gique qui prend la forme dâune cĂ©citĂ© morale.

