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Bangui, 15 janvier 2026 — Henri-Marie Dondra, l’ancien Premier ministre arrivé en troisième position à l’élection présidentielle du 28 décembre dernier, a annoncé dans une déclaration vidéo hier mercredi 14 Janvier 2026 renoncer à son recours devant le Conseil constitutionnel. Cette décision, intervenue à quelques jours de l’échéance juridique du 20 janvier, met fin à la contestation d’un scrutin qu’il avait pourtant publiquement dénoncé pour « irrégularités » et qu’il avait demandé à voir annuler.

Le motif officiel invoqué est la nécessité de préserver « la paix et la stabilité » nationales, un choix qu’il présente comme relevant du « sage conseil des ancêtres ». Ce revirement spectaculaire, de la dénonciation à la reddition judiciaire, soulève des questions cruciales sur l’état de la démocratie centrafricaine et les stratégies de l’opposition face au pouvoir du président sortant, Faustin-Archange Touadéra.

Un virage à 180 degrés

La position de Dondra était pourtant sans équivoque début janvier. Le 5 janvier, avant même la proclamation des résultats provisoires, il exigeait « l’annulation pure et simple du scrutin » ainsi qu’une « refonte » de l’Autorité nationale des élections (ANE), qu’il jugeait alors incapable d’organiser des élections « libres, inclusives et transparentes ».

Son retrait du contentieux électoral représente donc un renversement total. Ce changement de cap intervient dans un contexte où la principale plateforme d’opposition, le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC), avait choisi de boycotter entièrement le scrutin de décembre, le qualifiant de processus « tronqué » et « illégal ».

Les trois scénarios interprétatifs

La décision de Dondra est analysée selon trois grilles de lecture principales par les observateurs politiques.

1. La reddition sous contrainte

Si l’annonce du renoncement d’Henri-Marie Dondra à tout recours contre les résultats de l’élection présidentielle a officiellement pour motif la paix nationale, l’hypothèse d’une reddition sous pression constitue une grille de lecture incontournable. Ce scénario envisage que l’ancien Premier ministre et ministre des Finances ait été confronté à un faisceau de menaces, allant de l’intimidation familiale à l’exploitation potentielle de dossiers sensibles liés à son passé, le forçant à un retrait stratégique.

Abandonner le combat juridique pourrait être perçu comme un acte de réalisme face à un rapport de force défavorable, ou le résultat de pressions est plus directes.

La leçon de l’affaire familiale : une intimidation directe

En amont de l’élection, Henri-Marie Dondra a déjà été la cible d’une pression manifeste, illustrée par l’arrestation arbitraire de ses deux frères en mars 2025. Ils furent accusés de « complot d’empoisonnement » contre le président Touadéra. Plus qu’une simple opération judiciaire, cet épisode est largement perçu comme un avertissement politique à l’encontre de Dondra, alors qu’il se préparait à affronter son ancien mentor.

Le message implicite : Cette arrestation démontrait que l’appareil d’État pouvait, si nécessaire, s’attaquer directement à la famille d’un candidat pour le faire plier. Le fait que les deux frères soient restés emprisonnés sans procès, et que le pouvoir ait par la suite refusé de les libérer, a maintenu une pression constante sur Dondra jusqu’au scrutin et au-delà.

L’épée de Damoclès des dossiers financiers

L’hypothèse la plus inquiétante pour Dondra concerne l’exploitation potentielle d’informations sensibles détenues sur lui par le pouvoir en place. En tant que ministre des Finances et du Budget entre 2016 et 2021, puis Premier ministre jusqu’en 2022, il a eu accès aux dossiers les plus secrets de l’État et a supervisé des budgets considérables dans un contexte de crise sécuritaire majeure.

· Contexte opaque : La République centrafricaine est classée parmi les pays les plus pauvres et les plus opaques au monde. La gestion des finances publiques, notamment dans le cadre de contrats sécuritaires avec des partenaires étrangers comme le groupe russe Wagner, s’est faite en dehors de tout contrôle parlementaire effectif.

· Vulnérabilité personnelle : Il est hautement probable que Dondra ait dû, dans l’exercice de ses fonctions, signer ou approuver des décisions financières ou des contrats qui pourraient, dans un contexte politique ciblé, être interprétés de façon défavorable. Une menace, même voilée, d’ouvrir des enquêtes sur sa gestion ou de divulguer des informations compromettantes liées à cette période constitue une arme de dissuasion extrêmement puissante. Le pouvoir pourrait ainsi l’accuser de corruption ou de mauvaise gestion sans nécessairement intenter de poursuites formelles.

