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Quatre ans après son entrée en vigueur, la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) se présente comme le plus vaste projet d’intégration économique du continent. Avec la promesse de sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté et de générer 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires d’ici 2035, l’ambition est à la mesure du défi. Toutefois, au-delà de l’enthousiasme des sommets politiques, la mise en œuvre bute sur des obstacles structurels profonds, posant une question cruciale : la ZLECAf est-elle le levier du renouveau économique africain ou un mirage institutionnel ?

Un potentiel historique

La ZLECAf, juridiquement en vigueur depuis janvier 2021, vise à créer un marché unique regroupant 54 pays, 1,4 milliard de consommateurs et un PIB combiné de plus de 3 000 milliards de dollars. Son objectif premier est de dynamiser le commerce intra-africain, historiquement atone à environ 15-18% des échanges totaux du continent, un niveau bien inférieur à celui observé en Europe (près de 60%) ou en Asie (plus de 45%).

Selon les projections de la Banque mondiale et de la Commission Économique pour l’Afrique (CEA), les bénéfices pourraient être transformateurs :

· Hausse de 52% du commerce intra-africain d’ici 2035.

· Gains de revenus continentaux de 450 milliards de dollars (dont 292 milliards dépendraient de la simplification des procédures douanières).

· Augmentation des salaires, particulièrement pour les femmes (+10,5%) et les travailleurs non qualifiés (+10,3%).

· Expansion significative de secteurs clés comme l’agroalimentaire (+60%) et l’industrie (+48%).

Un rêve entravé par des réalités tenaces

Malgré ce potentiel, la phase opérationnelle lancée fin 2025 révèle un décalage marqué entre la vision et la réalité du terrain.

Déficits infrastructurels paralysants : Le Secrétaire général de la ZLECAf, Wamkele Mene, identifie clairement le « principal obstacle » : des infrastructures de transport et de logistique « inadéquates« . Le continent fait face à un déficit d’investissement annuel de plus de 130 milliards de dollars dans ce domaine. Des systèmes de transport défaillants et des coûts de financement du commerce élevés étouffent les échanges avant même que les barrières tarifaires ne soient levées.

Lenteur et asymétrie de la mise en œuvre : Fin 2024, seuls 31 des 48 pays ayant ratifié l’accord effectuaient des échanges sous son régime. La suppression des droits de douane progresse de manière hétérogène, et les barrières non tarifaires (lourdeurs administratives, réglementations divergentes) restent un frein majeur, souvent plus pénalisant que les taxes elles-mêmes.

Le chaînon manquant : l’industrialisation : Sans capacités productives locales, le marché risque de favoriser les économies déjà les plus structurées. « La ZLECAf n’est pas une fin en soi ; c’est un outil pour industrialiser l’Afrique », rappelle Albert Muchanga, Commissaire au commerce de l’Union africaine. Or, le continent ne représente qu’environ 2% de la production manufacturière mondiale.

Les clés pour passer de la promesse à la réalité

La réussite de cette ambition continentale dépend désormais de plusieurs leviers d’action critiques.

Une volonté politique soutenue et coordonnée : Le succès exige « des mesures audacieuses, une volonté politique forte et un engagement soutenu », selon Claver Gatete de la CEA. Les politiques nationales de développement et les budgets doivent être alignés sur les engagements de la ZLECAf.

Mobiliser le secteur privé et les capitaux locaux : Les PME, qui forment plus de 80% du tissu économique africain, sont encore largement à l’écart par manque d’information et de financement. Parallèlement, des ressources internes considérables pourraient être mobilisées ; les fonds de pension africains détiennent ainsi environ 1 300 milliards de dollars d’actifs.

Investir dans l’intégration matérielle et financière : Au-delà des traités, il faut combler le déficit infrastructurel et achever l’harmonisation réglementaire. Le Système Panafricain de Paiement et de Règlement (PAPSS) vise à faciliter les transactions transfrontalières, mais son déploiement reste progressif.

Un test décisif pour la souveraineté économique africaine

La ZLECAf est bien plus qu’un accord commercial. Dans un contexte mondial marqué par les tensions géopolitiques et la fragmentation des chaînes de valeur, elle est présentée comme un instrument stratégique de souveraineté économique et de résilience collective. Elle représente un test politique et économique majeur pour la capacité de l’Afrique à transformer son immense marché intérieur en levier d’une croissance inclusive et durable.

La promesse n’est donc pas un mirage, mais un horizon conditionnel. Sa réalisation ne dépendra pas d’une magie économique, mais d’un travail opiniâtre de réforme, d’investissement et de coordination. Les quatre prochaines années seront décisives pour déterminer si cette vision panafricaine peut enfin s’ancrer dans la réalité et redéfinir la place du continent dans l’économie mondiale.

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