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Il y a, dans la vie des régimes, des journées qui en disent plus long que les discours. Le jeudi 15 octobre, vers 10 h 30, au Centre Jean-XXIII de Bangui, des éléments de la Compagnie nationale de sécurité ont fait irruption au moment où des activistes s’apprêtaient à tenir une conférence de presse. Cinq figures de la société civile ont été interpellées : Quentin Ngouandé, de la plateforme I Gwé, Élysée Nguémalé, de l’Observatoire pour la gouvernance démocratique en Centrafrique, Stève Francis Bendo Ndémy, Barry Mardios et Igor Mokprem. Trois jours plus tôt, ces mêmes organisations avaient réussi la journée « ville morte » qui avait vidé les rues de la capitale.

Le lien, nul besoin de le chercher bien loin : c’est celui que le Bloc républicain pour la défense de la Constitution établit sans détour dans son communiqué, en rattachant ces arrestations à l’organisation de la mobilisation du 12 octobre. Les autorités, à l’heure où nous écrivons, n’ont pas fourni de version qui permette d’en douter.

Une dissonance au sein du sérail

Le plus instructif n’est pas ce que dit l’opposition, dont la sévérité est de métier. C’est ce que murmure, ou plutôt ce qu’écrit, le propre camp présidentiel. Fidèle Gouandjika, ministre conseiller à la présidence, n’est pas réputé pour sa timidité dialectique, mais rarement s’était-il aventuré aussi loin : on ne jette pas en prison, a-t-il publié sur les réseaux sociaux, les leaders de la société civile qui relaient l’angoisse légitime du peuple face à la flambée du carburant. Et d’adjurer le chef de l’État de veiller à ce que les forces de l’ordre ne fassent pas de la République Centrafricaine un « État policier ». Quand l’avertissement vient de l’intérieur de la maison, c’est que le courant d’air commence à s’y faire sentir.

Du côté des avocats des interpellés, Me Becossor Feïdangaï parle d’un « assassinat d’ordre procédural », formule forte qu’il conviendra de tester devant les juges, si juges il y a. Martin Ziguélé, porte-parole du BRDC, y voit la marque d’un retour à « un État de non-droit ». L’ancien Premier ministre n’a jamais manqué d’à-propos, mais ici l’indignation se nourrit de précédents.

Une trajectoire, plutôt qu’un accident

Car l’épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une séquence qu’il faut remettre en ordre. La révision constitutionnelle de 2023, adoptée par référendum avec 95,3 % de « oui », a supprimé la limitation du nombre de mandats présidentiels et porté la durée du mandat de cinq à sept ans, dans un climat où l’espace de contestation était étroit. Les partisans du pouvoir y voient une modernisation des institutions et une consécration populaire. Ses détracteurs, dont l’ex-commissaire Firmin Sylla, aujourd’hui en exil, y lisent un classique du genre : on entre par les urnes, on réécrit les règles, on ne s’en va plus.

Les relations avec la presse jettent une lumière moins équivoque encore. La loi sur la liberté de la presse adoptée le 26 mai 2025 par l’Assemblée a réintroduit des peines de prison pour diffamation et insulte et instauré, avec son article 140, une responsabilité pénale en cascade impliquant directeur de publication, rédacteur en chef et auteur. Les articles prévoyant le retrait d’autorisation de publier ont fait dire à Cyrus Emmanuel Sandy, du journal Médias+, qu’il s’agissait d’une « peine de mort pour les médias ». Le directeur de publication du Quotidien de Bangui, Landry Nguéma Ngokpélé, interpellé le 8 mai 2025 pour un article sur le retour présumé de l’ex-président Bozizé, a été écroué à Ngaragba, ce que Reporters sans frontières a dénoncé comme une procédure arbitraire.

Nous-mêmes, à Afrique en Plus, avons connu en juin 2025 le saccage de nos locaux et la mise à l’abri de notre directeur de publication Blaise Yakpé KENGBANDA, après une tentative d’enlèvement et poussé à l’exile.

Le lecteur comprendra que nous n’écrivons pas ces lignes sans intérêt : il saura aussi que nous les écrivons sans illusion.

Le 25 juin, matrice d’une défiance

Pour comprendre l’état d’esprit actuel, il faut revenir au 25 juin 2025, au lycée Barthélemy Boganda, où des candidats au baccalauréat ont perdu la vie. La marche organisée le lendemain pour honorer leur mémoire a valu à plusieurs figures de la société civile, parmi lesquelles Gervais Lakosso, d’être interpellées. Depuis, la défiance s’est installée là où la confiance aurait dû s’ériger : un pouvoir qui voit une menace dans le deuil et un trouble à l’ordre dans le silence finit par n’avoir plus de dialogue qu’avec lui-même.

La question russe, et ce qu’elle ne résout pas

Reste l’ombre de Moscou, que l’on ne saurait ignorer. Une enquête du journal Afrique en Plus, fait état de centres de détention clandestins gérés par des paramilitaires russes à Bangui, avec des pratiques de torture.

Le cas de l’humanitaire belgo-portugais Joseph Figueira Martin, enlevé en mai 2024 à Zémio et détenu dix-sept mois au camp de Roux, illustre ce que cette présence a d’impunité structurelle. Ces éléments, qui reposent sur des enquêtes journalistiques et des rapports d’organisations de défense des droits humains, méritent d’être sérieusement instruits, ce qui suppose précisément ce que le régime ne favorise pas : une justice indépendante et une presse libre.

Gouverner, c’est écouter ce qui se tait

Faut-il pour autant parler de « pire dictature » de l’histoire centrafricaine ? Les comparaisons avec Bokassa, nécessairement, éclairent autant qu’elles encombrent : l’histoire nationale a connu des heures plus sanglantes, et c’est précisément pourquoi l’on s’inquiète de voir déjà, aujourd’hui, ses premiers réflexes. Ce que montrent les faits, en revanche, est moins spectaculaire et plus préoccupant : un pouvoir qui a consolidé ses assises sécuritaires, verrouillé ses contre-pouvoirs, et qui répond désormais à la grogne sociale par l’interpellation plutôt que par la négociation.

Le président Touadéra dispose encore d’une marge : libérer les cinq, ouvrir un dialogue avec la société civile sur le prix du carburant et la cherté de la vie, et signifier que la loi vaut aussi pour ceux qui l’appliquent.

Faute de quoi, la prochaine « ville morte » pourrait ne pas se contenter d’être silencieuse. Les régimes ne tombent pas toujours sous les coups : ils s’effondrent parfois dans les files d’attente, devant les stations-service, là où l’on ne les attendait pas.

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