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L’enquête ouverte par le Parquet financier de Paris pour « vol en bande organisée » à l’encontre de l’État nigérien, concernant le mouvement d’uranium sur son propre sol, n’est pas une simple affaire judiciaire. C’est l’expression la plus crue d’une mentalité coloniale persistante, un réflexe de propriétaire qui considère les ressources africaines comme un prolongement naturel du territoire national français.

Cette affaire pose une question que l’on croyait résolue depuis 1960 : le Niger est-il un département de la France ? La réponse, cinglante, doit être un non retentissant qui sonne comme un réveil pour tout le continent. L’Afrique doit décider de son avenir.

L’ingérence judiciaire : un acte de néocolonialisme

Le fond du litige est connu. Après la nationalisation de la mine d’uranium de Somair par la junte au pouvoir à Niamey, le géant français du nucléaire Orano (détenu à 90% par l’État français) a saisi la justice et un tribunal arbitral international. Ce dernier a interdit au Niger de vendre ou de transférer le stock d’uranium produit avant la nationalisation. Paris considère donc tout mouvement de cette ressource comme un « vol ».

Cette position est juridiquement et politiquement insoutenable. Elle revient à dire que la justice d’un ancien colonisateur peut dicter la gestion des richesses naturelles d’un État souverain sur son territoire. Le Niger affirme, avec raison, que ses actions s’inscrivent dans « une volonté forte de s’émanciper de l’influence post-coloniale » et de « réaffirmer la souveraineté sur les ressources naturelles de l’État ».

Cette crise est l’aboutissement logique de décennies de relations déséquilibrées, structurées par ce que l’on a appelé la « Françafrique » : un système d’influence politique et d’exploitation économique mis en place après les indépendances pour garantir l’accès de la France aux ressources stratégiques de ses anciennes colonies.

Un partenariat historiquement déséquilibré

L’histoire franco-nigérienne est éloquente. La France tire environ 70% de son électricité du nucléaire et a longtemps dépendu de l’uranium nigérien. Pourtant, cette manne n’a pas profité équitablement aux Nigériens. Le pays, parmi les plus pauvres du monde, voit une grande partie de sa population vivre dans l’obscurité, tandis que l’uranium extrait de son sous-sol illumine les villes françaises.

Les piliers d’une relation inégale :

· Dépendance énergétique française : La France, sans réserves d’uranium sur son sol, a construit sa souveraineté énergétique sur les mines nigériennes.

· Contrats léonins : Pendant des années, les redevances versées par Areva/Orano au Niger étaient notoirement faibles (5,5%), bien en deçà des standards pratiqués au Canada ou au Kazakhstan.

· Mainmise économique : Le « pacte colonial » post-indépendance a assuré aux entreprises françaises un accès privilégié aux marchés et ressources de la région.

· Ingérence politique : Des allégations récurrentes, comme le soutien financier présumé à des campagnes électorales d’hommes politiques favorables, illustrent la persistance d’une ingérence pour préserver ces intérêts.

Le réveil nigérien et le nouvel envol économique du Sahel

Face à ce système, la rupture opérée par la junte militaire de Niamey depuis 2023 est radicale : expulsion des troupes françaises, dénonciation des accords militaires, et enfin, nationalisation de l’uranium. Surtout, malgré un blocus régional sévère de la CEDEAO qui a provoqué des pénuries et une inflation dramatique, le Niger affiche une résilience économique surprenante.

Les dernières prévisions du FMI tablent sur une croissance de 6,6% pour 2025, après un bond de 10,3% en 2024, portée par les exportations de pétrole et une agriculture robuste. Le FMI lui-même, dans un signe pragmatique, a récemment débloqué 41 millions de dollars de financement. Ceci démontre une vérité essentielle : l’Afrique possède les leviers de son destin économique lorsqu’elle ose les saisir.

Le Niger, avec ses partenaires du Mali et du Burkina Faso au sein de la Confédération des États du Sahel, tourne résolument le dos à l’ancien ordre. Il forge de nouvelles alliances, notamment avec la Russie, perçue comme un contrepoids à l’influence française. Si ce pivot géopolitique comporte des risques, il est avant tout l’expression d’une volonté souveraine inédite.

L’impératif de la souveraineté africaine

L’enjeu dépasse largement le contentieux franco-nigérien. Il concerne le droit fondamental de tout État à disposer de ses ressources. Comme le souligne un analyste, « la terre est africaine et les minéraux sont africains ».

L’Afrique doit cesser d’être le fournisseur de matières premières brutes à bas prix pour le reste du monde, sans en retirer de valeur ajoutée, de transformation industrielle ou de développement infrastructurel significatif.

La voie à suivre pour l’Afrique :

· Renégocier les contrats : Mettre fin aux accords prédateurs hérités du passé pour obtenir une juste part de la valeur des ressources.

· Exiger la transformation locale : Négocier des partenariats qui construisent des usines de traitement et créent des emplois qualifiés sur le sol africain.

· Diversifier les alliances : Exercer son droit souverain de commercer avec les partenaires de son choix, sans tutelle extérieure.

· S’unir pour négocier : Les pays africains, notamment ceux riches en ressources, gagneraient à coordonner leurs politiques pour négocier collectivement depuis une position de force.

L’affaire Orano-Niger est un test. Un test pour la communauté internationale : reconnaîtra-t-elle la légitimité des aspirations souveraines africaines, au-delà des considérations purement contractuelles ? Un test surtout pour l’Afrique elle-même : aura-t-elle la volonté politique et la cohésion nécessaires pour transformer cette crise en opportunité historique ?

Le temps de la dépendance et du paternalisme est révolu. Le Niger, à travers sa résistance actuelle, rappelle une évidence : l’Afrique n’est le domaine réservé de personne. Elle est à elle-même. L’envol économique dont elle a besoin ne pourra advenir que par la prise ferme et unie de son propre destin. C’est à cette condition qu’elle pourra enfin échanger avec le reste du monde, non plus en suppliante, mais en partenaire égale, fière et souveraine.

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