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Ouagadougou, 21 janvier 2026 – L’extradition de l’ancien chef de la transition burkinabè Paul-Henri Sandaogo Damiba, du Togo vers le Burkina Faso, marque un coup de théâtre politique majeur en Afrique de l’Ouest. Cet événement, bien plus qu’un simple transfert judiciaire, est l’aboutissement d’une lutte de pouvoir intense, d’accusations de complots internationaux et d’une refonte stratégique des alliances régionales.

La chute d’un homme et la rupture d’un pacte

L’histoire récente du Burkina Faso est un cycle de coups d’État. En janvier 2022, le lieutenant-colonel Damiba renverse le président élu Roch Marc Christian Kaboré, avant d’être lui-même évincé huit mois plus tard, le 30 septembre 2022, par le capitaine Ibrahim Traoré.

Pour éviter un bain de sang, un accord est conclu : Damiba démissionne et obtient l’amnistie en échange de son exil au Togo, où il réside sous protection. Ce pacte vole en éclats fin 2024. Damiba est radié de l’armée pour « intelligence avec une puissance étrangère ». En novembre 2024, ses avoirs sont gelés, ainsi que ceux de 112 autres personnalités, pour « plans de déstabilisation ». L’appareil judiciaire s’enclenche ensuite.

Chronologie d’une extradition éclair

Les événements se précipitent début janvier 2026 :

· 8 janvier : Le ministre burkinabè de la Sécurité, Mahamadou Sana, accuse publiquement Damiba d’être le « cerveau » d’un complot visant à assassiner le capitaine Traoré et à renverser le régime. Il affirme qu’une partie du financement, 70 millions de FCFA, provient de Côte d’Ivoire.

· 12 janvier : Le Togo reçoit officiellement la demande d’extradition du Burkina Faso.

· 16 janvier : Damiba est interpellé à son domicile de Lomé et placé en détention.

· 17 janvier : Il est remis aux autorités burkinabè et transféré à Ouagadougou.

· 20 janvier : Le ministre togolais de la Justice, Pacôme Adjourouvi, confirme l’extradition par un communiqué, soulignant qu’elle a été accordée sous condition : la garantie d’un « procès équitable » et l’« absence de peine de mort » pour l’ex-dirigeant.

La position du Togo : un calcul stratégique

La décision de Lomé n’est pas anodine. Le Togo a longtemps maintenu des relations diplomatiques prudentes et « sympathisantes » avec les régimes militaires du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger), en contraste avec la posture plus critique de pays comme la Côte d’Ivoire au sein de la CEDEAO.

En extradant Damiba, le Togo envoie plusieurs messages forts :

· Refus d’être une base arrière : Comme le célèbrent les commentaires sous le communiqué officiel togolais, le pays refuse d’être un sanctuaire pour les « déstabilisateurs » de pays frères.

· Renforcement d’une alliance : Cette coopération judiciaire rapide consolide les liens avec le régime Traoré, à un moment où le Burkina Faso a quitté la CEDEAO et cherche de nouveaux partenaires régionaux.

· Une souveraineté affichée : En imposant des conditions (pas de peine de mort), Lomé montre qu’il agit en partenaire souverain, et non en simple exécutant.

Les accusations plus larges : l’ombre portée de la Côte d’Ivoire

L’affaire Damiba dépasse la personne de l’ancien dirigeant. Les accusations burkinabè pointent du doigt la Côte d’Ivoire, présentée comme un financeur du complot. Pour les analystes, cette charge s’inscrit dans une rivalité géopolitique plus large.

La Côte d’Ivoire, dirigée par Alassane Ouattara, incarne « une classe politique traditionnelle de la CEDEAO », proche des partenaires occidentaux et opposée aux coups d’État militaires. Elle abrite également des bases militaires françaises, ce qui en fait, aux yeux du régime de Ouagadougou, un relais de l’influence de Paris considérée comme « l’ennemi principal » par le capitaine Traoré.

Ces tensions avaient déjà conduit à plusieurs incidents frontaliers et à une dégradation marquée des relations entre les deux pays en 2025. L’accusation de janvier 2026 ravive donc un conflit larvé, où Damiba apparaît comme un pion dans une confrontation plus vaste.

Un procès sous haute tension

Paul-Henri Sandaogo Damiba devra désormais répondre devant la justice de son pays d’accusations graves : détournement de deniers publics, corruption, blanchiment, incitation à commettre des crimes, et surtout, « intelligence avec une puissance étrangère » et tentative de coup d’État. Les autorités burkinabè affirment disposer de preuves, dont des « vidéos d’aveux » de complices présumés diffusées à la télévision d’État.

Cependant, des observateurs restent prudents. Aucune preuve matérielle tangible (documents de planification, traces bancaires) n’a été rendue publique pour étayer la thèse d’un complot structuré depuis l’étranger. Le juriste Ibrahima Kane estime que les éléments présentés, comme la vidéo d’un intermédiaire, sont « insuffisants » et relèvent de « l’argutie ».

Le procès à venir s’annonce comme un moment décisif, non seulement pour le destin de Damiba, mais aussi pour la stabilité du Burkina Faso et les équilibres fragiles de toute une région en proie à l’instabilité et à la défiance.

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