Quand la dépendance technologique devient un choix politique
BANGUI, 19 Mars 2026— Il y a une éloquence particulière dans les silences des gouvernements africains face à leurs propres échecs. La République centrafricaine vient d’en offrir un exemple presque clinique.
En décembre 2025, Bangui célébrait avec un enthousiasme diplomatiquement calibré l’arrivée de Starlink sur son territoire. Discours officiels, communiqués triomphants, poignées de mains photographiées : la « nouvelle ère numérique » était officiellement ouverte. Pendant ce temps, à quelques encablures des palais, Socatel la Société centrafricaine des télécommunications continuait de mourir à huis clos, dans l’indifférence de ceux-là mêmes qui se congratulaient de l’avènement de la connectivité.
Voilà le paradoxe centrafricain dans toute sa brutalité : un État qui applaudit l’outil qui le dessaisit, et laisse dépérir l’outil qui pourrait l’émanciper.
Le fantôme des milliards de la BAD
Pour comprendre l’ampleur du gâchis, il faut revenir sur le projet Central African Backbone (CAB). Dans le cadre de ce programme sous-régional d’envergure, la Banque africaine de développement a mobilisé des fonds considérables plus de 80 milliards de FCFA dans l’écosystème régional pour doter la sous-région d’une colonne vertébrale numérique capable de relier les capitales, désenclaver les territoires, et ancrer les économies locales dans le XXIe siècle. La RCA devait en être un maillon stratégique.
Aujourd’hui, ces financements semblent s’être dissous dans l’air tropical de Bangui. Aucun bilan public. Aucune évaluation contradictoire. Aucun fonctionnaire comptable de l’usage de ces fonds devant une quelconque instance. Et pour cause : sur le terrain, les effets concrets pour la population restent invisibles. Pis encore, dans les pays voisins engagés dans les mêmes programmes, des inspections techniques ont mis au jour des malfaçons préoccupantes câbles sans protection, infrastructures livrées au vandalisme, normes de construction ignorées. Nul ne sait, officiellement, si le tronçon centrafricain a échappé à ces dérives.
Ce silence n’est pas de la discrétion. C’est de la complicité.
Socatel : autopsie d’un abandon consenti
L’histoire de Socatel est celle de toutes les entreprises publiques africaines que leurs propres États ont choisi de sacrifier sur l’autel de la facilité. L’opérateur historique centrafricain survit aujourd’hui avec moins de 10 % de parts de marché, un réseau vétuste datant de plus de quarante ans, et aucune perspective crédible de modernisation. Non par fatalité, mais par décision.
En novembre 2020, le gouvernement avait signé un contrat avec la société française Global Technologies pour réhabiliter l’opérateur : restauration du réseau hertzien, déploiement de nouveaux pylônes, couverture élargie à 40 % de la population. Un projet ambitieux, chiffré à 20 millions d’euros. Cinq ans plus tard, pas un centime n’a été débloqué. Le contrat dort quelque part dans les tiroirs de l’administration. Et Socatel continue de se décomposer.
Puis vinrent les rumeurs, en septembre 2025, d’une privatisation au profit d’une société américaine, Greenline Technologies, avec une mise de 150 millions de dollars annoncée. Un projet aujourd’hui suspendu aux caprices d’arbitrages politiques dont personne, dans l’espace public, ne connaît la teneur. Décision souveraine ou marchandage opaque ? La question reste entière.
Le choix Starlink : la commodité comme renoncement
Entendons-nous bien. Starlink n’est pas le diable. La technologie de SpaceX est réelle, opérationnelle, et peut répondre à l’urgence d’une fracture numérique qui handicape des millions de Centrafricains. Dans un pays post-conflit où l’insécurité a rendu caducs des pans entiers de l’infrastructure terrestre, le satellite présente une réponse pragmatique à une impasse structurelle.
Mais le pragmatisme n’est pas une stratégie. Et c’est là que le choix centrafricain bascule de la nécessité conjoncturelle au renoncement structurel.
Car en choisissant Starlink sans parallèlement investir dans ses propres capacités, Bangui ne fait pas que combler un retard : il le pérennise. Il transfère à une entreprise californienne cotée en Bourse dont les impératifs d’actionnaires n’ont rien à voir avec le développement centrafricain la maîtrise du flux numérique de ses citoyens. Il se met dans la position du locataire qui, faute d’avoir entretenu sa maison, paie indéfiniment un loyer à un propriétaire lointain et indifférent.
Les experts en souveraineté numérique le répètent à l’envi : la dépendance technologique est d’abord une dépendance politique. Celui qui contrôle le réseau contrôle la donnée. Celui qui contrôle la donnée contrôle, à terme, une part substantielle de la vie économique, sociale et sécuritaire d’un pays.
Une responsabilité qui dépasse Bangui
Il serait commode de n’accabler que le gouvernement centrafricain. La responsabilité est plus large, et plus troublante.
La BAD, d’abord, doit rendre des comptes sur l’usage de ses financements. Une institution multilatérale ne peut se contenter de décaisser des fonds et de fermer les yeux sur les conditions d’exécution des projets qu’elle finance. Le CAB est-il une réussite ? Un échec ? Une fraude ? Les populations centrafricaines, comme les contribuables des pays donateurs, ont le droit de savoir.
Les partenaires bilatéraux, ensuite, ont leur part. Des décennies d’aide au développement ont produit, dans les télécommunications africaines, une culture du projet ponctuel et de l’assistance épisodique, là où il eût fallu bâtir des capacités durables et des régulateurs indépendants.
Et Starlink lui-même ne saurait être absous de toute interrogation. Le déploiement d’une infrastructure numérique dans un État fragile, sans négociation transparente sur les conditions de souveraineté des données, sur la fiscalité locale, sur les obligations de service public, relève d’une forme de colonialisme technologique que l’enthousiasme des conférences de presse ne suffit pas à conjurer.
Ce que l’heure exige
En 2018, le secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications faisait le déplacement à Bangui pour constater l’état de délabrement du réseau de base et appeler à une mobilisation internationale. Sept ans ont passé. Le constat n’a pas changé. Seul le vocabulaire a évolué : on parle désormais de « nouvelle ère » et de « connectivité inclusive ».
Il n’y a pas de nouvelle ère sans infrastructure propre. Il n’y a pas de connectivité inclusive sans opérateur public viable. Et il n’y a pas de souveraineté numérique sans la volonté politique d’assumer le coût, toujours plus faible qu’on ne le croit, de l’indépendance.
Que le gouvernement centrafricain débloque enfin les 20 millions d’euros promis à Global Technologies. Que la BAD ouvre ses livres sur le CAB et soumette ses résultats à une évaluation indépendante. Que l’accord Starlink soit rendu public dans ses clauses essentielles. Ce ne sont pas là des exigences idéologiques : ce sont des conditions élémentaires de gouvernance démocratique d’un bien commun.
Le numérique n’est pas un luxe. C’est une infrastructure de souveraineté. Et la souveraineté, à Bangui comme ailleurs, ne se délègue pas. Elle se construit, pierre par pierre, décision par décision, milliard par milliard.
À moins, bien sûr, que l’on ait définitivement renoncé à la bâtir.

