Bangui, 19 décembre 2025 – La République centrafricaine est face à une crise profonde de son système éducatif. Pourtant, à la tête du pays se trouve Faustin Archange Touadéra, un professeur de mathématiques qui continue d’enseigner à l’université de Bangui même en tant que chef de l’État. Cet attachement personnel à l’enseignement contraste fortement avec le bilan désastreux du secteur. Un constat amer s’impose : comment un président professeur a-t-il laissé l’éducation publique atteindre un tel niveau de médiocrité ?
L’effondrement de l’école publique
Derrière les déclarations officielles sur l’éducation « priorité nationale« , la réalité est accablante.
· Taux d’abandon massifs : Près de 70% des enfants centrafricains abandonnent leur scolarité. Seuls 60% terminent le cycle primaire, et à peine 16% des jeunes ont accès à l’enseignement secondaire.
· Faillite de l’apprentissage : Les évaluations sont catastrophiques. Moins de 10% des élèves maîtrisent les bases en lecture et mathématiques en CE2. Une étude de la Banque mondiale révèle que seuls 4.7% des enfants de 7 à 14 ans ont des compétences minimales en lecture.
· Conditions d’enseignement inhumaines : Dans les salles de classe publiques, les effectifs peuvent dépasser 150 élèves pour un seul enseignant. Les infrastructures sont délabrées : pas d’électricité, pas d’eau courante, des toits qui fuient. À l’école Galabadja de Bangui, les enfants « s’assoient par terre pour étudier. Nous n’avons ni tables, ni bancs ».
Ce désengagement de l’État a un visage : le phénomène des « maîtres-parents« . Face à l’absence d’enseignants titulaires, les parents se cotisent pour recruter et payer des personnes du quartier. Le niveau de ces enseignants de fortune est souvent très faible – arrêté en classe de troisième – mais ils sont obligés d’enseigner à des élèves de niveau bien supérieur.
Le business florissant des écoles privées et l’injustice sociale
L’effondrement du public a fait naître un « nouveau système d’affaire » : l’explosion des écoles privées. Perçues comme offrant un meilleur encadrement, une discipline plus stricte et de meilleurs taux de réussite, elles sont devenues l’option de ceux qui en ont les moyens.
· Un coût prohibitif : Inscrire un enfant dans le privé peut coûter en moyenne 100 000 FCFA, contre des frais symboliques autrefois dans le public.
· Une qualité souvent illusoire : Cette prolifération n’est pas gage de qualité. De nombreux établissements privés opèrent dans des conditions indignes : des locaux exigus et insalubres, qualifiés de « poulaillers » ou de « porcheries », pouvant entasser plus de 1000 élèves dans un espace minuscule. Le personnel enseignant y est parfois recruté sans aucune qualification pédagogique.
La conséquence est une injustice criante : seuls les enfants de familles aisées peuvent espérer une éducation décente. Pour les autres, le choix est entre une école publique déliquescente et des établissements privés low-cost aux conditions douteuses. Cette fracture éducative creuse les inégalités et hypothèque l’avenir du pays.
Le déficit criant d’enseignants qualifiés
Au cœur du problème se trouve une pénurie massive d’enseignants. En 2021, le pays ne comptait qu’un peu plus de 3 200 enseignants pour tout le secondaire, avec seulement 15% de femmes. Le ratio national est de 94 élèves pour 1 enseignant, et dépasse les 200 pour 1 dans certaines régions.
Cette pénurie est alimentée par des salaires peu motivants, des conditions de travail extrêmement difficiles et l’insécurité persistante dans les provinces, où de nombreuses écoles doivent fermer leurs portes.
La situation dramatique des filles
La crise touche plus durement les filles, perpétuant un cycle de pauvreté.
· Mariages et grossesses précoces : 68% des filles sont mariées avant 18 ans, et 29% avant 15 ans. Plus de 30% abandonnent l’école primaire pour des raisons financières ou à cause d’une grossesse.
· Faible taux d’achèvement : Seulement 40% des filles terminent l’école primaire, et ce taux chute à 8.3% pour le premier cycle du secondaire.
Entre discours présidentiels et réalités budgétaires
Le président Touadéra, qui affirme que « l’éducation est une priorité du gouvernement« , incarne une contradiction troublante. Alors qu’il enseigne à l’université et appelle à « bâtir une école qui n’exclut personne », son administration semble impuissante.
Les budgets alloués à l’éducation comptent parmi les plus faibles d’Afrique francophone. Un symbole fort de ce qui semble être une priorité inversée : pendant que le système éducatif survit grâce aux cotisations des parents pauvres et à l’aide internationale, le pays consacre plus de 300 millions de francs CFA par mois aux mercenaires de Wagner.
L’appel urgent pour des États généraux de l’éducation
Face à ce chaos, la question posée est plus que légitime : À quand les états généraux de l’éducation en Centrafrique ?
Il est urgent de convoquer une large concertation nationale – État, syndicats enseignants, parents, société civile, partenaires – pour :
1. Établir un diagnostic transparent et sans concession de l’effondrement du système.
2. Redéfinir les priorités budgétaires en faveur de l’éducation, condition sine qua non de toute réforme.
3. Revaloriser massivement la profession enseignante par la formation, le recrutement et des salaires décents.
4. Réguler sérieusement le secteur privé pour en bannir les exploitations commerciales indignes.
5. Lancer un plan d’urgence pour réhabiliter les infrastructures et fournir le matériel scolaire de base.
Le président Touadéra, en tant que professeur, devrait être le premier à entendre cet appel. Son héritage ne se jugera pas à ses heures passées dans une salle de classe universitaire, mais à sa capacité à offrir une école digne, gratuite et de qualité à tous les enfants centrafricains. Le temps des discours est révolu. Celui de l’action salvatrice est plus que jamais venu

