Alors que le gouvernement guinĂ©en tente d’Ă©touffer l’affaire en Ă©voquant une simple « fouille de cellule ayant dĂ©gĂ©nĂ©ré », notre rĂ©daction a reconstituĂ© minute par minute l’opĂ©ration commando qui a visĂ© l’ancien aide de camp de Dadis Camara, Aboubacar Sidiki « Toumba » DiakitĂ©. Neuf ans de dĂ©tention sans histoire, des menaces prĂ©alables, un blindĂ© de la garde prĂ©sidentielle, une substance injectĂ©e et un bain de sang. RĂ©cit exclusif d’une exĂ©cution extrajudiciaire dĂ©guisĂ©e.
CONAKRY, le 17 FĂ©vrier 2026 – La Maison centrale de Conakry porte dĂ©sormais les stigmates d’une nuit de plomb. Derrière ses murs ocres, ce ne sont pas seulement des vies qui ont Ă©tĂ© fauchĂ©es, c’est l’État de droit guinĂ©en qui a vacillĂ©. Officiellement, le parquet gĂ©nĂ©ral Ă©voque « un incident lors d’une fouille de routine ». La rĂ©alitĂ©, que nous rĂ©vĂ©lons aujourd’hui, est tout autre. Elle met en lumière une opĂ©ration militaire d’une violence inouĂŻe, ordonnĂ©e au plus haut sommet de l’État pour rĂ©gler un compte personnel.
Notre enquĂŞte, menĂ©e auprès de sources pĂ©nitentiaires, de proches de dĂ©tenus et d’Ă©lĂ©ments des forces de sĂ©curitĂ©, dessine les contours d’une tragĂ©die annoncĂ©e. Celle d’un homme, Aboubacar Sidiki « Toumba » DiakitĂ©, devenu soudainement encombrant pour la garde rapprochĂ©e du prĂ©sident de la transition.
« On va te sortir de lĂ et t’envoyer Ă Kassa »
Pour comprendre ce qui s’est jouĂ© le mardi 10 fĂ©vrier 2026, il faut remonter quelques jours plus tĂ´t. Depuis neuf ans, Toumba purgeait sa peine sans accroc, logĂ© dans une cellule de deux pièces initialement construite par la Croix-Rouge pour le gĂ©nĂ©ral Nouhou Thiam. Un dĂ©tenu modèle, selon l’administration pĂ©nitentiaire. Jusqu’Ă ce qu’un visiteur en costume-cravate franchisse les portes de la prison, mandatĂ© par « le salon » l’entourage proche du chef de l’État.
Selon nos informations, cet Ă©missaire est venu solliciter l’aide de Toumba sur une affaire sensible concernant directement le prĂ©sident. La teneur de cette requĂŞte reste, pour l’heure, trop sensible pour ĂŞtre dĂ©taillĂ©e, mais elle a scellĂ© le sort de l’ancien militaire.
Ă€ l’issue de cet entretien, l’Ă©missaire envoie un SMS Ă un membre de la garde rapprochĂ©e, puis fait son compte rendu Ă sa hiĂ©rarchie. La machine s’emballe. Les menaces commencent Ă filtrer jusqu’Ă la cellule de Toumba. Un garde du prĂ©sident se fait menaçant : « On va te sortir de ton confort ici et t’envoyer Ă Kassa, sur les Ă®les de Loos. »
Toumba, d’abord incrĂ©dule, prend conscience du danger. Le 6 fĂ©vrier, il charge ses proches de prendre contact avec notre rĂ©daction pour alerter l’opinion. Il sent la pièce se refermer. Mais il faut des preuves. Nous conseillons d’attendre les faits.
Dimanche 8 février : première tentative, premier échec
Ils ne se font pas attendre. Ce dimanche, 15h20 prĂ©cises. Une colonne de militaires des forces spĂ©ciales fait irruption dans la cour de la prison, lourdement armĂ©s. Pas d’ordre de transfert, pas de dĂ©cision judiciaire, pas de papier. Juste des armes de guerre.
Mais les dĂ©tenus sont dans la cour. L’atmosphère est Ă©lectrique. Extraire Toumba devant des centaines d’yeux, c’est risquer l’Ă©meute gĂ©nĂ©rale, l’Ă©vasion massive. L’administration pĂ©nitentiaire, prise de court, alerte sur les risques sĂ©curitaires. Les forces spĂ©ciales battent en retraite vers 16 heures, non sans promettre de revenir Ă la faveur de l’obscuritĂ©.
C’est Ă ce moment que nous publions un premier article pour dĂ©noncer ce qui se trame. L’effet est immĂ©diat : le procureur gĂ©nĂ©ral lui-mĂŞme apprend par la presse l’opĂ©ration en cours. La nuit venue, les forces spĂ©ciales sont de retour. De 23 heures Ă 5 heures du matin, elles campent dans la cour, tenues en Ă©chec par la dĂ©termination des dĂ©tenus qui menacent de tout brĂ»ler si l’on touche Ă Toumba.
Mardi 10 fĂ©vrier : l’assaut final
L’Ă©tau se resserre le mardi matin. Ă€ 8 heures, toutes les cales sont verrouillĂ©es. L’administration a cĂ©dĂ©. Cette fois, ils viennent pour de bon.
