Bangui, 18 décembre 2025 – Au moment où le pays se prépare à une élection présidentielle le 28 décembre, le bilan des projets numériques ambitieux portés par le président Faustin-Archange Touadéra est de plus en plus sévèrement mis en cause. Une enquête de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), dévoilée le 17 décembre 2025, accuse ces programmes de crypto monnaies de brader la souveraineté nationale et d’exposer les ressources du pays à la capture par des intérêts criminels.
Deux projets, un même échec retentissant
Les deux piliers de cette politique, le Sango Coin et le $CAR, n’ont pas tenu leurs promesses.
Le Sango Coin, présenté en 2022 comme un outil de transformation de la capitale Bangui et un moyen d’attirer les investisseurs, a été un échec commercial et juridique. La Cour constitutionnelle a rapidement invalidé ses incitations phares (citoyenneté et résidence électronique). Le projet n’a écoulé que 10 % de ses jetons, récoltant moins de 2 millions d’euros sur un objectif de 210 millions, avant d’annoncer en avril 2025 son arrêt sous sa forme actuelle.
Le $CAR, un « meme coin » lancé en février 2025, a été marqué par le chaos. Son cours s’est effondré de plus de 90% en quelques heures, et son site internet a été suspendu peu après son lancement. Des terrains ont bien été vendus via ce jeton, mais aucune recette n’est visible dans le budget national, selon le rapport du GI-TOC.
Des systèmes conçus pour les élites et les réseaux criminels ?
Le rapport d’enquête tire une conclusion alarmante. Dans un pays où 65.7% de la population vit dans l’extrême pauvreté et où l’accès à l’électricité et à internet reste marginal, ces technologies sont hors de portée des citoyens ordinaires.
Les analystes estiment que ces initiatives profitent à un cercle restreint d’initiés et ouvrent la porte à l’exploitation des ressources par des acteurs étrangers et des réseaux criminels transnationaux.
Pourquoi la RCA est-elle une cible vulnérable ?
La République centrafricaine présente un terrain d’expérimentation à haut risque.
· Contexte fragile : Décennies de conflits, d’instabilité et de corruption.
· Secteur minier lucratif : Le pays est riche en or, diamants et ressources forestières.
· Accords opaques : Le groupe paramilitaire russe Wagner, accusé de crimes de guerre et présent dans le pays depuis 2017, a ainsi acquis d’importants titres miniers et forestiers, souvent sans contrôle parlementaire.
Vers une privatisation des ressources par la blockchain ?
Le mécanisme le plus inquiétant dénoncé par les experts est la tokenisation des actifs nationaux. Une loi permet désormais de convertir des titres de propriété sur des mines, des forêts ou des terrains en jetons numériques. Ces actifs peuvent être acquis par des investisseurs via les crypto monnaies sur des plateformes peu régulées.
Le rapport alerte sur le projet d’étendre ce système aux concessions minières, sans vérification d’identité robuste ni garde-fous contre le blanchiment. Cela pourrait conduire à la vente aux enchères des réserves de diamants, d’or et de pétrole du pays à des criminels.
Pour l’ONG GI-TOC, ce programme « a consolidé le pouvoir de l’élite et ouvert la voie à la corruption et aux activités criminelles ».
Contrepoint et perspectives économiques
Face à ces accusations, un haut responsable gouvernemental, sous couvert d’anonymat, défend ces projets comme une « alternative au monopole des banques« , jugées trop restrictives dans un contexte centrafricain.
Par ailleurs, des institutions internationales notent une légère amélioration économique. La Banque mondiale anticipe une croissance de 2.7% en 2025, portée par l’agriculture et les services, sans mentionner les crypto monnaies. Elle préconise plutôt des réformes fiscales traditionnelles et une meilleure gestion des ressources naturelles.
Dans les faits, l’économie centrafricaine reste dans une situation critique. Le PIB par habitant était estimé à 531 USD en 2024, l’un des plus bas au monde, et la dette publique représente environ 60% du PIB.
Une question de souveraineté
Ce débat survient à un moment politique crucial. Le président Touadéra, candidat à un troisième mandat après une réforme constitutionnelle controversée en 2023, a fait de l’innovation numérique un pilier de son projet de société 2026-2032.
Cependant, ses détracteurs voient dans cette fuite en avant technologique un outil de consolidation du pouvoir personnel et de monétisation opaque des richesses nationales, au détriment de la souveraineté économique du pays.
En attendant le verdict des urnes du 28 décembre, la question centrale posée par le rapport du GI-TOC reste en suspens : ces projets de crypto monnaies sont-ils la voie vers une modernisation salvatrice ou, au contraire, un nouveau mécanisme d’appauvrissement et de prédation pour l’une des nations les plus vulnérables du monde ?