Ainsi, son renoncement soudain et son invocation de la paix nationale pourraient masquer un marchandage forcé. En échange de sa capitulation politique et de la fin de toute contestation qui aurait pu nuire à la légitimité internationale du régime, il aurait pu obtenir des garanties informelles : l’abandon des poursuites potentielles contre lui et, peut-être, une libération future de ses frères.

Dans cette perspective, sa décision n’est ni une sagesse soudaine ni un simple jeu politique, mais bien l’acte de survie d’un homme pris en tenaille par un pouvoir autoritaire n’hésitant pas à utiliser tous les leviers à sa disposition.

2. La sagesse et l’intérêt supérieur de la nation

Dondra lui-même cadre sa décision dans un discours de responsabilité et de pacification. Invoquer « la paix et la stabilité » et les « conseils des ancêtres » tente de transcender le clivage politique pour apparaître en homme d’État. Dans un pays qui a connu de fortes tensions sécuritaires et où la capitale Bangui a retrouvé un calme précaire, ce message cherche à résonner auprès d’une population lassée par les crises. Il s’agirait alors d’un sacrifice personnel pour éviter une nouvelle déstabilisation.

3. Le jeu stratégique et le positionnement pour l’avenir

L’analyse la plus cynique, mais aussi la plus politique, y voit une manœuvre calculée. En se présentant alors que le BRDC boycottait, Dondra avait déjà fait le choix de la participation contre la ligne de sa famille politique traditionnelle. Son retrait aujourd’hui pourrait être l’étape finale d’une stratégie visant à :

· Se distinguer comme une figure d’opposition « responsable », par contraste avec un boycott perçu comme stérile.

· Se positionner comme un interlocuteur crédible et modéré pour l’avenir, peut-être en vue de futures négociations ou d’une prochaine échéance électorale.

· Protéger son capital politique et son parti, l’Unión Républicaine (UNIR), en évitant une humiliation judiciaire certaine et en gardant une porte de sortie honorable.

Le contexte : un paysage politique fracturé

La séquence électorale de décembre 2025 s’est déroulée dans un climat de profonde défiance. Le BRDC, coalition d’opposition, avait conditionné sa participation à un dialogue politique et à des réformes substantielles, notamment la restructuration de l’ANE et la révision d’une Constitution de 2023 qu’il juge discriminatoire pour les binationaux. Estimant ces demandes ignorées, le bloc a maintenu son boycott.

Dondra, ancien ministre des Finances et Premier ministre de Touadéra entre 2021 et 2022, avait pris le contre-pied de cette stratégie en se portant candidat. Sa décision actuelle de renoncer au recours, tout en ayant participé, l’isole un peu plus dans un paysage où les choix se polarisent entre la contestation frontale (boycott) et l’accommodement.

Réactions et perspectives

Les réactions à la vidéo de Dondra sont mitigées. Sur les réseaux sociaux, certains commentaires précédents concernant sa demande d’annulation du scrutin faisaient déjà état de scepticisme, un internaute lui conseillant d’« éviter le ridicule » au vu de son faible score.

L’avenir politique de Dondra semble désormais se jouer sur sa capacité à faire de ce renoncement un acte fondateur. Soit il parvient à l’imposer comme un geste de haute raison politique au service de la nation, soit il est perçu comme l’aveu d’une défaite et d’une impuissance, le confinant dans un rôle marginal.

Le renoncement de Henri-Marie Dondra est bien plus qu’une simple renonciation à un recours juridique. C’est l’épilogue révélateur d’une élection controversée et le miroir des dilemmes de l’opposition centrafricaine. Pris entre la menace d’une marginalisation par le boycott et le risque d’une instrumentalisation par un processus jugé inéquitable, Dondra a choisi une troisième voie : participer puis se retirer, en brandissant l’étendard de la paix.

Que cet acte soit lu comme une reddition, une sagesse ou un calcul, il confirme une règle implacable du jeu politique centrafricain actuel : toutes les routes, même les plus contradictoires, semblent mener à une consolidation du statu quo. La véritable bataille pour la légitimité démocratique, elle, reste entière.

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