Le dĂ©ploiement est celui d’une opĂ©ration de guerre : forces spĂ©ciales, Bataillon autonome de surveillance et d’intervention (BATA), gendarmerie, quatre pick-up 14-7, des lance-roquettes. Et au cĹ“ur du dispositif, un blindĂ© noir floquĂ© « LĂ©opard ». Un vĂ©hicule qui ne trompe pas : il appartient Ă la garde rapprochĂ©e du prĂ©sident. LĂ oĂą ce blindĂ© se dĂ©ploie, c’est que le pouvoir est directement engagĂ©.
Les premiers Ă©lĂ©ments tentent d’extraire Toumba. Il refuse. Premier accrochage. Puis un second. Les renforts du BATA dĂ©ferlent. La suite est d’une violence clinique : on injecte une substance Ă l’ancien aide de camp. Il vomit, perd ses moyens. MenottĂ©, cagoulĂ©, il est traĂ®nĂ© jusqu’au blindĂ© « LĂ©opard ».
Problème : l’affaire est dĂ©jĂ sur les rĂ©seaux sociaux. Trop exposĂ© pour ĂŞtre envoyĂ© Ă Kassa, le « colis encombrant » est finalement conduit Ă la prison de Coyah. Sans mandat, sans dĂ©cision judiciaire, sans aucune base lĂ©gale.
L’embrasement et les morts
Mais Ă l’intĂ©rieur de la Maison centrale, l’extraction a mis le feu aux poudres. Dans la cale des mineurs, oĂą se trouve l’adjudant-chef Mory KonatĂ©, bras droit de Toumba, les dĂ©tenus se dĂ©chaĂ®nent. Portes dĂ©foncĂ©es, couloirs centraux envahis. C’est l’Ă©meute.
La rĂ©ponse est sans pitiĂ©. Forces spĂ©ciales, BATA, gendarmes et gardes pĂ©nitentiaires unissent leurs forces. Les tirs crĂ©pitent. Des dĂ©tenus tentent d’escalader la clĂ´ture. Ils sont abattus comme des gibiers.
Notre rĂ©daction a pu consulter des vidĂ©os prises depuis l’intĂ©rieur. On y voit des Ă©lĂ©ments des forces spĂ©ciales frapper des dĂ©tenus Ă coups de planches de chantier. Des grenades lacrymogènes sont lancĂ©es dans des cellules fermĂ©es, asphyxiant les occupants. Le bilan humain, que les autoritĂ©s tentent de minimiser, est bien plus lourd que ce qui sera officiellement communiquĂ©. Dans les prochains jours, nous publierons les noms et les mandats de dĂ©pĂ´t des victimes.
Un ministre aux abonnés absents
Dans ce chaos, une absence hurle. Celle du ministre de la Justice, fraîchement nommé. Alors que la Maison centrale est à feu et à sang à quelques minutes de son bureau, il a choisi de se rendre… à Kindia. À 135 kilomètres de là . Pour une visite de routine à la prison locale.
Comment expliquer cette fuite ? Pourquoi ce dĂ©placement soudain, au moment mĂŞme oĂą l’État de droit Ă©tait mis en pièces Ă Conakry ?
La rĂ©ponse est dans la question. Le ministre savait. Il savait que ce qui se dĂ©roulait n’Ă©tait pas une opĂ©ration judiciaire mais un règlement de comptes interne Ă la garde rapprochĂ©e. Il a prĂ©fĂ©rĂ© regarder ailleurs, laissant les militaires faire le sale travail.
La version officielle, une insulte aux morts
Face Ă l’ampleur du scandale, le procureur gĂ©nĂ©ral Fallou Doumbouya et le gouvernement ont tentĂ© d’Ă©teindre l’incendie par un communiquĂ© laconique, Ă©voquant une « opposition Ă une fouille de cellule ». Une version si grossière qu’elle insulte l’intelligence des GuinĂ©ens.
Pendant neuf ans, Toumba n’a posĂ© aucun problème disciplinaire. Pourquoi se serait-il soudainement rebellĂ© contre une fouille ?
La vĂ©ritĂ© est ailleurs. Elle est dans ce blindĂ© « LĂ©opard » garĂ© dans la cour. Elle est dans ces menaces profĂ©rĂ©es avant l’assaut. Elle est dans cette substance injectĂ©e pour maĂ®triser un homme qui ne reprĂ©sentait plus aucun danger.
Mardi dernier, Ă la Maison centrale de Conakry, ce n’est pas un dĂ©tenu qui a Ă©tĂ© extrait. C’est la justice qui a Ă©tĂ© assassinĂ©e. Et aujourd’hui, alors que l’espoir d’une transition dĂ©mocratique s’effrite un peu plus, les responsables de ce bain de sang se prĂ©parent sans doute Ă recevoir des mĂ©dailles.
Notre journal continuera d’enquĂŞter. Les vidĂ©os sont en notre possession. Les noms des bourreaux aussi. Rien ne sera oubliĂ©.
Envoyé spécial à Conakry

