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En dissolvant par décret les trois principaux partis d’opposition, le président Mamadi Doumbouya achève de verrouiller l’espace politique guinéen. À deux mois d’élections législatives sans véritable opposition, la crainte d’un retour au régime du « parti-État », comme du temps de Sékou Touré, saisit le pays.

C’est un couperet tombé dans la nuit, qui a scellé le sort de la démocratie guinéenne. Vendredi 6 mars, le ministère de l’Administration du territoire a signé un arrêté dissolvant quarante partis politiques, dont les trois principales forces d’opposition du pays. Sont concernés : l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) de l’ancien président Alpha Condé, et l’Union des forces républicaines (UFR) de Sidya Touré. Tous perdent leur personnalité juridique, leurs sièges sont mis sous scellés, leurs symboles bannis et leurs actifs placés sous séquestre.

Un verrouillage méthodique de l’échiquier politique

Pour le gouvernement, cette décision radicale n’est qu’une mise en conformité administrative. Les formations incriminées auraient failli à leurs obligations légales, notamment celles imposées par la nouvelle loi organique de novembre 2025, qui exige une implantation dans les 33 préfectures et une transparence financière rigoureuse. « La présente dissolution entraîne la perte immédiate de la personnalité morale et du statut juridique », s’est contenté de rappeler le ministre Ibrahima Kalil Condé.

Pourtant, cette justification technique a du mal à masquer une réalité politique implacable. Depuis son coup d’État de 2021, le colonel Doumbouya, devenu président élu en décembre dernier avec plus de 86 % des voix, n’a eu de cesse de resserrer l’étau sur les contre-pouvoirs. Les médias indépendants sont muselés, les manifestations interdites, et les figures de la société civile contraintes à l’exil ou portées disparues.

Le retour de l’ombre de Sékou Touré

Ce qui frappe les observateurs, c’est la résurgence d’un vocabulaire politique que l’on croyait disparu depuis la mort du premier président guinéen, Ahmed Sékou Touré, en 1984. L’éditorialiste Mamadou Dian Baldé résume l’inquiétude ambiante : « Cette dissolution intervient au moment où, du côté de la majorité présidentielle, on met les petits plats dans les grands pour la formation d’un parti politique. Cela nous rappelle le régime de Sékou Touré ».

En effet, le pouvoir pousse activement la création d’un nouveau mouvement, la Génération pour la modernité et le développement (GMD), présenté par le Premier ministre Amadou Oury Bah comme un rassemblement de « toutes les sensibilités guinéennes ». Une manière de concentrer l’énergie politique autour du chef de l’État, alors que l’opposition historique est réduite au silence. Pour l’analyste Gayo Diallo, le parallèle est frappant : après l’indépendance, les partis s’étaient fondus dans le PDG-RDA, devenu de facto parti unique. « Au lieu de former le citoyen guinéen, on a formé le militant », rappelle-t-il. « Ce que nous vivons actuellement n’est qu’une résultante de cela ».

Des élections sans enjeu et un avenir incertain

À moins de deux mois des élections législatives, locales et sénatoriales prévues le 24 mai, cette purge laisse le champ libre au pouvoir. Sans adversaires pour incarner l’alternance, le scrutin risque de n’être qu’une formalité, transformant l’Assemblée en chambre d’enregistrement. Ibrahima Diallo, leader du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), est sans appel : cette décision a « formalisé une dictature » et plonge le pays dans une « profonde incertitude ».

De son exil, Cellou Dalein Diallo a appelé les Guinéens à se « soulever d’un seul homme » pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « régime d’exception ». Mais l’appel risque de rester lettre morte dans un pays où la rue est verrouillée et où la junte, forte de ses ressources en bauxite, semble bénéficier d’une forme d’immunité internationale.

La Guinée est-elle en train de renouer avec son passé autoritaire ? Le silence des partenaires internationaux, trop dépendants du minerai stratégique qu’est la bauxite, pourrait bien être interprété à Conakry comme un blanc-seing pour achever la mue du régime. Le pays des « milles collines » politiques est en train de devenir un plateau désert.

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